CHAPITRE CINQUIÈME
noncer sur les cas les plus difiiciles. Ceiix qui nous consultaient, étant presque tous de la classe laborieuse du peuple, n'avaient pas le moyen de faire de longues maladies , et nous y mettions bou ordre. Ce qui nous contrariait le plus, c'était de trouver certains obstinés qui prétendaient être encore malades quand nous les assurions qu'ils étaient guéris. Si nous les eussions tués , ils ne se seraient pas plaints. Des incidents encore plus désagréables nous arriVciient de temps en temps. Appelé un jour près d'une femme en convulsions, Yacoub, je ne sais pourquoi , lui prescrivit un remède que les Turcs regardent comme une insulte. Dans sa rage, la femme sauta sur loi, lui arracha avec les dents la moitié d'une oreille, et tout ce qae je pus faire fut de lui sauver l'autre. Un autre jour, à une fête mahométane , une troupe de joyeux Osmanlis tourmenta Yacoub jusqu'à ce qu'il consentit à se revêtir d'un costume européen qu'ils portaient avec eux sur une perche, le tout afm de pouvoir le poursuivre à travers les rues comme un Franc en l'accablant de coups; et, bien qu'il refusât l'argent qu'ils lui offraient pour se prêter à leur caprice, il n'en eut pas moins à subir la cérémonie tout entière.
Je me rappelle aussi une scène plus calme, mais qui me fit plus d'impression. Lnsoir, en revenant de BlaquernesS une vieille femme se jeta sur notre chemin et, saisissant mon patron par son vêtement, le tira presque de force avec elle dans (loe pauvre habitation qui était tout proche. Là, sur un lit, était étendu un homme dont les traits annonçaient une origine étrangère et qui semblait prêt à rendre le dernier soupir. « Je vous ai mné un médecin, » dit la femme au malade ; « il vous soulagera peut-être. » — « Pourquoi, » répondit-il d'une voix faible, • persistez-vous à entretenir de folles espérances? J'ai vécu jus- <lQ'ici comme un banni; laissez-moi mourir en paix, et ne troublez pas mes derniers moments par de vaines illusions, t^lon ime aspire à rejoindre l'Esprit suprême; ne l'arrêtez pas dans ^» vol, ce ne serait que retarder mon éternel bonheur. »
Au moment où l'étranger prononçait ces mots, qui agirent t<^meut sur Yacoub lui-même qu'il en suspendit les grimaces
•• Quartier éloigné de Consiauihwph.
habituelles de sa profession , les derniers rayons du soleil couchant tombaient, à travers la fenêtre, sur ses traits pâles uaais bruns. Â cette vue il sembla renaître pour un instant. « J*ai toujours, » dit-il, « considéré mon sort comme rattaché à ce grand luminaire de la création : aussi lui ai-je payé un légitime respect et ai-je cru fermement que je ne pouvais rendre mon dernier soupir tant que ses rayons brilleraient sur moi. Portez-moi donc dehors, afin que je puisse dire un dernier adieu à Farbitre céleste de mes destinées sur la terre. »
Nous nous précipitâmes tous dehors pour obéir à ses ordres; mais les escaliers étaient trop étroits : la femme se contenta donc d'ouvrir la fenêtre , et pla^ le mourant de manière à ce qu'il pût jouir pleinement de la vue de cet astre glorieux au moment où il allait disparaître de Thorizon. Le malade resta quelque temps dans une adoration silencieuse, et instinctivement nous nous joignîmes tous à lui pour fixer les yeux sur l'objet de son culte. Le soleil se coucha dans toute sa splendeur, et lorsque son disque d'or eut entièrement disparu, nous tournâmes nos regards vers le Parsis ^ : lui aussi s'était endormi dans un éternel re|^M)s.
Les faciles succès que nous obtenions parmi les classes inférieures nous firent désirer d'avoir des malades d'un rang plus distingué. Nous affectâmes de traiter les pauvres ^ra^t^^ afin de faire croire que les riches nous consultaient; et ceux-ci le firent véritablement quand cette idée se fut répandue. Un beglierbey ^ de Roumélie , arrière-petit-fils d'un sultan du côté de sa mère et de son aïeule (car , du côté du père , on a le soin , en Turquie, d'étouffer une telle filiation dès sa naissance) , passa par Gonstantiuople. Un de ses palefreniers arméniens ayant été, par la nature, guéri d'une esquinancie, crut en avoir l'obligation à Yacoub , et le recommanda au kiaya de son maître. Le kiaya fut, à son tour, en dépit des soins d' Yacoub , guéri d'un rhumatisme ; il fit de nous le plus grand éloge au chef des eunuques , et celui-ci , qui n'eut pas besoin de notre ministère , vanta tellement notre savoir au vizir que co dernier, souffrant d'une forte indigestion , nous envoya chercher pour connaître