CHAPITRE QUARÀNTE^IXIÈME
havre de la Valette, comme je contemplais les batteries dont le rivage est hérissé : « Voyez, » me dit le capitaine de mon petit navire, » voyez ces instruments de guerre dont se servent des moines-soldats, animés, disent-ils, du zèle d*une religion qui fait un devoir de la paix. Croirait-on que Tbomme , à qui la nature n*a accordé qu'une vie si courte, dut recourir à Tart pour trouver les moyens d*en abréger le cours? Vous qui arrivez de Turquie , vous sourirez sans doute en voyant , dans la chrétienté , que le métier de donner la mort est celui qui fait vivre la moitié de notre population. »
L*Etna fumait au moment de mon passage, Gbarybde et Scylla mugissaient^ cependant je débarquai à Messine sans accident , et de là je me rembarquai sur-le-champ pour me rendre droit à Naplcs. Les habitants de cette capitale, construite sur un volcan , me parurent avoir complètement perdu l'esprit Depuis le dernier des lazzaroni jusqu'au personnage le plus élevé de l'État, tous se réjouissaient d'une paix qui venait d'être conclue avec la France révolutionnaire , aussi follement que si le feu de la guerre eût été éteint pour toujours. J'avais apporté de Malte des lettres de recommandation pour deux personnes de distinction de cette ville , un seigneur et une dame, et j'eus la satisfaction de voir qu'elles étaient adressées à deux êtres qui se haïssaient cordialement. M. de Siiva était un bel esprit, et il eut la bonté de prendre une peine toute particulière pour me faire comprendre que, si je voulais obtenir des succès dans la société; il fallait éviter d'être conséquent, soit dans ma conduite , soit dans mes discours. « Il est certain que notre corps, » me dit-il, « notre esprit, et par conséquent nos opinions et nos sentiments, subissent fatalement quelque changement tous les jours. Celui donc qui, aveuglé par une funeste chimère, se pique de se montrer toujours conséquent et de maintenir invariablement ce qu'il a une fois avancé , doit renoncer tôt ou tard à rencontrer la vérité* » Il faut dire, à l'honneur de Silva , qu'il pratiquait la doctrine qu'il prêchait.
Madame de B...., qui n'était pas bel esprit, se faisait gloire, au contraire, d'être conséquente en tout , ce que Silva regardait comme la marque d'un esprit servîtes II est vrai que cela na l'empêchait pas de changer souvent d'aavaLUt&\ v\\M&<6V.k&
n'admettait pas qae cela fût en opposition avec ses principes. M*étant aperçu qu'elle parlait d'elle-roéme très-philosophiquement , je la priai un jour de m'expliquer comment il se faisait qu'en se permettant une assez grande liberté de conduite, elle eût pu se maintenir à l'abri de la censure rigoureuse du monde. « En faisant ce que doit faire tout bon chrétien, » me répondit-elle en souriant, y en abandonnant entièrement à la Providence le soin de ma réputation, en ayant pour les autres l'indulgence dont j'ai besoin pour moi-même, en ne me figurant pas qu^ je pourrais relever l'éclat de ma conduite en noircissant celle des autres. » Assurément ce n'était point là de l'esprit, le choix des métaphores n'était pas même très« heureux , mais j'y trouvais un grand fonds de raison et de bon sens.
Désirant cultiver la société de mes deux amis avec une égale assiduité, je conçus le projet de négocier une paix entre eux ; mais ce traité offrait de plus grandes difBculiés que celui avec la France; car, tandis que Silva prétendait que bien des choses avaient besoin d'être changées, madame de B.... soute* nait qu'à l'exception de son teint, il fallait les laisser dans l'état où elles se trouvaient. « Si nous étions destinés à vivre éternellement sur ce globe , » me disait-elle, « nous aurions le temps de faire des expériences de toute espèce ; mais, notre séjour y étant de si peu de durée , jouissons du bien que nous y trouvons, et tâchons de ne pas nous appesantir sur ce qui nous paraît mal. »
Silva me proposa un jour de me faire dîner dans une société de littérateurs « avec lesquels, » me disait-il, « il était absolument nécessaire que je fusse lié. » Je n'ai jamais résisté à la nécessité ; mais quelle chance avait un étranger de pouvoir glisser un mot, ou obtenir une réponse, parmi des gens dont chacun arrivait avec un rôle tout préparé? J'ouvris à peine la bouche pendant tout le temps que je fus avec eux , tandis que Silva, qui croyait y avoir brillé, retourna chez lui enchanté de sa journée. « Votre imaginafion a-t-elle été assez vive, barbare que vous êtes, » me dit-il , « pour suivre la circulation perpétuelle de l'esprit le plus subtil ? Avez-vous senti ces étincelles électriques partant en même temps de chaque partie du ceiw