‹ AnastaseChapitre 169 sur 407 · CHAPITRE DlX-iN'E^JVlÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DlX-iN'E^JVlÈME

Malbeureusemcnt , Zélidah était au bain quanti nous y arrivâmes, et Sara fut obligée d'attendre. Pour être moins remarqué, je m'accroupis dans Fendroit le plus obscur de la chambré ; mais il ne Tétait pas encore assez pour me cacher à Ayoub qui, soit qu'il eût appris l'arrivée d'une figure suspecte dans son harem , soit que le hasard seul l'amenât chez sa ^œur , n'eut pas plutôt jeté les yeux sur moi que , malgré ma métamorphose et le voile dont j'étais couvert, il fronça le sourcil, et son front se chargea d'un nuage qui semblait devoir être le précurseur d'une tempête. Le doute semblait iK)urtant encore combattre le courroux, et il se retira sans nous parler, en murmurant à demi-voix quelques imprécations.

Ces divers symptômes ne plurent pas à la juive ; et, dès qu'il fut parti y se frappant la poitrine , elle s'écria : « J'ai oublié précisément ce que je voulais apporter! Dalla, courez à la mai- * son, et rapportez-moi l'étoffe dont nous avons parlé. » A peine ces mots étaient-ils prononcés qu'il se fit entendre un bruit de pas qui s'approchait. Dalla , malgré toute son activité , eut à peine le temps d'échapper et d'arriver sans encombre à la porte extérieure. Courant ensuite de toutes mes forces , je me hâtai d'aller quitter mon déguisement ; puis , sous mon autre costume , je retournai aussitôt chez Ayoub pour lui porter ma réponse.

Après l'avoir prié d'excuser un délai que je n'avais pu éviter , je lui annonçai , en ne lui ménageant pas les protestations de regret et de reconnaissance, que je me trouvais dans l'impossibilité d'accepter ses offres ; il me répondit à peu près sur le même ion , mais avec froideur et d'un air piqué. J'appris ensuite de la juive, que j'étais à peine sorti du harem qu'il y était rentré suivi d'une troupe d'eunuques noirs , et avait demandé ce qu'était devenue l'Égyptienne. Sara lui avait répondu qu'elle l'avait envoyée chercher une pièce d'étoffe qu'elle avait oubliée; et, feignant de craindre que sa servante ne pût la trouver, elle prit ce prétexte pour sortir elle-même, trop heureuse de ne rencontrer aucun obstacle. Tel fut le résultat de ma tentative pour voir la belle 2élidah.

Dès que les intentions de Suleïman en ina faveur furent connues 9 le |)lus grand mécontentement cclala parmi ses uia-

25 i MÉMOIRES D'UN GRtO.

meiucks : « Leur patrou, » disaient-ils, « n'avait le droit ni de donner à ses filles d'autres époux que des mamelucks, ni d'élever au rang de mameluck quiconque n'avait pas été d'abord acheté comme esclave, Othman-bey Abouseïf et Acbmet-beyelSukari , Turcs de naissance, avaient été noo^noés beys parla faveur d'Ibrabina-kiaya ; mais ces deux exemples ne pouvaient faire règle , et plus un abus devenait fréquent , plus on devait y résister. » Perdant enfin patience , j'allai un jour trouver Suleïman, tout enflammé de colère : a Seigneur, » m'écriai-je, « vos mamelucks me jugent indigne de vos bontés ; permettezmoi de les faire repentir de leur insolence, qui ne vous insulte pas moins que votre serviteur , ou souifrez que je renonce à vos faveur», et que je fasse mes adieux à l'Egypte. »

Le bey ne me répondit que par un gr^nd éclat de rire; ma;$ voyant que je ne partageais pas sa gaieté : « Sélim, » me dit-il d'un ton plus sérieux, « si vous désire; véritablement me quitter, vous en êtes le maître. A quoi bon retiendrais -je votre personne , si votre cœur n'est plus à moi? Mais, » ajouta-t-il, en donnant à sa voix l'éclat du tonnerre, tandis que ses yeux lançaient des éclairs d'indignation sur les mamelucks qui l'eatouraicnt, « Suleïman ne reconnaît pas encore ses esclaves pour niaîires; qu'ils s'amusent à employer le kohl * pour armer leurs doux regards d'une force irrésistible; mais qu'ils apprennent à réprimer les saillies indiscrètes de leur langue. La voix de cette caste présomptueuse ne cessera peut-être que trop tôt de se faire entendre au Caire; trop tôt peut-être nous nous retrouverons heureux d'admettre dans nos rangs éclaircis des gens indignes de ceindre le sabre à l'homme que de jeunes fous osent insulter ! »

Après cette apostrophe, Suleïman fit lire à haute voix une lettre que son kiaya venait de lui écrire de Constantinople. Cet officier lui mandait : qu'on ne trouvait plus à acheter d'esclaves; que l'impératrice de Uussie avait, par pur dépit, fait renoncer le padi-schah ^ au tribut annuel de jeunes gens des deux sexes

1. Poudre noire d'antimoine presque impalpable doni on se sert poof teibdre les paupières. On prétend qu'elle fortifie la vue, et donne à Tceil ptn* Je vivacité.

2» Titre qu'on douiie aux &u\v.au&, ét^uiv-dUnt à celui d'^mpefeur.

Page 1