CHAPITRE VINGT-NEUVIÈME
pouvait désirer. Ce n'était ponrlant pas ce qui pouvait plaire au goût moins classique de Thospodar; et le poète, voyant que ses vers ne produisaient pas l'impression qu'il en attendait , le pria modestement d'eiîacer ce qui pouvait lui déplaire; sur quoi Mavroyeni biffa tout, excepté son nom, ajoutant que ce mot seul en disait plus que tous ses vers.
L'auteur réunissait en sa petite personne toute l'irascibilité d'un poète et d'un bossu. Il ne répondit rien ; mais il vendit sa maison, disposa de tout son mobilier, et se retira en Autriche. Là , n'ayant plus à craindre les mines de fer de la Valachie, il écrivit au prince une lettre, pour l'informer qu'il avait eu le projet de le prendre pour héros d'un po?'me épique ; mais que , puisque ses vers n'avaient pas eu le bonheur de lui plaire, il se contenterait d'écrire en prose; qu'il venait de faire un marché avec un libraire de Leipzick pour composer l'histoire de la guerre, et qu'il n'y oublierait que ce que Mavroyeni pourrait faire.
Cepeudant le prince commençait alors à avoir des occupa lions plus sérieuses que celle de songer aux productions des muses. La frontière septentrionale de sa principauté, quoique limitrophe de l'Autriche, lui causait peu d'inquiétude. La nature l'avait suffisamment fortifiée par une barrière de montagnes entre lesquelles il ne se trouvait que quelques défilés étroits , dont les* hauteurs presque inaccessibles rendaient la défense facile et le passage extrêmement dangereux. La partie vulnérable de la Valachie était située du côté de l'est, et l'on pouvait y pénétrer facilement du côté de la Moldavie , que les Russes occupaient déjà. Dès l'ouverture de la guerre , ces barbares étaient entrés dans cette province, avaient'pris.fassy, sa capitale, et avaient fait prisonnier l'hospodar, le prince [psilanti ; et, quoiqu'ils eussent été repoussés ensuite sur Chotim , ils menaçaient chaque jour de regagner le terrain qu'ils avaient perdu et de s*avancer jusqu'à un ruisseau qui coule dans un pays plat et forme la ligne de séparation entre la Moldavie et la Valachie.
Pour défendre cette frontière, qui était le plus immédiatement menacée, Mavroyeni avait fixé, depuis long-temps, pour le rendez-vous de ses principales forces , la plaine de Foczani ,
qui lirait son nom (l*nne place ouverte située sur les couGn^ des deux principautés, et dont chacune d'elles possédait ia moitié. Ce fut là que les Arnautes, dont je commandais la principale division , reçurent , en avril , ordre de se rendre de Bucharest, avec autant de seïmans et de janissaires de la province qu*on en put rassembler. On fit marcher en même temps sur ce point, de Sophia, où le grand-vizir avait son quartier-général , plusieurs divisions d'infanterie et de cavalerie de la grande armée , composées de janissaires stipendiés , sous les ordres ds leurs sangiacks ou chefs par promotion , et des troupes féodales de spahis sous ceux de leurs agas ou commandants par droit héréditaire. Lorsque ces forces furent réunies à Foczani , elles pouvaient s'élever à douze ou treize mille hommes. Mais avec toutes ces troupes on ne pouvait guère compter que sur les Arnautes, naturellement braves, et auxquels il ne manquait que de la discipline et quelques coimaissances en tactique. Presque tous les janissaires et l'infanterie venaient d'Analolie. C'étaient des hommes occupés ordinairement de professions pacifiques et qui ne marchaient à pied que lorsqu'ils ne pouvaient se procurer de chevaux. Les spahis, au contraire, qui formaient la cavalerie , étaient en grande partie des hommes qui avaient reçu de quelque grand un ziameth ou un timar* à litre de récompense de leurs services domestiques ; et souvent même c'étaient des remplaçants envoyés par le titulaire, qui était une femme ou un enfant. Ils savaient à peine se tenir à ' cheval et auraient mieux figuré comme piétons. Obligés de pourvoir à leur équipement et à leur nourriture , ils n'étaient occupés qu'à calculer le temps de leur absence de chez eux (t le moment où ils pourraient y retourner. Ils ne restaient sous les drapeaux que tant qu'ils trouvaient des moyens de subsistance en pillant amis et ennemis ; et , dès que cette ressource leur manquait , ils se regardaient comme déchargés de toute obligation , et disparaissaient sans congé. Les provisions fournies par le gouvernement, et pour lesquelles les chefs passaient des marchés, étaient, suivant l'usage, insuffisantes et de mauvaise qualité; de sorte qu'il était difficile de dire ce qui causait
I, Fiefs militaires qui ne tliffùrcnt que par le iionibre de cavaliers qneli* tiluhires sonl obligés de fourmr en xcu\^s de (jucrre.