CHAPITRE ONZIÈME
raonler que dans un manège qu'il avait fait construire tout exprès: un raya n'aurait osé s*en servir en public. Ces nobles animaux avaient pourtant besoin d'exercice, etil se faisait un plaisir de me les prêter pour tâcher de faire diversion à mes chagrins.
Ayant donc à ma disposition les meilleurs coursiers , j'avais soin de ne pas les laisser languir dans le repos ; je passais tout mon temps k tirer de l'arc et à lancer le djérid *. On ne me voyait plusqu'àl'ocméïdan ou dansrhippodrome^, où j'aurais bien voulu que les tristes souvenirs qui m'oppressaient suivissent la flèche allée ou le bâton qui fendait l'air. Pour concentrer toutes mes facultés, toutes mes idées sur un ^eui point, j'avais coutume de me donner une tâche. Je choisissais un but à distance convenable, et je ne quittais la place que lorsque je l'avais atteint. J'acquis par là dans ces deux exercices une dextérité dont je recueillis le fruit un peu plus tard ; mais alors l'activité du corps ne procurait aucun repos à mon esprit. Si je montais à cheval, le spectre terrible sautait en croupe derrière moi , et je croyais sentir sur ma poitrine la pression de ses bras qui me suffoquaient. Les rayons affaiblis du soleil n'ont pas plus de peine à percer Tépais brouillard qui couvre dans l'automne les terres marécageuses de la Béotie, qu'un éclair de gaieté n'en avait à se faire jour à travers le linceul de mes chagrins pour pénétrer jusqu'à mou cœur.
Pour derbière ressource , j'essayai de changer ces visions effrayantes pour des songes plus gais, fils du sombre opium. Je pris le chemin du grand marché de cette drogue pernicieuse , le theriaki -tchartchi ^ Là , dans d'élégants cafés ornés de treillages, on mesure à chacun la dose d'illusion qu'il désire ; mais de peur que les amateurs de ce breuvage n'oublient quel domicile il leur prépare, on voit en face le grand hospice que le sultan Soliman a fait construire pour les iudividus privés de la raison.
Là on peut voir tous les jours une réunion nombreuse de gens
1. Le djérid est un bâton que les Turcs se lancent Tiin à l'autre avec une force prodigieuse, en courant à cheval. C'est un de leurs divertissements favoris.
2. Ocmeïdaa signifie littéralement Place des Flèches. L'hippodrome se nomme aussi Atmeïdan, c'est-à-dire Place des Chevaux.
3. ?\ùce où se rassemblent les a ma teun d'opium. A côté s'é\ève une %\xpcrhe mosquée bâiie par Soliman Ul, et l'on voit en tuce VhômU\ dc&Ùué '«* individus prtves de raison. '
m MÉMOIRES D*tJN GREC.
qui n'y viennent que pour puiser un oubli de leurs chagrins plas funeste que leurs chagrins mêmes. Là , chacun peut prendre la uiain de son voisin , et lui demander : « Frère , quel démon t'a poussé à chercher un reniède si terrible à tes maux ?» Ce fut là que j*allai tous les jours prendre place dans ma niche solitaire , comme une idole privée de mouvement et de sentiment.
Un jour (|ue j'étais moins absorbé que de coutume , un vieillard placé près de moi , et dont la barbe était blanche comme la neige ^ attira mon attention. Â demi plongé dans un état de stupeur, il faisait entendre de temps en temps un éclat de rire convulsif, occasionné par les fan tomes grotesques que présentait à son imagination Tample dose de madjoun^ qu1l venait d*avaler. Je le contemplais avec une curiosité mêlée d'une sorte de terreur, quand, secouant un instant son engourdissement, il se leva et me prit la main : « Jeune homme , » me dit-il d'un ton à faire impression et en fixant sur moi des yeux hébétés , « tes jours sont encore peu nombreux ; suis le conseil d'un homme qui en compte davantage : fuis loin d'ici , ne perds pas de temps et ne jette pas un regard en arrière ; ou, si tu n'en as pas la force, va frapper de suite à la porte de cette grande maison qui est en face de nous. Commence par où tu dois finir, tu épargneras du temps et de l'argent. »
Le vieillard retomba alors dans son apathie ; mais la mienne se dissipa complètement. Je résolus de renoncer au poison lent des ravages duquel mon voisin offrait une preuve vivante; et, pour ne pas mêuie conserver une trace du penchant désordonné que je voulais abjurer, je lui offris, en récompense de son avis, la petite boîte d'or dans laquelle je portais cette drogue délétère. Il reçut le présent sans y paraître sensible, tandis que courant au milieu de la place et étendant les mains ^, je prononçai une malédiction solennelle contre le détestable marché où l'on vendait à l'once l'aliénation d'esprit.
Je serais tenté de croire que cette malédiction ne fut pas sans
effet. La prospérité du tberiaki-tchartchi sembla s'éloigner avec
moi. Depuisie jour où je renonçai à le fréquenter, on peut dire
que rasage du vin et des U(\ueurs spiritueuses fit oublier à Con-
/. Nom que l'opium porte enTurtpVe.
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