‹ AnastaseChapitre 50 sur 407 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

gédié par son maître ; quant aux autres ils me témoignèrent leur bonne disposition à rester de mes amis tant qu'il me resterait une piastre, se réservant de me fermer leur porte dès que j'aurais besoin de leur assistance. Rien ne m'arrêta pourtant dans ma course jusqu'à ce que j'eusse frappé à la dernière porte. J'avais encore dans la mémoire les derniers mots que j'avais entendus sous le toit de mon maître, et je désirais pouvoir con server un souvenir exact des obligations que j'aurais à chacun de mes amis. Après les avoir visités tous jusqu'au dernier, j'en voulus faire le total et je ne trouvai qu'un zéro. Je les donnai tous an diable; et, louant une barque, je me fis conduire 'à Galata ^

Là , je me fis , pour mon argent , de nouveaux amis. C'étaient de joyeux compagnons qui , n'ayant jamais un para ^ dans leur poche , ne s'informaient pas si les autres étaient riches , et , narguant le chagrin , vivaient sans soucis , au jour le jour. Us m'initièrent à un genre de plaisirs plus bas et plus bruyants que ceux auxquels je m'étais livré jusqu'alors : les plaisirs de l'intempérance. Chaque jour nous nous donnions rendez-vous dans quelque taverne où chacun de nous payait son écot , moi en argent comptant, et mes nouveaux amis en saillies aux dépens de ceux dont l'aiïection n'avait pu survivre à ma chute. Il était consolant de les entendre plaindre le drogman d'avoir perdu un trésor tel que moi , rire de mes traits d'esprit avant que j'eusse ouvema bouche , et boire à chaque instant à ma santé et au succès de mes projets. Bien loin d'offenser ma délicatesse , en s'informant du prix du repas et en m'offrant d'en payer leur part , ils croyaient faire honneur à ma générosité en m'empruntant l'argent dont ils avaient besoin. Pour le monde eniier ils ne se seraient adressés à un autre.

Dès que mes finances furent épuisées, mes nouveaux compagnons disparurent; mais, pour leur rendre justice, je dois dire que ce fut par nécessité. Comme je ne pouvais plus payer pour eux et qu'ils étaient sans ressources, il fallait bien qu'ils cherchassent d'autres moyens de pourvoir à leurs besoins.

l. Faubourg de Constantitiople couvrant h base de la montagne àoul'Pévî^ fwaonae Je sommet.

i. Petite monnaie rie cuivre, comme noire Jiard.

Lorsque l'embarras où je me trouvais fut connu , une seule personne vint m*ofîrir des secours , et c'était une femme qui même n'avait pas trop de motifs pour être contente de moi ; en un mol, c'était la grosse épicière dontj'avais méprisé les figues et les raisins. Elle apprit ma situation fâcheuse , et je la vis arriver , le cœur encore plein de son ancienne affection , et un pot de conserves sous chaque bras. Elle me pressa d'accepter ce présent et de disposer de tout ce que sa boutique contenait. Je fus sensible à sa générosité; mais j'étais trop fier pour devoir à la bienfaisance ce que je ne pouvais mériter par mon amour, et je la priai de ne pas insister. Je lui fis entendre, en lui montrant mes dispendieux habits qui, pour être en ruines, valaient cependant encore quelques sequins, que je n'étais pas dans un si grand dénûment qu'elle le croyait. « Au surplus, lui dis-je, ^ vous m'apportiez des conserves de roses; et si jamais le sort fait naître des roses sous mes pas, c'est un acte qui restera écrit d'une manière ineffaçable au plus profond de mon cœur.»

Sans laisser à la bonne petite femme le temps de me répondre , je courus chercher un de mes derniers compagnons, que je savais où trouver. Je voulais lui demander quelques avis, et j'étais bien sûr qu'il ne me refuserait pas ce dont les hommes* les moins généreux sont toujours prodigues. ^

Un escalier de cinquante marches me conduisit à^ sa demeure aérienne , d'où l'on pouvait dire qu'il regardait les hommes du haut en bas. Il était midi , et le seigneur Yasili venait à peine de s'éveiller. Je le trouvai une jambe hors du lit , étendant les bras, et bâillant à faire croire qu'il voulait avaler la moitié de Constantinople qu'on apercevait de son unique croisée. Il parut surpris de me voir. Incertain si ce n'était pas un rêve , il se frotta les yeux et prépara ses oreilles à m'écouter.

« Je viens, lui dis-je, pour vous demander ce qu'on peut faire pour vivre quand on se trouve sans moyens d'existence. » Yasili était dans ce cas depuis si long-temps, qu'il ne lui serait jamais venu dans l'esprit qu'on pût faire une pareille question. Il resta donc quelques instants à me regarder en silence, comme pour recueillir ses idées. Puis, s'élançant vers moi avec une vivacité qui me fit tressaillir , il me saisit par le bras et me conduisit à sa fenêtre, d'où l'on découvrait Stamboul dans toute

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