CHAPITRE XI
EPILOGUE, OU l'auteur ESPÈRE QUE QUELQU'UN RÉSOUDRA LE PROBLÈME DU SPHINX ET OU IL SOUHAITE POUR LES AUTEURS, SES FRÈRES, UNE GRANDE RÉVOLUTION LITTÉRAIRE.
Terminons enfin, ce volume, il est temps.
L'auteur du présent livre n'a pas la prétention d'avoir résolu le problème épineux de la Censure. Il n'a voulu qu'effleurer la question^, trop heureux s'il a réussi à planter son clou dans cette planche pourrie. Il n'a voulu que montrer l'inutilité d'une institution incompréhensible sous un gouvernement républicain. Il n'a voulu que dire son fait à cette Anastasie qui fait la pluie et le beau temps dans l'art dramatique. Il n'a voulu que critiquer, que montrer que, si en littérature il faut toujours joindre l'utile à l'agréable, la Censure est loin d'être agréable à personne et que, si elle est utile, ce n'est probablement pas aux auteurs dramatiques, qu'elle opprime sous la férule du bon plaisir.
A d'autres, plus autorisés, il laisse le soin de débrouiller cet imbroglio. Peut-être qu'un nouvel Œdipe devinera l'énigme du Sphinx ; peut-être aussi que ce ne sera qu'un rébus pour lui.
L'auteur n'a voulu blesser personne en écrivant sa pensée. S'il a dit ce qu'il pense, c'est qu'il a cru pouvoir, c'est qu'il a cru qu'en République il était permis d'écrire et qu'on ne pouvait plus déguiser son opinion, de crainte d'effaroucher les dépositaires de la loi.
L'auteur a peut-être blâmé les Censeurs, mais Victor Hugo ne les a pas ménagés non plus, quand il a dit :
Quel spectacle, grand Dieu ! qu'un groupe de Censeurs, Armés et parlant bas, vils esclaves chasseurs, A plat ventre couchés, épiant l'heure où rentre Le drame, fier lion, dans l'histoire, son autre !
Il a peut-être médit de la Censure; mais le même poète a flagellé sa face ridée de ses alexandrins flamboyants. Il dit, en effet :
La Censure à l'haleine immonde, aux ongles noirs, Cette chienne au front bas qui suit tous les pouvoirs Vile, et mâchant toujours dans sa gueule souillée, 0 muse ! quelque pan de ta robe étgilée !
Il a peut-être encore trouvé à redire sur la promptitude-de la Chambre à repousser toute explication sur la question de la Censure dramatique, mais le poète des Châtiments en a dit bien davantage en quelques vers :
Où donc en êtes-vous ? Vous vous applaudissez Pour quelques blocs de lois au hasard entassés ! Ah ! l'heure du repos pour aucun n'est venue, Travaillez ! Vous cherchez une chose inconnue ; Vous n'avez pas de foi, vous n'avez pas d'amour ; Rien chez vous n'est encore éclairé du vrai jour ! Crépuscule et brouillards que vos plus clairs systèmes ! Dans vos lois, dans vos mœurs et dans vos esprits mêmes, Partout l'aube blanchâtre ou le couchant vermeil 1 Nulle part le midi ! nulle part le soleil !
Quant aux auteurs dramatiques, à tous ceux qui suivent tète baissée l'ornière battue et rebattue des anciens clichés, je leur souhaite de grand cœur de pouvoir secouer la Censure. Un jour viendra certainement où ils pourront mettre en scène, dans sa virginale pudeur et sans crainte des funestes ciseaux, la pensée qu'ils auront eue. Oui, un jour viendra où l'on écrira comme l'on pense, où la littérature rajeunie et le théâtre sans entraves pourront parler le vrai langage des passions humaines et ne plus cacher ce que la nature n'a point eu honte de montrer.
Mais ce jour n'est point encore prêt d'arriver, me direzvous ? Patience, attendez quelques jours, attendez que le levain des idées nouvelles ait fermenté dans le cerveau de la Nation et vous verrez alors la liberté dramatique sortir naturellement du besoin des aspirations de la foule. L'opinion entraînera la Censure. Il le faut, c'est même certain.
Que vous dirai-je enfin, que La Fontaine avait raison ? Que :
Notre ennemi, c'est notre maître?
Non, je dirai plus, j'ajouterai avec conviction :
Notre ennemi, c'est la Censure, Je vous le dis et cœtera...
C'est ce que j'ai voulu conclure.
Demain la pende qui voudra.
Argenteuil. — Imprimerie Worms, rue de la Chaussée, 1.