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CHAPITRE QUARANTE-SIXIÈME

cle , faisant éprouver une commotion universelle dans les esprits, et tirant de chaque convive le feu divin sous la forme des plus brillantes réparties, des bons mots les plus heureux; en un mot, de tous les éclairs de l'éloquence? Que de préparatifs , que de vigilance , que de présence d*esprit exige une telle conversation! Que de triomphes en résultent! que de mortifications en sont la suite ! Le repos de la moitié des convives sera troublé pendant plus de quinze jours par le succès qu*a obtenu Tautre moitié.

— « Charmants effets d*une réunion littéraire ! » m'écriai-je.

— « Et cependant, »> ajouta-t-il, « vous n'avez pas encore vu celui qui est Tâme de cette société. Il a!me à se faire désirer; mais demain nous irons le relancer dans sa caverne. »

Une partie de cette caverne consistait en une belle bibliothèque, dans laquelle on nous fît entrer pendant que Thomme de génie préparait à loisir ses impromptus. Trois ou quatre courtisans attendaient comme nous le lever du grand personnage. L'un fredonnait un air de bravoure en se promenant en long et en large; l'autre semblait étudier des pas et des attitudes; le troisième était absorbé dans l'examen d'un in-folio contenant des gravures ; et le dernier, lorsque nous arrivâmes, se détourna si brusquement pour considérer un cordon de sonnette, qu'il me fut impossible de le voir en face.

Toute mon attention était absorbée par les livres. Le peu que j'en avais vu à Péra me semblait la liasse d'un écolier à côté de ceux rassemblés dans cet abîme de connaissances. Outre les rayons qui garnissaient tous les murs et qui pliaient sous le poids des auteurs rangés en bataille contre l'ignorance, le plancher même était couvert de piles de livres de toute espèces, parmi lesquels régnait la confusion du chaos. « Combien de pieds cubes de science sont réunis dans cet appartement ! » m'écriai-je, « Faudra-t-il donc que mon pauvre Alexis dévore cette immense quantité de nourriture morale avant de pouvoir passer parmi les Francs pour un homme instruit? »

« S'il le faisait, » répondit Silva , « il ne resterait pas dans sa tête un seul recoin pour ses propres idées ; mais cela n'est nullement nécessaire. Autrefois, la poussière des livres était la meilleure recette pour aveugler les gfttt^ Ax\ \owAfc^ \sMfik\îa.

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beaux esprits modernes ont su la secouer; ils écrivent, maïs ils ne lisent point ; ils ont une bibliothèque, mais ils n'ouvrent jamais un livre. »

La porte s*ouTrit ,^ et nous vîmes entrer l'homme de génie en pantoufles, tes cheveux épars et les yeux égarés, pour se donner un air d'inspiration. 11 accourut vers nous en extase , embrassa Silva, me fit le même honneur, et demanda ensuite qui j'étais. Il se félicita de voir un descendant des Démosthène et des Platon, nous entraîna de force dans ce qu'il appelait son sanctuaire , et nous dit que le quatuor que nous avions laissé dans la bibliothèque était composé d'un poète, d'un maître de ballets, d'un peintre de décorations et d'un compositeur de musique qui attendaient ses avis pour un nouvel opéra; il se plaignit des travaux perpétuels auxquels son goût le condamnait , nous montra la liste des virtuoses des deux sexes qu'il protégeait , et nous tourna le dos brusquement pour fixer sur le papier une idée qui s'était oflFerte à son imagination. Noos faisant alors mille excuses, il nous apprit qu'Horace était sans énergie et que Virgile manquait de chaleur ; il nous récita ensuite une ode , trois sonnets , et la moitié du premier chant d'un poème épique de sa composition ; puis il garda un moment le silence pour recevoir nos applaudissements, tandis qu'il se contemplait dans une glace. Il me demanda si je ne préférais pas le sublime sombre, celui d'Ossian, à celui d'Homère ; il me pria de venir le voir tous les jours , excepté six jours de la semaine pour lesquels il avait des engagements; nous donna rendez-vous dans la soirée au bal masqué de San-Garlo, et nous quitta pour aller trouver les quatre enfants d'Apollon qui l'attendaient.

Forcé de suivre Silva au bal masqué, je trouvai peu de charmes à ce divertissement tout nouveaa pour moi. D'abord il m'étourdit, me fatigua ensuite, et finit par m'ennuycr. Je ne pus me débarrasser d'un magicien qui s'attacha constamment à moi. Ayant réussi à me prendre le bras : « Vous croyez, » me dit-il à demi-voix , « que je suis ici sous un caractère emprunté ? Défroinpiez-vous ; je joue mon rôle naturel; je vois véritablement ce qui est caché aux yeux des autres. »

« Vous savez donc à qui vous parlez? » lui demandai-je.

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