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CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME

accompagné l'étranger dans ses excursions à travers la ville et lui servait de cicérone, mais il s'était prudemment tenu à l'écart pendant que le voyageur tentait de pénétrer dans la mosquée. Il vit de loin ma dernière opération; et, s'imaginant que je maltraitais l'étranger confié h ses soins, il. prit fait et cause pour lui, et accourut à son secours. Se fiant sur les bonnes grâces du pacha, il eut la hardiesse de m'i^jurier à son tour. Mais il ne se servit pas pour cela d'une langue étrangère, il s'exprima en excellent arabe, intelligible à tous les spectateurs. Cette cir* constance changeait matériellement la face des choses. Je ne pouvais supporter d'être ainsi publiquement insulté, au milieu de Damas , en présence d'une foule nombreuse, et par un capucin. « Voyez, » criai-je au peuple qui nous entourait, « voyez ce que c'est que d'avoir pour sultan une vieille femme qui ac* corde des firmans ^ à des chiens de chrétiens » ( mon accès de politesse était passé , comme on voit ) , « à des infidèles qui viennent ici déguisés, pour espionner ce qui se passe dans le pays et profaner nos mosquées! Mais gloire soit au prophète, et à bas les yaours ! »

« Oui , oui , à bas les yaours ! « répéta t-on de toutes parts. «Il faut les noyer! » et déjà l'on mettait la main sur eux.

C'était plus que je ne désirais. Mais j'avais une fois empêché qu'un juif ne trouvât son tombeau dans l'eau de la mer , et je voulus voir si je ne pourrais éviter à deux chrétiens le désagrément de boire celles du Baradi. » Non, » m'écriai-je, « non. Les Arabes nous accuseraient de manquer à l'hospitalité. Contentons-nous d'empêcher ces infidèles de se faire passer pour de vrais croyants; il ne faut pour cela que leur couper la barbe et les moustaches ; ils seront aussi punis que s'ils étaient noyés. » Cet avis fut adopté. On les fit entrer dans la boutique d'un barbier ; et, apr^ les y avoir savonnés et proprement rasés, on les renvoya.

Mais les poils de la barbe du capucin se changèrent pour moi en épines. Le pacha fut informé de l'aventure , prit l'affaire h cœur , et donna ordre qu'on en cherchât le principal auteur. Heureusement des amis m'avertirent que l'air de Damas était dangereux pour ma santé; et, comme Djezzar était, de tous les

!• Ordonnance de protecUon .

chirurgiens du monde, le dernier que j'aurais choisi pour me tirer du sang, je fis mes paquets sur-le-champ, je partis dès le soir même, et j'allai coucher à Salieh sans m'arrêter. Là, je me joignis à une caravane qui partait pour Trablous, où je m'embarquai pour Stamboul à bord d'un navire d'Alexandrie.

J'avais troqué à Damas une partie de mes effets pour d'excellentes lames du pays, et j'étais décidé à aller changer mon acier en or dans la capitale de l'empire ottoman. D'ailleurs, j'y devais être plus à portée d'être informé des mouvements du grand-amiral ; et je ne doutais pas qu'un ex-kiachef d'Egypte, ennemi d'Ibrahim et de Mourad, n'obtînt aisément del'emplui dans l'armée du sultan. Le chargement du bâtiment se composait d'esclaves noirs. Le meilleur article était un petit nègre qui était envoyé au harem par un jeune cophte de Sais, pourvoyeur habituel de mon patron Suleïman. Quoiqu'il fût le seul de vingt et un , qui eût échappé à la mort, le pauvre petit nègre paraissait fort triste. Pour le consoler je lui prédisais qu'il deviendrait peut-être un jour kislar-aga, et qu'alors il aurait sous ses ordres toutes les beautés du sérail. « Mais hélas! • me disait-il, «à quoi cela me servirait-il d'être kislar-aga?» « A les fouetter toutes avec colère, » lui répondis-je, «• pour le venger de leur babil. »

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