CHAPITRE PREMIER
neuse * que le navire laissait après lui en fendant les flots, mon cœur était agité de sentiments divers qui se combattaient ; mais, quelque direction que je tâchasse de donner à mes pensées , elles se reportaient toujours vers Hélène. Kn vain je cherchais à bannir son image de mon souvenir; en dépit de mes efforts, elle s'y représentait sans cesse, et semblait m*apparaître pour m'accabler de reproches. Il me semblait voir véritablement son image pâle sortir du sein des eaux, les cheveux épars, suivre le bâtiment qui s'éloignait , et me tendre les bras en poussant des gémissements douloureux. Je maudissais la rapidité avec laquelle le navire marchait; j'aurais voulu, par quelque opération magique, pouvoir le changer en rocher pour donner le temps à ce cher fantôme de me joindre, ou du moins pour avoir quelques instants de plus à réfléchir sur ma conduite et sur les moyens de réparer mes fautes. Vains désirs ! il me semblait qu'une force irrésistible m'entraînait, « Il est inutile de combattre ! » m'écriai-je enfin; « je le sens, il faut cédera ma destinée , quels que puissent être les événements heureux ou malheureux qu'elle me prépare ! »
Lorsque l'aurore commença h dissiper les sombres visions de la nuit, que le soleil se leva dans toute sa gloire pour répandre des torrents de lumière sur l'azur du firmament , et que le retour du jour ne me laissa plus apercevoir l'île de Chios que comme un léger nuage à l'extrémité de l'horizon , mes pensées prirent une teinte moins mélancolique ; mon cœur sentit diminuer le poids qui l'opprimait, et l'idée que j'allais visiter ces régions lointaines après lesquelles j'avais si long-temps soupiré me remplit d'espérance et de joie.
Ce plaisir n'était pourtant pas sans quelque mélange d'une sorte de terreur. Jamais je n'étais sorti de l'enceinte étroite de l'île qui m'avait vu naître ; jamais je n'avais rien vu au delà du détroit qui la sépare du continent. Une ti aversée jusqu'aux îles qui en sont les plus voisines m'aurait semblé un long voyage. Smyrne se présentait à mon itt)aginalion comme la dernière limite du monde habitable, et, quant à l'Europe, je la croyais située non loin dos antipodes. La perspective du monde entier
1. Le$ eaax de la Méditerranée sont lrè!j;-pli08pliore8centes. B.
Ifi MÉMOIRES D'UN GREC.
s'ouvrant lout à coup' devant moi m*iDspira une espèce de crainte, et la vue des étrangers qui m'entouraient, qui m'étaient inconnus et qui ne prenaient à moi aucun intérêt, n'était pas faite pour me rassurer.
A ces réflexions vagues et indéterminées succédèrent des sensations plus précises, plus conformes à la situation où je me trouvais. J'avais à peine fermé les yeux que le capitaine, ne voulant pas sans doute que j*eusse des rêves désagréables, vint me frapper familièrement sur Tépaule, en me disant qu'il était temps que je travaillasse à gagner mon passage, et il chargea son équipage de m'instruire de ce que j'aurais à faire. Je ne trouvai point dans mes maîtres l'indulgence à laquelle on m'avait accoutumé; et, après avoir été le petit tyran des domestiques de mon père, je me vis l'esclave des derniers des matelots. Tandis que mes compagnons (je devrais dire mes maîtres) étaient assis à table, j'étais debout, attendant leurs restes pour me nourrir ; tandis qu'ils dormaient il fallait que je veillasse, et je ne pouvais dérober à mes travaux constants que quelques moments pour jouir d'un repos qu'on venait bientôt troubler. La moindre maladresse échappée à mon inexpérience était suivie de coups ; on se faisait même un malin plaisir de m'appeler de divers côtés à la fois, pour traiter de désobéissance l'impossibilité où j'étais de me trouver partout en même temps, et avoir un prétexte pour me punir. J'avais beau en appeler à la justice ou à la compassion de ceux qui m'entouraient, ou n'y répondait que par un sourire de dérision.
Comme je vis que les plaintes étaient inutiles, je m'abstins d'en faire de nouvelles , et je me bornai k épier l'occasion de \ m'échapper ou de me venger. Cela me fit particulièrement oh- t server toutes les manœuvres du capitaine, dont quelques-unes | me parurent assez étranges. Quelquefois, par exemple, quand j on ne voyait pas un seul nuage dans tout le firmament, il pré- | tendait qu'on allait avoir du gros temps; il s'abritait derrière un rocher, et semblait plus occupé à examiner la surface de la mer que l'état de l'atmosphère ; et, quoiqu'il affectât beaucoup de mécontentement quand il voyait ses matelots ivres , on aurait juré qu'il leur facilitait les moyens de dérober Teau-de-vie qu'il âvâjt à bord.