‹ AnastaseChapitre 23 sur 407 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

désintéressés Tayant pourtant obligé à quitter Zante, où le mérite excite l'envie, il vint me joindre à Patras. Depuis ce temps nous cherchâmes les aventures de compagnie, comme Thésée et Pirithoûs , Oreste et Pylade , et les autres héros de Taotiquité , dont mon cousin connaissait l'histoire sur le bout de ses doigts. Il est étonnant de combien de monstres nous purgeâmes le monde, non-seulement sur la surface de la terre, mais même dans ses entrailles; car, une certaine nuit, nous tuâmes dans une cave une demi-douzaine d'Ârnautes ivresmorts du vin qu'ils y avaient bu. Jamais nous ne dépouillâmes un de ces coquins sans le débarrasser de la vie en même temps : agir autrement, c'eût été tenter la Providence et contrevenir à mon serment Ma conscience ne me reprochant aucune faute préméditée et n'ayant aucun scrupule relativement \ celles que j'avais commises sans intention , je continuai à prospérer jusqu'à ce que la justice, oubliant la reconnaissance qu'elle me devait, eut la méchanceté noire de se tourner tout à coap contre moi. Dégoûté de cette ingratitude, je me joignis à quelques Dulcignotes ', et, en arborant le pavillon algérien , nous surmontâmes la répugnance que nous aurions eue à nous emparer de bâtiments chrétiens. Au surplus, j'avais commencé ï regarder les préjugés religieux comme indignes d'une âme libérale, et à envisager tous les hommes comme égaux devant Dieu. D'après ce principe, je ne fis plus de différence entre les Turcs et les chrétiens, et je traitai consciencieusement les ODS comme les autres. Cependant telle est la force de Thabitode, que je trouvais toujours un plaisir particulier à dépouiller des hérétiques. L'eau me vient encore à la bouche en pensant i un gros bâtiment hollandais ayant une riche cargaison d'épices dont j'aidai à le débarrasser. Il marchait droit sous le vent avec une bonne brise, et filait deux nœuds par heure ; il ne se trouvait à bord ni image de saint, ni crucifix, ni le i&oindre cierge à brûler devant la Vierge ; mais les matelots tenaient tellement à leurs pipes qu'ils les avaient encore à la boochc quand on les jeta par-dessus bord , et qu'ils ne les lâchèrent qu'en perdant la respiration. Celte cargaison me remit

t. Habitants de Dulciffno, sur les côtes de Dalmatle. B.

en fonds pour quelque temps , mais de nouveaux malheurs me firent reprendre mon premier métier. Celui que je regarde comme le plus grand, c'est de m'être associé avec notre capitaine actuel. Si je l'eusse cru aussi maladroit , j'aurais employé plus prudemment les ressources de mon esprit. N'importe, les intentions les plus louables ne réussisse/it pas toujours, et il ne sera pas dit qu'un petit incident déconcerte Panayoti. »

Grandement édifié des incidents de la vie de ce digne homme, dont je n'ai rapporté que les principaux traits, et surtout de la manière franche et sans prétention dont il me les avait racontés, je regrettai presque que le jour , qui commençait à paraître à travers les crevasses du mur de notre cachot, vînt mettre fin à son récit naïf et nous annoncer un changement de scène. £n effet, très-peu de temps après, les portes de notre salon s'ouvrirent, et on nous fit sortir pour nous former en ordre de marche. Une grosse corde fut un nouveau lien qui réunit en< semble les différents couples pour en faire une sorte de longue chaîne, qui fut mise en mouvement par le moyen d'un coup de bâton appliqué sur les épaules de ceux qui formaient la tête de la colonne. Quelques spahis marchaient en avant, et d'autres formaient l'arrière-garde. Argos était le lieu de notre destinalion, et, en moins de quatre heures , notre colonne arriva au camp d'Hassan, qui s'étendait sur toute la plaine. Non-seulement toutes les troupes de la province s'étaient réunies autour de l'étendard du commandant, mais plusieurs Grecs avaient même obtenu la permission de se joindre aux Turcs pour attaquer ces mêmes Arnautes, que les Turcs avaient appelés quelques années auparavant comme auxiliaires contre les Grecs.

Je n'avais jamais vu de camp; et ce spectacle, aussi frappant que nouveau pour moi , absorba toutes mes facultés pour ne laisser place dans mon âme qu'à la surprise et à l'admiration. Il me sembla que je voyais des forces suffisantes pour subjuguer tout l'univers, et je ne savais qu'admirer davantage des lentes alignées à perte de vue, des nombreux faisceaux d'armes, des batieries de canon menaçant de vomir la mort , ou des troupes de cavaliers bien montés qui, comme de brillants météores, couraient près de nous dans tous les sens, et laissaient derrière eux d*épais nuages de poussière. Tout , jusqu'à celte poussière

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