CHAPITRE DIXIÈME
mander d'amasser dans ma mémoire toutes les ingénieuses assertions du sage que j'avais le bonheur de servir.
Mais il ne tarda pas à changer d'idée. Le lendemain, lorsque j'allai voir Eugène, je le trouvai dans la plus vive discussion avec le père Ambroise au sujet de la doctrine de la clémence divine, que ne pouvait d'aucune manière accepter le bon moine. Enfin, Eugène fut obligé de dire avec sa manière railleuse que, puisque le bon père paraissait si désireux d'une punition sans fin, tout ce qu'il pouvait faire pour lui était de prier que, par one seule et unique exception en sa faveur, sa damnation à lui fût éternelle. Le père Ambroise , qui ne riait jamais et qui ne pouvait supporter de voir Eugène, au contraire, rire toujours, quitta aussitôt la chambre ; mais le jour suivant, lorsqu'il me rencontra, il crut devoir sérieusement m'avertir de me mettre sur mes gardes avec un homme qui était assurément un diable incarné. « Si cela était, répondis-je au père Ambroise, il parlerait contre son propre commerce, et son chef doit lui être fort peu reconnaissant de transformer ses domaines en une emphytéose au lieu d'une concession perpétuelle. ».
Je résolus cependant de prendre toutes mes précautions, et lorsqu'Ëugène se déshabillait je regardais avec attention si je n'apercevrais pas son pied crochu. Rien ne paraissant et sa nature semblant toujours douce, humaine, obligeante, je corn* mençai à fort aimer sa société, et enfin du goût que j'avais pour rhomme j'arrivai au goût de quelques-unes des doctrines dont il était l'apôtre. Eugène différait complètement de ses confrères delà nouvelle école. Pendant qu'eux voulaient entièrement renverser les anciens systèmes avant d'avoir commencé à réédifier d'après leur nouveau plan, lui, au contraire, voulait qu'on n'en apj^elât à la raison que pour les articles de foi intérieure, et recommandait de se conformer dans les pratiques extérieures aux exigences du culte établi; et cela non pas par des motifs d'égcisme, mais bien de philanthropie. « Car, disait-il, aussi longtemps que le vulgaire est attaché à une croyance particulière, il ferme son co-ur et ses yeux pour ne pas voir le bien réel fait I)arceux qui ne s'uniraient pas avec lui dans sa croyance; et au cas où, à l'imitation de ceux qui en savent plus que lui, il abandonnerait quelqu'une de ses inutiles pratiques, iuui^VA!^ Q^v^*^
serait de substituer aussitôt , comme le font cent qu'il croit imiter, au frein delà superstition celui de la raison, il ne ferait que tomber de mal en pis, eu abandonnant tout frein à ses passions et en échangeant ses erreurs pour des crimes. »
Conformément à ces doctrines de mon maître , qu'y avait*il clairement de plus convenable à faire pour moi , né dans un pays oi!i le koran était la loi suprême, pour moi citoyen ami de l*ordre public et irès-zélé en faveur du gouvernement établi, si ce n'était de devenir aussitôt que possible mahométan ? La raison, la philosophie, la tolérance universf^lle, et par-dessus tout l'indifférence pour toutes les religions, étaient les seuls objets dignes de considération. Si, en remplissant mes devoirs envers le public, il en résultait pour moi quelque avantage personnel; si Fisla-" misme devait m'ouvrir la porte des places et des emplois; s'il devait me faire passer des rangs des vaincus dans ceux des vainqueurs; s'il me donnait le droit de coudoyer le prince grec, au lieu d'être traité avec mépris par le mendiant musulman , était-ce une faute, et devais-je m'abstenir d'une clause juste, par la seule raison qu'elle m'était profitable 7
Ces arguments me parurent si concluants que je n'attendais qu'une occasion pour me débarrasser du nom méprisé de nazaréen, et m'associer à la grande aristocratie de l'islamisme, même avant que la belle £smé m'eût paru prêter une nouvelle grâce à l'Allah ! illah ! allah ! des croyants. £t bien qu'à parler vrai j'eusse pu désirer que ma conversion n'eût pas précisément eu lieu au moment où la lumière de la véiité vint m'illuminer, cependant, à bien considérer le tout, je crus qu'il valait mieut ne pas s'arrêter à des vétilles, plutôt que d'être cousu dans un sac et de servir de déjeuner à quelques- uns des requins turcs. Je dus donc à la doctrine de la raison pure d'être amené à me faire mahométan. Ce ne fut pourtant qu'avec peine que je quittai le nom d'Ânastase, que m'avait donné mon père et que mon Hélène avait si souvent répété, pour prendre celui de Sélim, auquel je ne m'habituai pas aisément.
Je venais à peine de me couvrir de la peau d'un musulman quand je rencontrai le père Ambroise, que j'avais entièrement négligé depuis mon intrigue avec Ësmé , et qui n'avait pas entendu parler de mon apostasie^
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• Mon fil», ntô dit-il avec soa ton de bonté ordinaire» il y a loDg-temps que je ne vous ai vu. Quand reprendrons-nous nos discussions théologiques? Vous avez cointnenccî à re(K)onaitrc la voie droite, et j*espère que nous finirons par faire de vous un catiiolique romain exemplaire. »
« L*bomine ne peut pas prévoir ce qui doit lui arriver, mon père, répondis-je ; mais, depuis noire dernière entrevue, il est survenu encore an petit obstacle à ce que j*embrasse la foi des Latins : je me me suis fait musulman. »
À cette nouvelle inattendue, le père Ambroise recula de trois pas : « Sainte Vierge ! s'écria-t-il, comment avez-vous pu vous résoudre à commoitre une faute aussi grave? »
Comme je n'avais pas l'intention de lui en faire connaître la véritable raison : « J'ai voulu, lui dis-je, m'assurer dans l'autre monde un harem d'anges aux yeux noirs. »
Le père Ambroise soupira profondément; et, regardant tour à tour son habit et mon turban : « Au moins, dit-il, vous n'êtes plus grec ; c'est toujours quelque chose. » Sur quoi il continua son chemin , réfléchissant peut-être à ce que Mahomet ferait dans son paradis des anges dont les yeux sont bleus^
Je n'ai jamais été très-curieux de science ; mais mon nou-^ veau parrain , vénérable barbe grise , et mahoméran jusqu'au bout des ongles , ne pouvait souffrir mon ignorance totale de ma nouvelle religion. « Vous n'êtes pas ici , me dit^il , parmi desschiites^ qui, sous le nom de musulmans, vivent comme des yaours, boivent du vin aussi aisément que nous avalons de Topium, et ne se font pas scrupule d'avoir dans leurs livres des ligores humaines^, sans s'inquiéter de ce que, au jour du juge-* meot, il leur faudra trouver des âmes pour tous ces corps de leur création. Vous êtes, gloire soit à Allah ! parmi des sunnites sirictes et orthodoxes ; et, quoiqu'un vieux croyant puisse avoir oublié bien des choses, un jeune néophyte doit savoir sa religion m le bout des doigts. «
I. Les deux priDcipales sectes parmi les mohométaiis sonl les sciiiites et l't sniioiies ; et plus la diffcr.nce qui les sépare est peu de chose, plus elles K laissent cordialement. Les Persaus (ont sciiiites, el les Turcs sunnites. ^ni-ci sont plus fanatiques, ceux-là plus superstitieux.
3> l.es Persans admettent dans leurs livres de poésie des fÎQures d'hommes « de Temmes, et les Turcs les ont en horreinr.
Il fallut donc me remettre à apprendre le catéchisme-, et mon parrain fut assez bon pour me procurer un mollah * qui, pour vingt paras par leçon, devait me mettre en état de passer sans danger sur le pont Siraih ^.
Je vis donc arriver chez moi le plus grave des docteurs de la loi de Mahomet, la quintessence des vrais croyants; un homme qui n'aurait pas manqué de dire son namaz quatre fois un seul des trois cent soixante jours de Tannée ' pour tous les trésors des dives ; qui ^ pour obtenir Tépithéte de haûz \ avait appris le koran par cœur jusqu'au dernier verset„ et qui, peu content de prier Dieu comme les autres, s'était affilié à une troupe de derviches danseurs , uniquement pour s'adresser plus efficnicemeiit à la Divinité en portant un bonnet en forme de pain de sucre, et en tournant autour d'une chambre comme une toupie ; un homme qui, dans un accès de dévotion, serait tombé à genoux au milieu de la rue la plus fréquentée de Constantinople, et n'aurait pas tourné la tête avant d'avoir récité le dernier ricath ' de ses oraisons, quand même un tremblement de terre aurait renversé la ville ; qui ne considérait aucun amusement comme licite, et qui, dans une sainte fureur, brisa un jour Karagfaiouz ' au milieu de ses plaisanteries ; qui, à la fin du ramadan S semblait un spectre ambulant, et qui, à l'expiration de ce temps de pénitence, se condamna une fois à une nouvelle abstinence de même durée, pour avoir respiré avec plaisir, avant que les heures de jeûne fussent écoulées , l'odeur d'un plat de kié«
1. Nom qu*on donne aux docteurs en droit, qui sont eo même temps docteurs en théologie, puisque les lois mahométanes sont entièrement fondées sur le koran.
2. Pont sur lef[uel toutes les âmes doivent passer. Celles des élus le iraversent pour entrer dans le paradis; mais celles des damnés en sont précipitées et tombent dans l'enfer.
3. L*année des malioniéiaus se compose de douze mois lunaires.
4. Les dives sont, suivant les musulmans, des espri.s chargés de garder les trésôfs cachés sous la terre.