‹ AnastaseChapitre 240 sur 407 · CHAPITRE VINGT-NEUVIKME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-NEUVIKME

coDlcuant son rappel. Point du tout : ce n'était qu'une gazcliQ de Vienne; et ce grand malheur ne consistait qu'en un article daté de Bucharest, dans lequel il faut convenir qu'il était assez maltraité. « Cette diatribe , » continua-t-il , « composée dans un grenier de Vienne pour amuser les oisifs ^ sera recueillie par les écrivailleurs d'Allemagne dans tous leurs journaux ; elle sera regardée comme un document authentique dans tout le reste de l'Europe , et enfin de graves historiens lui imprimeront un caractère durable, et la feront passer dans l'histoire à la postérité comme une vérité incontestable. Je serai diffamé par les étrangers dans tous les siècles futurs , et pas un de mes concitoyens n'emploiera sa plume pour ma justification. Ah ! pourquoi ai-je été jeté au milieu d'une race si méprisable 7 pourquoi suis-je né à une si misérable époque? J'avais en mpi de la générosité , une fierté honorable , quelque noblesse dans les sentiments ; et ce n'a été que lorsque j'ai vu la vertu exciter plus de méfiance que le vice , et le vice heureux usurper les éloges dus à la vertu , que j'ai abjuré des qualités qui ne pouvaient que semer des obstacles sur la carrière que je me propcsais de parcourir. Ce fut alors que, comme les autres, je devins faux, vindicatif, sans foi. Ce n'est donc pas sur moi que doivent retomber le poids de mes fautes et la responsabilité que peuvent faire encourir de bonnes dispositions dépravées. »

On peut conclure de ce discours, qu'une des principales faii)ie$scs de Mavroyeni était le désir de figurer dans l'histoire. Ses actions n'avaient souvent d'autre but que de les savoir consignées dans les annales du temps. Il trouvait même une sorte de jouissance dans des événements auxquels il n'avait aucune part, Cl qai , en eux-mêmes , n'auraient dû offrir qu'un sujet de (^("grets. S'il arrivait un tremblement de terre, une inondation, un incendie qui dévorât la moitié d'une ville , il se frottait les mains, et s'écriait d'un air de satisfaction : « Voilà quelques lages pour l'histoire. La postérité dira : Cela arriva sous le fègne du prince Maurocenus. » Et , pour faire parler la posté- •i'é , il aurait, je crois, mis, comme Néron, le feu à sa capitale. (^ette soif d'une gloire posthume donnait à toutes ses actions une tournure théâtrale qui semblait tout à f ail èVT^iii^<& àî^w&ww

hospcKlar de Valachie , et lui fafsait faire des choses qu*oQ aurait élevées jusqu'au ciel dans la chrélienié, tandis que, dans ce pays, elles le faisaient passer pour insensé. Ilien ne l^ef^rayait tant que la menace d*étre tourné en ridicule dans quelque ouvrage publié dans le pays des Francs ; et je pourrais citer deux ou trois têtes qui ne restèrent sur les épaules de leurs possesseursque grâce à la crainte qu'il eut de ce qu'on dirait dans les journaux de Vienne s'il les faisait tomber. Souvent il pensait à imiter le prince Kaiidemir ' et à écrire lui-même l'bisioire de son temps, afin d'être sûr d'y figurer comme il le souhaitait; mais il n'avait pas assez de loisir pour s'en occuper, et il remettait ce travail apr{;s la guerre. D'autres fois il songeait k me faire sou historiographe. Ce qui l'arrêtait , c'est qu'il ne me trouvait pas assez de sérieux dans l'esprit , et qu'il craignait que je ne fisse rire mes lecteurs. Quelquefois il avait envie de faire venir près de lui quelque savant français; mais ils avaient tous la tête tournée par des idées révolutionnaires, et ils eussent pu faire entendre en Turquie le cri de la liberté. £n attendant qu'il prît un parti à ce sujet, il ne manquait pas d'accorder des marques de distinction à tous ceux qu'il croyait capables de lui donner de la célébrité , soit en vers , soit en prose ; et Bucharest serait devenue une pépinière de faiseurs d'odes et de sonnets , s'il n'eût été souvent très-difiicile de lui plaire. Aa milieu des louanges les plus extravagantes , il ne fallait qu'un mot pour exciter sa colère, et il envoyait l'auteur corriger ce mot dans les mines de sel , lieu propre à refroidir l'enthousiasme poétique et à faire avorter les conceptions littéraires.

Cette crainte ne put cependant glacer le courage d'un fils difforme d'Apollon ^ qui se croyait destiné à rétablir dans la Grèce moderne le goût hellénique dans toute sa pureté. Il présenta à Mavroyeni une ode en son honneur, composée sur le plan de celles de Pindare. Suivant l'exemple du poète qu'il prenait pour modUe, il avait dépêché l'éloge du prince en quelques mots , et s'était étendu fort au long sur la chute de Babylone et sur le tremblement de terre de Lisbonne , sujets qui lui offraient autant de périodes bien ronflantes qu'il en

1. Celui que nous appelons Cautcmir. Il a écrit une Histoire de I*eiupire tore. B. '^

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