‹ AnastaseChapitre 361 sur 407 · CHAPITRE QUARANTE-CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUARANTE-CINQUIÈME

de nos papiers. Le capitaine n*cn parut pas trôs*fâché. Cette ile manquait de grains, et il espérait s*y défaire avantageusement de sa cargaison.

Un lazaret e&t une sorte de purgatoire placé entre les régions habitées par les infidèles et les domaines des vrais croyants, et la quarantaine peut être considérée comme une épreuve par laquelle doivent passer tous ceux qui veulent changer le soleil brillant de l'est pour les brouillards et les frimas de Toccident et du nord. Nous y fûmes condamnés en arrivant à Malte , et je profitai du temps destiné à constater que nous n*étions atteints d^aucune maladie contagieuse, pour employer les secours de la médecine contre celle dont j*étais malheureusement attaqué ; mais ils furent insuffisants : le mal avait plus de force que les médecins n'avaient de science, et je n'éprouvai aucun soulagement.

J'avais formé le projet de faire, d'une manière solennelle et publique, l'abjuration de l'islamisme. Caridi, qui m'avait décidé à faire le voyage de Trieste , l'avait , à la vérité , fortement combattu. « Pourquoi, » m'avait-il dit, « faire de votre retour à la foi de vos pères un spectacle pour la multitude ? C'est un objet de scandale plutôt que d'édification ; c'est une de ces démarches inspirées plutôt par l'amour-propre que par le véritable esprit de la religion. » Il^me semblait cependant que les dehors sévères de la pénitence , que les démonstrations extérieures de repentir étaient nécessaires pour expier mes fautes et apaiser mes remords. C'était en passant la nuit prosterné dans la poussière d'un teipple, humilié devant la croix de notre Sauveur, et implorant l'assistance de mon saint patron ; c'était en baignant de mes larmes les degrés du sanctuaire, en faisant retentir ses murs de mes gémissements, que je croyais pouvoir rendre le calme à ma conscience et rétablir la tranquillité dans mon âme. iMais mon Alexis, quoique bien jeune encore, avait assez d'intelligence pour que le spectacle de ma pénitence publique lui fit penser qu'il fallait que j'eusse été bien coupable pour me soumettre à une telle humiliation ; et quel père peut se résoudre à renoncer à l'estime de son enfant ? £n supposant même que ma dégradation ne me fît rien perdre dans son esprit, elle pouvait l'avilir lui-même îawl ^^xtl ^vsi \SiSJKàfc.

Ces deux réflexions me dé(erininèreiit donc à rentrer incognito dans le seia de l'église , et je profitai de ma retraite forcée pour reprendre en silence les rites solennels de mes ancêtres et le nom d'Anastase que m'avaient donné mes parents.

Déterminé à vivre parmi les enfants de l'Occident , il fallait bien adopter tout ce qui pouvait m'assimiler à eux; mais, en quittant les vêtements d'Osmanli, mes sensations furent bien différentes de celles que j'avais éprouvées lorsque je m'étais débarrassé de mes guenilles de santon. Je croyais subir une sorte de dégradation en changeant le riche et gracieux costume du Levant, son ample et majestueuse draperie, pour un habit qui resserre tous les membi*es sans les couvrir, et qui, composé de pièces rapportées, semble une invention de l'indigence en faveur des mendiants. Mais quand il fallut porter la réforme dans le vif et priver mon visage du signe respectable de la virilité, j'eus besoin d'appeler à mon secours toute la philosophie dont je pouvais être pourvu , pour me convaincre du peu de prix que je devais attacher à ma barbe et à mes moustaches, et pour me résoudre à les faire tomber sous le tranchant du redoutable acier.

Mais les difiBcultés que m'offrait mon changement extérieur n'étaient rien auprès de celles que je trouvai pour renoncer à des habitudes profondément enracinées. S'il me fut assez facile de mettre les nouveaux habits qu'un tailleur m'avait apportés, quel travail ne fallait-il pas pour prendre des mœurs nouvelles et des manières qui ne peuvent être que le résultat de longues observations et d'un long usage! Dans l'est, chaque âge, chaque profession 9 chaque rang, chaque nation, a son costume, sa place , ses mœurs invariablement fixées et marquées d'un caractère distinct ; le commerce de la vie , les relations habituelles n'y apportent aucun changement. Dans Test , les siècles succèdent aux siècles, les générations aux générations, les empires aux empires, sans que les limites qui séparent les différentes classes des hommes, les différents ordres de la société, se trouvent confondues ou changées. Dans ces climats, les formes, la conversation , les manières , les usages n'offrent rien d'indéfini , d'arbitraire, de variable ; rien n'est soumis à

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