‹ AnastaseChapitre 87 sur 407 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Propagande philosopliiqnc d'Ku^f&nc. — An.istase devenu maliomélan \)rcnt\ U nom de Sélim. — Son apprentissage religieux. -— Rcrrttc plui cowle |K>ur paraître bon malioniëian.

On se trompe bien souvent en attribuant à une seule cause ce qoi n'est que l'effet de plusieurs circonstances combinées. Un tiers qui écrirait ma vie attribuerait entièrement mon abjuration de la foi chrétienne h une intrigue avec une belle Turque et à l'alternative où je m'étais vu réduit de sacrifier ma vie ou ma religion. Le fait est pourtant que j'avais depuis long-temps ré^ »lu in petto de prendre ce parti , et que l'exécution n'en fut qu'accélérée par l'événement que je viens de rapporter.

Un étranger, que je nommerai Eugène, était arrivé h Fera. Son but apparent semblait être d'acquérir toutes les anciennes connaissances de l'Orient, en échange desquelles il offrait libéralement la nouvelle croyance de l'Occident. Je ne saurais mieux le peindre qu'en disant qu'il était comme l'antipode du père Ambroise; car, de même que celui-ci était missionnaire d'une société pour la propagation de la foi, le premier était émissaire d'ane secte dont le but était de répandre l'incrédulité. Il avait bien aussi l'intention de faire un voyage en Terre Sainte, mais c'était pour prouver par la science toute la futilité des choses aintes. Quelques-uns de ses arguments, que j'avais ramassés en pissant, me semblaient, h moi, assez plausibles, et, s'ils n'étuent piks exactement vrais , ils semblaient à mon inexpérience être assez bien trouvés. J) croyait qu'il pouvait exislet wa e^t-

I2'i MÉMOIRES D'UN GREC.

tain nombre crofTenses de Thomme contre Thomme , telles que Tadultôre, le meurtre, etc., qui pouvaient bien êlre pires que le défaut d'observation de certaines pratiques dévoles, comme de manger, par exemple, des côtelettes de porc, même dans le carême ; et il croyait surtout que quelques crimes qu*un homme eût commis, en mettant à proQt pour cela Tétroit espace de sa vie, il n*était peut-être pas impossible qu'il pût les expier dans l'autre vie par cinq cent mille millions de siècles (c'était son terme, et il n'en voulait pas diminuer une seconde) des tortures les plus recherchées, bien que cette période de temps ne fût absolument rien , comparée à l'éternité. Quant à ses autres expressions, elles étaient trop abominables pour être mentionnées.

Avant que le père Âmbroise eût su qu'Eugène professait ces doctrines impies , il m'avait présenté à lui en qualité de drogman, ou plutôt de cicérone. La manière dont il m'avait accueilli lui avait bien donné quelques soupçons, mais les aperçus intellectuels du père Ambroise ne s'étendaient pas fort au delà de son nez , et ce nez était fort court.

a C'est VOUS', me disait Eugène en riant , c'est vous autres sophistes grecs qui, dès le commencement de l'ère chrétienne, tout fiers du gnosticisme que vous veniez d'importer, avez perverti par sa doctrine mystique les simples croyances du christianisme ; c'est vous qui, préférant toujours l'improbable et le merveilleux au naturel et au probable, avez disputé et disputé pour faire prendre dans un sens littéral et par conséquent absurde mille expressions qui , dans le langage de l'Orient, ne pouvaient êlre considérées que comme figuratives et symboliques ; c'est vous qui, dans les questions religieuses, avez donné le dangereux exemple d'admettre les plus extraordinaires déviations du cours de la nature et du cours des événements fournis par l'expéridnce de l'homme , et cela d'après des témoignages si douteux et si partiaux que, dans les questions les plus simples de la vie civile, aucune cour de justice n'aurait osé les admettre pour les événements les plus simples et les plus probables. »

Le père Ambroise , qui s'imaginait que tout ce qu'on disait contre les schismatiques grecs ne pouvait qu'être favorable aux orthodoxes romains, était tout à fait charmé de semblables discours, et en nous quittant il ne manquait pas de me recom-

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