CHAPITRE QUARANTE-TROISIÈME
auquel j 'avais confié, à mon départ de Smyrne, le peu d'argent qui me restait, pourpourvoir aux besoins de mon fils, était disparu après avoir fait banqueroute, mais que la femme aux soins de laquelle j'avais laissé cet enfant chéri avait quitté son domicile sans dire où elle allait, et sans qu'on pût savoir ce qu'elle ou mon fils étaient devenus. TouJ;es mes recherches furent inutiles ; et ce qu'il y a de plus étrange, c'est que celte disparition ne semblait pas avoir eu pour cause la détresse ni le manque de secours promis ; car, loin de laisser la moindre indication qui permit de faire parvenir aucun secours, cette femme avait évidemment pris tous les soins possibles pour dérober la connaissance de sa retraite. Si Sophie eût vécu encore, j'aurais pu sans doute... mais elle avait subi sa destinée, et son mauvais esprit seul pouvait hanter ces lieux , témoins de sa méchanceté infernale. Une fois, lorsque j'avais traversé le désert, accablé de chaleur, sollicitant en vain de mes compagnons une dernière goutte d'eau pour humecter mes lèvres desséchées, près de m'évanouir d'épuisement, j'avais vu dans une vallée devant moi l'image d'un lac liBipide qui s'offrait pour calmer ma soif dévorante et baigner mes membres fatigués; j'avais ramassé ce qui me restait de force pour arriver sur ses bords tortueux ; mais arrivé près de cette image trompeuse , je l'avais vue s'évanouir devant moi et n'avais plus trouvé à sa place que des sables plus secs et plus brûlants que les sables laissés derrière moi. Terrible désappointement de mes sens, qu'étiez- vous, à ce moment même où il s'agissait de ma vie , près du désappointement qui vint m'atteindre au plus profond du cœur à cet horrible moment de dodleur ! Ce choc violent n'était rien encore près dei^ affreuses prévisions^ de l'avenir ; car aucun autre motif ne me semblait avoir pu décider la personne chargée de mon fils à se dérober ainsi à mes recherches, que de s'être sauvée avec lui ou de l'avoir abandonné. Peut-être mon fils avait- il depuis long-temps suivi sa malheureuse mère au lombeau , et, pendant que j'évoquais devant moi l'image de sa beauté et de sa vivacité, son cadavre n'était-il [dus que poussière ; ou si, sur cette terre inhospitalière, i^ respirait, comme respirent les créatures auxquelles la vie semble avoir été répartie à regret, ce n'était peut-être que pour éprouver des souffrances pires que la moTX ^ ^xxt %\i>cÀt \kp&^
501 MÉMOIRES D'UN GREO.
les douleurs de la maladie , de Tabandon , du besoin. Le destin le moins fâcheux que je pusse m'imaginer réservé au rejeton de ma chère Eupbrosyne, c'était de demander comme an pauvre orphelin son pain de porte en porte. Et peut-être son père avaitil pu le rencontrer sans le reconnaître, peut-être avait-îi pu distribuer à son unique enfant Tavare pitance d'une mesquine et vulgaire charité.
Frappé de cette idée, j'examinais avec attention tous les enfants de cmq à six ans que je rencontrais, et je n'en laissais passer aucun sans m'informer de son nom et de celui de ses parents ; mais pas un ne répondait au portrait que je m'étais formé de mon Alexis , pas un ne m'offrait les traits d'Ëupbro* syne , pas un ne faisait tressaillir mon cœur lorsque je m'approchais de lui.
• Ah! » m'écriais-je sans cesse, t pourquoi ai-je détaché pu seul instant mes yeux de cet unique (r^p de mes affections ? Pourquoi ai*je erré loin de l'humble séjour où se concentraient tontes mes joies? N'eût-il pas mille fois mieux valu pour moi n'avoir pas de pain à manger, mais posséder mon fils, que de cbeicber à posséder toutes les richesses de l'univers et d'être privé de cette chère créature I •
Un rayon d'espoir vint enfin luire à mes yeuy. Une dame, qui connaissait ma détresse et qui m'avait aidé dans mes rechercha, m'annonça qu'elle avait appris que la femme d'un consul étranger, résidant à Alexandrie, étant venue à Smyrne l'année précédente pour affaires, avait prisa son service et emmené à sa ssite une femme de cette ville, avec un enfant de trois à quatre ans qui lui avait é(S confié par un étranger, et dont la rare beauté l'avait tellement frappée qu'elle s'était déterminée à le prendre sous sa protection. Il fut impossible de se procurer à Smyrne d'autres détails ; et , plutôt que d'entamer avec Alexandrie une correspondance longue et fastidieuse, je pris la résolution de partir moi-même sur-le-cliamp pour cette lille.
A l'instant de m'enibarqucr, comme je me promenais sur le quai en attendant la barque qui devait me conduire au bâiiiueot qui était en rade , je vis un cercle nombreux assemblé pour écouler le récit que faisait un janissaire : c'éuit Habnioud, qui
muit h manière courageuse imt il avait <àerdié à dé-