CHAPITRE DEUXIÈME
pour lui il avait habité des apparleuieiUs plus incommodes et sans yavoir ragrément d'une si bonne compagnie. Cela excita ma curiosité ; et , voyant qu'il était impossible de songer à dormir , je le priai de me faire la grâce de me donner la description de quelqu'une ce ces habitations auprès desquelles celle que nous occupions lui semblait un palais enchanté.
« Vous avez donc envie de connaître mes aventures? me dit-il. Et pourquoi non! vous êtes jeune, vous paraissez avoir des dispositions qui promettent; mon* exemple et mes préceptes peuvent être utiles à votre inexpérience, et je ferai, pour cette fois , violence à ma modestie naturelle pour satisfaire le désir que vous avez de vous instruire. A quoi servent d'ailleurs les hauts faits si on ne les raconte? Permettez-moi seulement de vous recommander de ne pas souffrir que votre cœur sensible soit trop vivement ému par le tableau touchant de mes vertus mal récompensées.
» Mes premières années, continua-t-il , n'offrent rien de remarquable. Je les passai dans l'occupation ignoble de cultiTer une portion de terrain qui me provenait de la succession démon père. Je trouvais un peu dur que, soit que j'ensemençasse mon champ ou que je le laissasse en jachère , soit que je moissonnasse ma ;'écolle ou que les sauterelles s'en chargeassent , le vayvode * n'en exigeât pas moins la même somme énorme de contributions , qu'il regardât la destruction de mes récoltes par la grêle ou les ouragans comme un effet de ma propre malice, et qu'il saisît mes instruments d'agriculture pour me donner plus d'industrie. Je trouvai encore plus dur , qu'ayant appris qu'un incendie avait consumé avec ma chaumière mes quittances d'haratch ^ depuis dix ans, il exigeât de nouveau le payement de toute la somme que j'avais déjà payée «1 dix fois ; mais ce qui me parut plus dur que tout le res(e ^tout à fait insupportable, ce fut, après une absence momenïinée que j'avais faite pour emprunter de côté et d'autre de quoi »tisfaire à cette demande injuste et sauver ma personne et ma pï^priété , de trouver que mon petit patrimoine avait été connue an profit de mon tyran, pour me punir de l'avoir aban-
- - t. Receveur des contrihulions d'un district. ', I ^ Capiiatioii que doit payer tout sujet de la Turquie non musulman.
donné. Dans ma rage , je me roulai à terre comme un énergumène; je la mordis comme si j'eusse voulu emporter au moins un échantillon de ma propriété, et je jurai que tout mabométau sur qui je pourrais mettre la main, quelque innocent qu'il fût , payerait pour ce scélérat de vayvode.
» Ce serment me porta bonheur. Je réussis à sacrifier plusieurs victimes à mon juste ressentiment; et, comme je choisissais de préférence ceux qui avaient le plus à perdre, je ne manquais jamais de m'emparer de tout ce dont ils étaient porteurs, de crainte que quelque autre musulman ne profitât de mes œuvres.
» Cette attention particulière donna à ma vengeance un double intérêt. Une seule personne * était admise à partager avec moi, c'était le magistrat du district La justice y gagnait beaucoup; car, au lieu de faire pendre, suivant la coutume, un seul individu, le cadi *■ mettait à l'amende toute la communauté, parce qu'elle ne pouvait découvrir le coupable.
» J'avais à Zante ^ un cousin éloigné, la fleur de la famille, et (!ciit la bravoure était si admirée que les gens de la première distinction sollicitaient son assistance pour arranger leurs affaires d'honneur. La noblesse de ses sentiments égalait son courage. On aurait dit qu'il ne tuait que pour obliger ses amis; et sa délicatesse était telle, quand son honneur y était intéressé, qu'un noble l'ayant un jour payé d'avance ' pour donner une simple correction à un autre rejeton de la noblesse , et trouvant que la récompense qu'il avait reçue était trop considérable pour ce qu'on lui avait demandé, il prit le parti (le tuer son homme pour apaiser ses scrupules, au grand contentement de celui qui l'avait employé. Ces sentiments si