CHAPITRE QUARANTIÈME
les cabales des ambitieux qui convoitaient sa succession. Avec Omar le sujet de la conversation m'intéressait davantage , car c'était de moi que je lui parlais ; je lui racontai mes aventures et tous les événements dont j*avais été témoin.
11 était impossible de ne pas aimer ce jeune Bédouin. Joignant la douceur au courage et la modestie à une noble fierté, son esprit, qui s'était développé sans culture au milieu du désert , semblait être le fruit d'une éducation soignée , et avoir acquis toutes les grâces d'une cour policée. 11 m'écoutait des heures entières, sans m'interrompre autrement que par un soupir qu'il donnait aux revers et aux malheurs que j'avais éprouvés ; et, lorsque j'étais hors d'haleine, il prenait la parole à son tour, et me contait l'histoire de sa tribu, me vantait la pureté de son sang, et me peignait les vicissitudes de sa famille, des vertus de laquelle il aimait surtout à m'entretenir. Ses yeux étincelaicut en me disant que son père, détestant les fréquents divorces en vogue chez les Arabes et le sacrifice qu'ils faisaient d'aiTections permanentes à des jouissances passagères, n'avait jamais eu d'autre femme que sa mère, et qu'il se proposait bien de suivre son exemple. Ses sentiments étaient si élevés, sa conversation si agréable, que, lorsque je fermais les yeux, je croyais quelquefois entendre mon ami Spiridion : ils ne différaient que par l'extérieur ; leurs cœurs étaient semblables.
Il était impossible que nos fréquentes entrevues ne cimentassent pas entre nous une amitié tendre et sincère. Elle devint si forte que, lorsque sa santé parfaitement rétablie ne lui laissa plus de prétexte pour prolonger son séjour à Derayeh et qu'il fut obligé de songer à retourner à El-Gaddeh, où demeurait son père, la seule grâce qu'il demanda à Abd-ouUAziz, en prenant congé de lui, fut son agrément pour que je l'y accompagnasse. Le scheïck réfléchit quelque temps , et il y consentit enfin , à condition que je me tiendrais prêt à revenir à Derayeh au premier signal.
11 est inutile de dire que je me trouvai beaucoup plus à mon aise à Ël-Gaddeh qu'à Derayeh, quoique, en cette dernière ville, ma nourriture sortit des cuisines du prince. Mes bons hôtes me faisaient goûter tous les plaisirs que le pays pouvait procurer. Tantôt nous allions à la chasse, UaVitA. w<(^w& m'&>x^v&
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è des jeax qui exigeaient de la force et de Tagilité. Quelquefois- Omar faisait venir les poètes et les conteurs d'histoires de sa triba, et Dieu sait les compliments que j'en recevais. D'après eux, je pouvais me faire descendre à volonté des génies et des péris , et les exploits du héros arabe Antar , qui tuait chaque malin mille hommes avant de déjeuner, sans perdre jamais un seul cheveu de sa tête, n'étaient que des jeux d'enlants en comparaison de mes hauts fails. Les parents et les amis d'Omar se conduisaient à mon égard comme si toutes ces fictions eussent été des vérités : son père semblait enchanté de voir notre atta* chôment croître tous les jours, et Ibn-Aly lui-même, chef de la tribu comme de la famille, me témoignait les attentions les plus flatteuses. Chose étrange, mais pourtant vraie ! le lieu où, dans tout le cours de ma vie agitée, je trouvai le plus de celte tendresse affectueuse qui part du cœur, fut celui où j'étais le plus étranger, celui qui, par sa situation géographique, était le plus éloigné de mon pays natal.
Je ne comptais encore que par des jours le temps que j'avais passé à El-Gaddeh, quand, un soir que je revenais avec Omar d'un camp établi sur les confins du désert, il s'arrêta tout à coup pour contempler le soleil couchant. « Sélim , » me dit-il en étendant la main vers la partie de l'horizon que ce globe lumineux était sur le point d'abandonner, « votre cœur est toujours de ce côté. Quoi que nous puissions faire , nous vous verrons quelque jour prendre le bâton de voyage, et diriger vos pas du côté dé l'occident. »
— « C'est ce pays, » lui dis-je, «.qui a vu naître les premières affections de ma jeunesse ; c'est là que se sont formés les nœuds les plus forts que mon cœur ait jamais connus ; c'est là que j'ai perdu l'infortunée Ëuphrosyne^ que respire on fils pour qui seul je trouve des charmes à l'existence , que vit Spiridion, le seul ami avec vous que j'aie jamais trouvé : il me semble que ce n'est que là que je puis espérer de trouver dans mon automne des jours plus calmes que ceux qui ont agité mon printemps.
aAhl » s*écria Omar, « pourquoi ne trouveriez-vous pas parmi nous des liens semblables à ceux qui vous rappellent ailleurs ? J'aurais désiré que mon Sélim épousât une de mes sœurs,