‹ AnastaseChapitre 170 sur 407 · CHAPITRE DlX-NEirVIÈME. 2âft · texte numérisé non relu

CHAPITRE DlX-NEirVIÈME. 2âft

que la GHiliée lui payait, et qo*il était à craindre qae le monde enUer ne fût bientôt en paix* Cette nouvelle et la réprimande da bey furent pour moi une conaolation, et inspirèrent plus de modération à mes ennemis.

Mon mariage étant décidé, le jour en fut bientôt fixé» En attendant qu'ii arrivât , chaque heure me paraissait un siècle t il me tardait de posséder une épouse qui, si die ne devenait pas l'objet de mon amour, serait du moins la cause de ma fortune; et je mourais d*impatience d'avoir dans mon harem un sanctuaire où , quand même ma personne serait proscrite » med chers sequins se trouveraient en sûreté.

Enfin ce grand jour arriva, et la cérémonie commença^ Ma foturc fut conduite au bain en grande pompe, afin que personne ne pût ignorer son état de propreté. Après que Teau, la vapeur et la pierre ponce eurent fait pour elle tout ce qu'elles pouvaient faire, on comoïença le travail d'une toilette si recher-chée, quO) lorsqu'elle fut terminée, ma fiancée ne devait pad à la nature un seul de ses charmes. On passa plusieurs heures ^ arranger ses cheveux en tresses de la grosseur d'une corde à fouet, et aux cent cinquante de ces tresses que sa chevelure avait pu fournir, on en ajouta deux ceut cinquante dont on avait dépouillé d'autres têtes. Ou%en construii^it un édifice si élégant et si pesant en même tempi) , qu'elle aurait pu désirée une seconde tète, uniquement afin de pouvoir s'en servir. Un artiste habile n'abandonna ses sourcils qu'après en avoir formé deux demi-cercles parfaits, et l'on ne crut avoir armé ses- yeux d'assez de vivacité qu'après les avoir entourés de surmeh ^ L'henna ^ , symbole de la joie, dont on avait libéralemeiit en-* duit les lettres qui avaient annoncé mon mariage aux nombreux Auiis de mon patron, fut prodigué avec encore pliis de prbfu* sion sur toute la personne de ma future, de sorte que sa couleur pouvait le disputer à celle dont brillait sans doute la déesse Isis , lorsque le destin la fit errer dans les plaines de VÉ* Syptesousla forme respectable d'une vache rouge. Après avoir

1* C'est la même poudre qu'on nomme aussi kohl.

p- Teinture rou{>e exiraiie d'une plante. Les Égyptiens en teignent les l'oigts des pieds et des mains de leurs femmes, et les Persans les queues de 'PUM chevaux.

956 MÉMOIRES O'UiN GREC.

pris toutes ces peines pour rehausser Téclat de ses charmes, on les cacha, par modestie, sous tant de voiles impénétrables à Vœil, qu'elle devait à peine pouvoir respirer; mais les plus celèbres«9\valis ^ de la capitale prirent soin , dans les épithalames qu'elles chantèrent, de faire aux spectateurs le détail des attraits et des bijoux qu'ils ne pouvaient voir.

Je ne sais comment il se fit qu'au milieu de la fête nuptiale, insensible aux charmes de la danse et de la musique, peu ébloai par l'éclat de mille bougies qui répandaient une lumière plus brillante que les rayons les plus purs du soleil , je tombai daos une rêverie occasionnée par des pensées plus sombres que joyeuses. Ce fut pourtant ce qui m'arriva.

a Me voici donc, me dit mon imagination errante, moi (iis d'un petit drogman d'une île de l'Archipel, tombé assez bas autrefois pour chercher en vain à descendre jusqu'à l'état de domesticité , me voici maître d'une foule d'esclaves , fils d'un bey d'Egypte, gouverneur de toute une province, occupant une place supérieure à tout ce que la plus aveugle ambition aurait pu me faire espérer jadis , et ne regardant celte élévation que comme un échelon pour arriver à un poste encore plus éminent, celui de bev, et^* qui sait même ? peut-être celui de scheïck-elbeled !

. » Mais aussi, qui peut dire par quelle série de travaux, de sacrifices et de dangers il faudra que j'achète ces honneurs si désirés ? Aujourd'hui même, en entrant dans une carrière parsemée d'autant d'épines que de roses, ne commencé-je pas par sacrifier ma personne à une femme peut-être hideuse, et ma liberté à un tyran domestique? Je sais ce que c'est que d'épouser la fille d'un bey, et je ne sais pas quels périls, quels pièges, quelles trahisons pourront naître de cette union si enviée , et accompagner chaque pas que je ferai sur la route des dignités. Mais le dé en est jeté, et il faut que j'attende le résultat de la partie. »

Une roulade, dans laquelle la principale chanteuse fit entendre successivement et avejf tout l'art possible les sons de la gainui^ » lui valut des applaudissements si nombreux , si bruyants et si

/. ChantiMses. Awnlis esl \e p\wv\t\ lYiAww'.

CHAWTRE DIX-NEUVIÈME. 257

prolongés qu'ils interrompirent le cours de réflexions qui ne se présentaient pas à mon esprit dans un moment très-convenable, et rappélèredt mon âme où mon corps se trouvait. Bientôt une jolie aimé , m'invitant à faire retentir du son de mon or le tani* bourin qu'elle me présentait, donna un autre cours à mes idées. Je commençais à m'impatienter de ne pas voir arriver le moment qui devait me montrer la future compagne de ma vie , et chaque nouvel amusement n'était pour moi que la source d'un nouvel ennui.

Enfin une messagère mystérieuse de l'Hymen vint me tirer de cette salle, où retentissaient les cris de la joie et du plaisir , pour m'introduire dans le sanctuaire silencieux de cette divinité. Je la suivis, non sans inquiétude, et bientôt je me trouvai en présence de celle dont les qualités physiques et morales allaient avoir tant d'influence sur ma destinée. Le voile qui. avait jusqu'alors caché à mes regards curieux ses traits, sa taille, en un mot toute sa personne, tomba k ses pieds, et je vis.... »

« Quoi ?» me demanderont mes lecteurs, rf un ange de lumière envoyé du plus haut des cieux pour faire de ma demeure terrestre un véritable paradis ? »

Non. Il eût été déraisonnable d'espérer une telle addition à ma fortune.

— « Quoi donc ? un petit monstre qui , si cette terre élait nn paradis , suffirait pour la changer en enfer , près duquel chaque jouissance serait achetée au prix de la couronne du martyre? »

Hélas ! faut-il donc que l'esprit humain coure toujours d'un extrême à l'autre , comme la balle dont le rebondissement est toujours égal h la force avec laquelle elle a été lancée? Ne Irouvct-on pas dans le monde un assez grand nombre de femmes qui ne sont ni laides ni jolies ?

C'était du moins, à mon avis, tout ce qu'on pouvait dire avec vérité de ma femme. Ses irails n'étaient de nature ni à faire naître une passion extravagante en dépit de la raison, ni à glacer, malgré le devoir, une ardeur légitime. De même que les plantes privées de l'aspect bienfaisant du soleil, cette prisonnière d'un harem avait certainement le teint pâle et l'air languissant ; ses joues sans couleur , entourées de cheveux noirs , auraient

9ft8 MÉMOIRES D'UN GREC.

pu se comparer k la lone en?iroonée de tédèbrea; mais ses grands yeux noirs , qooiqve langoureux , lançaient des regards aassi tifs nue Fécrair qui nillonne les nuages ; et , comme la vertu trouve en eUe-mêmc sa récompense, les assurances que je crus devmr lui prodiguer d'un allachement sans bornes animèrent assea la physionomie de Khadidgé pour la faire placer an nombre, sinon dea^Hélènes et des Cléopâtres qui vivaient il y a denx mille ans, au moins des plus jolies fillps de la race bâtarde qui fait aujourd'hui l'ornement de la terre d'Egypte.

Mais, avant que le soleil eût achevé une de ses révolutions jonrnaliëreSi je m'apeixus qu'en prenant une femme j'avais pris nôii une maîtresse, mais une souveraine, et que je me trouvais soumis non-seulement au père, mais à la fille. C'est une règle générale applicable à quiconque épouse la fille d'un bey , et le caractère de Khadidgé n'y faisait pas exception. Dans le corps le plus délicat se trouvait l'âme la plus forte^ jointe à un esprit incapable de plier. Le moindre souffle d'air semblait capable d'anéantir son être faible et débile *, mais rien au monde ne pouvait eiercer la moindre influence sur ses volontés. Dès notre première entrevue je découvris l'orgueil caché sous sa timidité , et je vis qu'elle recevait mes protestations de tendresse plutôt comme un tribut qui lui était dû que comme une marque d'affection à laquelle elle était sensible. Elle éprouvait la jalousie à son plus haut degré ; mais c'était celte sorte de jalousie qui laisse un homme tranquille quand il a enfermé sa femme sous de bons verrous. L'usage ne permettant pas à Khadidgé de traiter ainsi son mari, du moins avait-elle soin de ne me permettre d'avoir aucune esclave de son sexe pour me servir , et de cacher à mes yeux toutes les nymphes de sa suite, de peur qu'elles ne détournassent le cours légitime de ma tendresse. Dès qu'on entendait le bruit de mes pas près du harem, tout ce qui n'avait pas soixante ans était obligé de se cacher précipitamment et de fuir ma présence. Un soir une jerine et jolie esclave, n'ayant pu s'écli|)ser à temps, prit la résolution désespérée de se tapir sous un tas de linge qui se trouvait au milieu d'une chambre par où je devais psser. Je la heurtai dans robscuriié, et je tombai sur elle sans savoir quel ('lait l'objet qui m'avait fait trébucher. Khadidgé accourut au hrnit, et sa colère ne manqua pas de m'en instruire. Mes expli-

CHAPTTftE DIX-ÎHETJTÎÈME. «5»

cations ne la satisfii^tit qu'imparfaitement ; la jblie Zolélka dis^^ parut du haretn, et sembla s'être évanouie dans les airs»

Je crois entendre mes lecteurs s'écrier : t Et Anastase, i'Im* patient, l'impétueux Anastase^ courbait paisiblement la lêtô 80Q8 un pareil joug I »

Hélas I le climat de l'Egypte avait déjà fait sentir à mon énergie son influence énervante. Déjà j'émis subjugué par cotte langueur que ses exhalaisons aqueuses répandent par degrés sur les étrangers ; déjà j'étais devenu en nonchalance et en apathie le parfait pendant de mon indolente moitié. Taudis qu'elle passait toute la journée dans le harem étendue sur un sofa, j'en faisais autant dans mon appartement à l'autre extrémité de la maison : et, si rlle pouvait à peine endurer la fatigue de frapper des mains ^ pour avertir une esclave de lui faire res^* pirer une pastille de tensouk ^ , il fallait que je fiSM un effort sur lUoi-méme pour dire à uh serviteur de répandre sur ma barbe quelques gouttes de parfum»

Je jouissais avec d'autant plus de plaisir des heures de repos qui me restaient » que je regardais conmie plus voisins les jours de fatigue qui devaient leur succéder. Le bruit des projets d'ismail et d'Hassan prenait chaque jour plus de consistance, et Mourad redoublait d'activité dans ses préparatifs pour marcher vers le sud. Mais ce n'était qu^une bulle d'air, et elle Tmil par se dissiper. La mésintelligence éclata entre les beys exilés dans le Saîd et les scheîks arabes sur l'alliance desc^ueis ils comptaient, et la querelle devint si sérieuse que les Bédouins, qui avaient déjà joint Ismaïl et Hassan, les abandonnèrent et se retirèrent dans le désert. Il fallut donc qu'ils renonçassent à leur expédition contre le Caire. La chute de leur projet entraîna celle du complot tramé par les beys de la capitale , et , de toutes parts , les affaires parurent prendre, au moins pour un certain temps, un aspect plus calme et plus serein.

Je n'en étais pas moins kiachcf cl marié ; et , ne voyant aucune apparence que je fusse appelé sur-le-champ à un service plus actif, je crus devoir imiter la conduite des autres gouver-

t. C'est ainsi qii'cui appelle les esclaves dans loul l'Orient. Ils sont toujours à portée «l'entendre ce signal.

Page 1