CHAPITRE QUARANTE-CINQUIÈME
l'impulsion du moment ni au goût de l'individu. Il est facile d*y apprendre par la )iiuiple habitude tous les devoirs de la société. A quelque rang qu'on parvienne, qu'un esclave devienne citoyen libre, qu'un paysan commande les armées, qu'un sujet s'élève à la souveraineté , il sait sur-le-champ comment il doit agir dans son nouvel État, et il joue le rôle auquel il se trouve appelé, sans gêne, sans embarras, sans gaucherie.
Quelle différence avec le système de l'Occident ! Là, tout ce que l'œil peut apercevoir, tout ce que l'esprit peut compren • dre, depuis l'organisation fondamentale des États jusqu'au vernis le plus superficiel du commerce social, est sujet à mille variations, tout est passager, exposé à des révolutions sans nombre, semblable en un mot à la peau du caméléon, qui change de couleur suivant les objets qu'elle réfléchit. Là , les sexes , les âges, les rangs, les professions, les individus, les peuples , au lieu de se distinguer par des différences prononcées, se fondent ensemble en quelque sorte par des nuances imperceptibles qui donnent à tous le même ton et le même coloris, les mêmes traits, le même air et la même forme; là, des préjugés sont en opposition constante avec les lois et la religion; là, enân, l'esprit toujours tendu ne peut se livrer au repos, même pendant les heures consacrées au loisir; il faut qu'il subisse une nouvelle torture, pour trouver des sujets de conversation convenables au caractère de celui auquel il adresse la paroleiet au caractère de ceux qui l'écoutent.
Qu'on juge donc combien je dus trouver pénible la tâche de m'inculquer des idées , des habitudes , des formes dont les habitants même du pays ne se revêtent souvent que d'une manière gauche! et cela, sans avoir personne pour me diriger, sans conseils^ sans instructions, à un âge où mon caractère, trempé par la main froide du temps, avait acquis une roideur qui ne lui permettait plus de plier! Il fallait pourtant y réussir, à peine de servir de risée aux spectateurs légers et insensibles devant lesquels j'allais paraître sur ce nouveau théâtre. Chaque jour j'éprouvais une nouvelle terreur à l'idée d'entrer dans un monde avec lequel je n'avais jamais rien eu de commun. Chaque jour ce monde s'offrait à mon imagination comme un désert sans intérêt pour moi, où j'allais me trouver sans ^ns»&^
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sans espoir de bonheur. J*é(ais nne plante élefée dans Fatmosphère d*une serre chaude qui , transplantée en plein air, se trouve tout à coup exposée aux injures du temps et des saisons.
Quand donc Theure de mon émancipation fut sonnée, quand les portes du lazaret me furent ouvertes, et que je fus libre de prendre mon vol , comme Tolseau qui sort de son nid pour s'élancer dans l'espace, j'hésitai quelques instants, et je me demandai si, persistant dans mon projet téméraire, je devais m'avancer davantage vers ces régions étrangères, ou tourner de nouveau mes regards vers le soleil brillant de Test.
Mais un motif tout-puissant , un motif qui l'emportait sur tous les autres, me confirma dans mon premier dessein. Ce n'était pas pour moi que j'avais pris cette résolution, c'était pour mon ûls;. c'était pour lui donner de l'édgcation , pour assurer son bonheur futur; en un mot, pour en faire un homme bien différent de son père sous tous les rapports. Cette idée Gxa mon esprit chancelant , et il ne me resta plus d'irrésolution. « C'en est fait! » m'écriai-je; «glorieux soleil de l'est, zéphyrs embaumés du Levant, doux souvenirs de ma chère Grèce, adieu pour jamais! La saison des fleurs est passée pour Anastase, celle des ouragans et des frimas s'ouvre pour lui ; il va changer les bosquets de myrtes des vallées de la Grèce pour les pins et les marais du Nord ; et c'est peut-être sur les bords lointains de la froide Neva qu'il sera poursuivi par le souvenir de l'Ionie et de Ghios. »
A ces mots, je pris nion chérubin entre mes bras , je le serrai contre mon cœur, je penchai la tête sur sa joue, et je sortis du lazaret.