‹ AnastaseChapitre 85 sur 407 · CHAPITRE NEUVIÈME. ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME. ni

tem{)S pour dissiper rabattement d'esprit que je commençais à éprouver. Mon intrigue avec Ësmé me forçait à une contrainte que je n'avais jamais éprouvée. iMoi qui, avant celte époque, ne m'étais jamais abaissé à dissimuler, même avec la plus fière des femmes du Fanar, j'étais obligé de cacher avec soin le plus léger acte d'inconstance dont je pouvais être coupable. Qu'on ne croie pas cependant que c'était par crainte d'arrêter le cours des libéralités de ma belle maîtresse. Il est vrai que j'acceptais sans scrupule tous ses présents, parce que , si nous eussions changé de situation ensemble, j'aurais eu le même plaisir à lui en faire ; mais la position d'Esmé exigeait de moi des égards que je n'avais jamais eus pour personne avant de la connaître. Les femmes grecques du Fanar, libres comme moi dans leurs actions, avaient des moyens de vengeance si je leur manquais de fidélité» et en manquaient souvent les premières, tandis que la pauvre Esmé, captive dans un harem, ne pouvait me punir en suivant mon exemple. Ce qui paraissait donc excusable à l'égard des autres aurait été envers elle un acte impardonnable de cruauté.

La belle musulmane aurait d'ailleurs vivement ressenti la moindre blessure de ce genre que ma main lui aurait infligée. Son cœur susceptible était ouvert à tous les traits de la jalousie. « Lorsque j'ai commencé à vous aimer, » me dit-elle un jour, « vous ne m'aviez jamais vue ; vous ne saviez pas si j'étais belle ou laide ; vous ne pouviez payer mon affection d'aucun retour. Vous pouviez, sans faire aucun sacrifice, refuser de me voir et laisser s'éteindre une flamme sans espoir. C'est ce que l'honneur , la justice et l'humanité auraient exigé de vous , si votre cœur n'eût pas été Ubre , si vous n'eussiez pu me rendre tendresse pour tendresse. Vous avez agi différemment ; vous avez nourri ma passion, et vous Tavez portée à un tel point que, si vous n'y répondez par un dévouement sans bornes, il faut qu'elle soit ma perte. Si vous pouviez penser h m'abandonner, je mourrais, mais le même coup nous frapperait tous deux en même temps. »

Le même coup ne nous frappa point; car, quand une longue

impunité me rendit assez téméraire pour m'introduire sous le

toit de l'effendi , quand il conçut des soupçons qu'il résolut de

vérifier, quand il entra dans son harem, sans respect pour les

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pantoufles de sa femme qui étaienl placées à la porte comme un talisman ^ , quand il s'y pi ccipi(a conmie un furieux , le ciel , reilcndi et la Mer Noire peuvent seuls dire ce que devint la malheureuse Esmé. Pour moi, je né perdis pas un seul cheveu de ma tête. L'impétuosité de l'ennemi qui me menaçait d'une mort certaine fut précisément ce qui me sauva. Cherchant à m'échapper au premier bruit, je me trouvai caché par la porte lorsqu'elle roula sur ses gonds; et l'effendi ayant couru sur-)e* champ avec ses eunuques vers la seconde chambre, où ils comp* talent me trouver avec £smé, dès qu'ils y furent entrés, je sortis avec précaution , je gagnai la rue sans avoir été aperçu de qui que ce fût , et je m'éloignai à toutes jambes de ce fatal palais. Quelques personnes me voyant fuir avec précipitation et d'un air inquiet et troublé, me prirent sans doute pour un voleur et me poursuivirent en criant. Une mosquée se présenta à moi, la porte en était ouverte, et je m'y précipitai. Quelques vieux musulmans étaient encore dans la djami ^, murmurant leurs prières du soir ; et , tandis que la populace amassée devant la porte criait : » Au voleur ! » les fidèles réunis au -dedans vomissaient des imprécations et criaient : « Au yaour! » Placé ainsi entre deux feux, je perdis tout espoir de salut, et je sentis qu'à moins d'un miracle j*allais être mis en pièces.

Un seul moyen humain me restait pour sauver ma vie. Je tirai nK)n poignard , je couvris ma tête de ma robe , je m'appuyai sur le mihrabS et je m'écriai : « Je suis musulman I »

Quand on aurait déjà été instruit de ce qui venait de se passer chez l'efiendi , il n'existait aucune preuve positive que je fusse le coupable. Bien loin d'avoir été surpris aVec la femme parjure, personne ne m'avait même vu sortir de la maison du mari. Il est vrai qu'on m^'avait vu, non loin delà^ courir avec précipita* tion et d'un air troublé ; mais, si c'était un motif suffisant pour nuissacrer un infidèle, on avait un peu plus de respect pour un vrai croyant, quelque récente que fût sa conversion.

Dès que j'eus invoqué le nom du prophète, tout murmnre

1. Quand une fetnnie turque va faire une visite à une parente ou à une amie, elle laisse ses pantoufles à la porte, et ce signal avertit le mari quil it trouve dans son harem une étrangère, et qu'il ne doit pas y entrer*

2. On donne ce nom aux mosquées fondée p.tr les iul'ans. 3. L'amtl.

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