‹ AnastaseChapitre 51 sur 407 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

son étendue , comme une immense fourmilière que des myriades d* insectes, se croisant, se heurtant, parcourent en long, en large et dans tous les sens. Je lui dis que cette vue était sans doute fort agréable à Fceil , mais que je ne voyais pas comment elle pouvait remplir un estomac vide.

• Elle doit vous apprendre à remplir autre chose , » 8*ccriat-il après un moment d'imposant silence. De ces milliers de personnes que vous voyez dans ces rues, sur ces quais, dans ces barques, sur la terre et sur Teau, la moitié ne savent pas comment elles dîneront aujourd'hui ni où elles coucheront ce soir, et je parie cependant qu*il n'y en a pas une qui n'ait déjà déjeuné et qui ne trouve un trou pour y passer la nuit prochaine. Pourquoi donc ne trouveriez-vous pas de ressources , vous qui a?ez des talents transcendants ? Gardez-vous seulement de laisser paralyser yotre industrie par la crainte , et , croyez-moi , il se présentera quelque moyen de vous tirer d'affaire. Au surplus, je vous donnerai au moins tout le temps dont je puis disposer.

Aces mots , Yasili mit la main dans sa poche, et en tira une po^ée de la plus petite monnaie possible. Il plaça ce trésor sur le SK^SL , et en fit trois parts égales. « La première , » me dit il alors , « nous la boirons ensemble ce matin pour nous ouvrir l'imagination ; la seconde , je la réserve pour mes besoins ; la troisième est à vous , et vous me la rendrez quand vous le pourrez sans vous gêner. Vous trouvant ainsi de niveau avec moi , ce sera bien le diable si vous ne pouvez faire de même. »

Je remerciai mon généreux ami ; mais , comme nous allions sortir pour disposer de la première part , ainsi qu'il avait été convenu , il porta les yeux sur mes vêtements. Je ne portais plus la longue robe du Fanar , l'antéri ^ de cérémonie ; j'avais adopté l'habit court et plus élégant de mes derniers compagnons; mais si la forme en était la même, l'étoffe en était plus précieuse. Il était du plus beau velours , et une riche broderie ea couvrait toutes les coutures. « Je pense, » dit Yasili, « que votre habillement actuel n'est pas convenable pour vos projets. Qoi pourrait croire qu'une bourse d'étoffe d'or soit entièrement ^ide? Ne serait-il donc pas à propos en ce moment de préférer lesaflaircs aux plaisirs, et, suivant une marche tout opposée

ï- Vêlement loDfj porté par les hommes sédeutaka par profcs%\on.

aux rêves des alchimistes , de changer Tor en une substance moins précieuse ? Nous nous rendrons ensuite dans une taverne pour boire au succès de votre métamorphose. Vous savez qu'il faut que la plus belle chenille devienne chrysalide avant d*être un sémillanl papillon. »

Je me serais volontiers dispensé de passer par Tétat de chrysalide; car, en dépit de ma pauvreté^ j'aimais à être bien mis; mais je cédai aux arguments de mon ami, et je me rendis avec lui près de Suhau-Bayazid * pour y changer de costume. Tandis que nous cherchions dans une boutique quelque chose qui pût nous convenir , un digne Israélite y entra comme nous , non pour vendre , mais pour acheter. Ses yeux perçants distinguèrent une benisch encore propre , mais d'une couleur sombre , presque cachée sous un tas de vêtements plus élégants. Le marchand ne s'aperçut pas plutôt de la préférence que le Juif donnait à la benisch , qu'il mit en œuvre toutes les ressources de son éloquence pour en faire valoir le prix. Il aurait mieux fait d'être plus modeste, car il avait affaire h forte partie. L'Hébreu commença à faire à haute voix des observations si profondes sur les mystères de l'art de trafiquer en vieux habits que le marchand se hâta de lui laisser la benisch pour le prix qu'il lui en offrit , afm de l'empêcher de divulguer plus long-temps les secrets de son état.

Dans le fait , c'était un diamant qui voulait en couper un autre. L'Israélite avait long-temps exercé dans l'élégant quartier d'Hasch-Kioui ^ le noble métier de marchand de vieux habits. Une banqueroute l'avait obligé à quitter sa profession et son domicile. Ayant servi dans sa jeunesse un Ësculape de sa nation, il venait de se décider à se faire médecin lui-même. La chose est assez facile à Constantinople , où un homme n'a qu'à se promener dans les rues avec un bonnet fourré^, une robe d'une couleur sombre, et suivi d'un serviteur portant une petite boîte carrée, pour qu'on lui présente, les hommes le poignet et les femmes la langue , afin d'avoir une consultation.

1. Une des musquées impériales de Couslanlinople, bâtie par le sultan B.ijazet. et prè» de laquelle est un marche de marchandises d'occasion. 2. Faubourg de Constanlinop\e où demeuTewvXes ^w\C%, 3. Ce bonnel est porté par les drogmaii^ cY*ïix\^i\%%QTvx.ç.v3k ^«\\\tQi«s»ss>R.^ ^t par les médecins en tout temps.

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Il s*était déjà pounu du bonnet ; il endossa la benisch surle-champ, et il avait fait choix d*un serviteur in petto; car ses regards d'aigle lui avaient fait découvrir que j'étais dans l'embarras et juger que je devais lui convenir. Il me tira à l'écart, et in*en fit la proposition sans beaucoup de cérémonie. Je devais être en apparence son serviteur, mais en réalité son associé. Cette circonstance ne put adoucir suffisamment une potion qui me semblait bien amère. Je me trouvai si indigné qu'on me proposât de devenir garçon apothicaire que, sans me donner la peine de lui répondre, je le quittai pour faire part à Yasili de sa présomption ; mais je ne trouvai pas celui-ci dans la disposition de voir les choses sous le même point de vue : o Voyez, » me dit-il d'un air joyeux , « comme la fortune court au-devant de vous ! je vous en fais mes félicitations sincères. » Je regardais ce discours comme une plaisanterie ; mais , voyant qu'il parlait très-sérieusement, je n'en fus que plus indigné : « Si je nepuis trouver d'autres ressources, » m'écriai-je, «j'aimerais mieux prendre un de ces vêtements de Laze ^ et aller gagner mou pain en cultivant la terre : la terre ne peut dégrader ses enfants, et il ne faut pas grande science pour la labourer. » — « Tout cela est fort vrai , » me répondit- il ; u mais qui diable « Toudrait prendre à son service , pour cultiver son jardin , un jeune homme pâle, maigre, et autour des yeux noirs duquel on voit écrit en gros caractères : Fainéant débauché ! On ne vous croirait bon qu'à creuser votre tombeau. Quant à moi, je vous conseille d'essayer un métier qui, à ce qu'il me semble, n'exige ni argent , ni travail , ni même de science. Il ne faut que de l'impudence , et vous en avez un fonds suffisant. Oui , je l'essaierais, quand ce ne serait que pour m'amuser et pour voir ce qu'un médecin seul peut voir. Plus puissante que l'or même , la médecine peut vous introduire jusque dans le harem ; et qui sait si, comme notre ami Lorenzo Nucciolo ^, vous n'aurez pas Thonneur de tâter le pouls des sultanes ? »

1. Les T^zcs, qui habitent les cuies septentrionales de l'Asie Mineure, soûl wnout employés comme jardiuier^ k ConslaDliao^ile.

2. Xiaijusais, médecin du sérail, dcca\nlé h ] âge tic 80 ans par ordre àv\ MJian A/Hloul^Hanwl, qui nvidt été «icconleiit de îes acinièVci vvcsccxo-

(l'était présenter ]a mascarade sous le jour le plus flatteur. Alon imagination en fut séduite, et je conclus mon marché avec le Juif. Il devait porter son Galien, qui n'était autre chose que la moitié d'un vieux Missel qu'il avait volé à un capucin , et je fus chargé de la cassette pleine de pilules d'amidon et de poudre de terre à pipe. La seule chose sur laquelle j'insistai, comme un sine quâ non de notre traité , ce fut que nous n'exerce^ rions pas notre métier dans le Fanar, où j'étais trop connu, et l'Israélite consentit assez facilement à cet ultimatum. Tout étant ainsi réglé entre nous, je changeai, non sans quelques regrets, ma brillante parure pour un costume qui fût plus à l'unisson avec celui de mon chef; et, après avoir vainement sollicité de mon ami Yasili, par reconnaissance pour ses bons avis, rhonneur de faire sur lui la première expérience de mon nouvel état, je suivis mon grotesque patron.

Nous commençâmes sur-le-champ à nous promener dans les quartiers de la capitale habités par le peuple, dans les rues les plus petites et les plus populeuses. Je réglais mon pas sur celui de mon patron, qui me précédait; et nous tournions sans c^sse tous deux la tête de droite à gauche et de gauche à droite , comme une girouette, pour voir aux portes et aux fenêtres si personne ne nous appellerait de la voix ou du geste, mais ayant 1 un et l'autre autant de crainte de rencontrer d'anciennes connaissances que de désir d'en faire de nouvelles. Quand nous avions le temps de causer, je conseillais souvent à Yacoub (c'était le nom de mon nouveau maître) de se munir d'un diplôme de l'hakim-bachi ^ qui l'autorisât à tuer légalement les sujets du grand-seigneur. Il convenait de l'utilité de cette mesure, mais il trouvait toujours quelque prétexte pour tarder à la prendre. D'abord , c'était sa pauvreté , ensuite ce fut la multitude d'affaires. Ayant passé ainsi quelque temps sans nous être mal trouvés d'avoir négligé cette formalité , nous commençâmes à croire que nous pouvions nous en dispenser, et nous oubliâmes jusqu'à l'existence de l'hakim-bachi.

Notre méthode pour traiter nos malades était fort simple. Il suffisait à Yacoub de leur tâter une fois le pouls pour pro-

/. Chef (in roJéffe des modccins.

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