‹ AnastaseChapitre 24 sur 407 · CHAPITRE DEUXIÈME. î · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME. î

même , me semblait imposant , et chaque chose sur laquelle je jetais les yeux m'inspirait un sentiment de mon propre néant, qui me faisait reoircr en moi-même comme un limaçon dans sa coquille. Je n'enviais pas seulement le sort de ceux qui devaient partager la gloire et le succès de cette expédition, je regardais le dernier des goujats qui suivaient le camp comme un être bien supérieur à moi. Tout à coup j'entendis le son broyant des trompettes, auquel répondirent ensuite des cymbales et d'autres instruments guerriers dont les accents étaient répétés par tous les échos des montagnes environnantes. Chaque nerf de mon corps en éprouva une vibration ; je tressaillis jusqu'au fond de l'âme, et je sentis dans toutes mes veines une ardeur martiale si impatiente que je fis , sans y songer^ un effort pour rompre mes fers. Quelque orgueil que m'eût donné la nature , je me serais mis à genoux devant quiconque aurait brisé mes chaînes et m'aurait mis un sabre à la main.

Le tumulte de fties sens n'était pas encore calmé quand , laissant le camp sur notre droite , on nous conduisit dans la cour d'une petite habitation de la ville d'Argos pour y être interrogés par le drogman d'Hassan. Il se fit attendre assez longtemps ; enfin il arriva.

Combien est grande la différence qui peut exister dans la réalité entre des choses qui portent le même nom ! Je m'étais figuré le drogman du capitan-pacha comme un personnage à peu près semblable à l'interprète du consul de Chios, qui avait l'honneur d'être mon père. J'aurais pu comparer aussi justement un roitelet à un aigle. L'individu devant lequel je me trouvais alors vint avec la pompe d'un petit prince et entouré d'une cour en miniature. Quand il parlait, on ne lui répondait qo'à voix basse; au moindre de ses signes on courait, comme si le destin de l'empire en eût dépendu ; et , quand il souriait d'une plaisanterie qu'il avait faite lui-même, on n'entendait qu'éclats de rire dans sa suite. Comme tous ses mouvements étaient brusques et bizarres, il était assez plaisant de voir ceux qui composaient son cortège s'évertuer pour le suivre , sans Ranger l'ordre qu'ils observaient entre eux.

Je ne sais comment cela arriva ; mais du moment que ce grand homme j>arJa a notre capitaine^ qui marchait a la Vêle de \^

n MÉMOIRES D'UN GREC.

chaîne, ses yeux se fixèrent sur moi, quoique j'en fusse le dernier ; et; depuis cet instant, son attention ne changea pas d'objet. Il jetait, pendant une seconde, un coup d*œil sur les individus qu*il interrogeait successivement ; mais , après leur avoir fait une ou deux questions, ses yeux semblaient chercher quelque autre chose, et, dès qu'ils m'avaient trouvé, ils s'arrêtaient de nouveau sur mon humble personne. J'aurais dû détourner les miens avec respect, les baisser modestement vers la terre, comme si je n'eusse osé rencontrer les regards d'un personnage si important; mais je l'essayai vainement; j'étais comme soumis au pouvoir de la fascination , et il me fut impossible de m'empêcher de fixer les yeux sur lui avec la même constance que les siens s'arrêtaient sur moi.

Mon tour de parler vint enfin. Questionné sur mon âge, ma famille, mon pays, sur la cause et le but de mon voyage, etc. , je contai ma petite histoire avec assez d'aisance et avec la plus grande vérité ; ma candeur brilla surtout dans la manière dont je parlai du capitaine , qui ne s'attendait pas à avoir un biographe si impartial et si exact. Mon récit amusa ; et, quand je l'eus terminé : a Petit drôle ! » me dit le drogman. « Un Grec pourrait corrompre tous ces dignes catholiques romains , si je le laissais parmi eux ; je vous garderai donc ici, leur laissant vénérer saint Marc ^ à leur manière. » Ayant ensuite donné ses ordres pour la destination des autres, on les emmena ; le capitaine murmurait contre moi quelques imprécations qui ne m'inquiétaient guère, maintenant que je me trouvais sous l'aile bienfaisante du drogman.

Ce drogman , Mavroyeni , appartenait à une des faniilles les plus distinguées de l'île de Paros. Dès sa plus tendre jeunesse il s'était senti l'esprit trop ambitieux pour pouvoir borner ses vues à l'enceinte de Ttle qui l'avait vu naître. Une prédiction d'un prêtre de Santorin , qui en faisait un si grand nombre qu'il était impossible que l'événement n'en vérifiât pas quelquesunes, ajouta encore à celte disposition naturelle. Fixant les yeux sur le jeune taouschan ^ : « Jeune homme , s'écria-t-ii d'un ton d'inspiration , ta carrière sera brillante ; mais puisse la fin

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