‹ AnatoleChapitre 12 sur 15 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

OLGA, LE DOMESTIQUE, puis ROBERT

LE DOMESTIQUE, Venant du balcon.

Bonsoir, Madame.

OLGA

Monsieur est peut-être dans le jardin?

LE DOMESTIQUE

Monsieur vient d'accompagner deux de ses collègues... {Olga lui fait un signe comme Robert entre à droite, sans la remarquer.)

ROBERT, allant au bureau.

Dites-moi, François, savez-vous à quelle heure arrive le dernier train de la ville?

LE DOMESTIQUE

A neuf heures et demie, Monsieur.

ROBERT

Bien. (Un temps.) Il est possible que le docteur Herman arrive ce soir. Introduisez-le immédiatement auprès de moi.

LE DOMESTIQUE

Ici?

ROBERT

Si j'étais encore dans cette chambre, ici. (Le domestique sort, Robert s'assied devant le bureau et va pour Vouvrir.)

OLGA, annvant derrière lui*

Bonsoir.

ROBERT, surpris.

Olga? [Use lève.)

OLGA, elle est dans un embarras qu'elle cherche avec peine à maîtriser. Pour Vinstant, elle y réussit.

Je n'ai pu vous serrer la main de toute la journée.

ROBERT

C'est vrai, nous avons à peine échangé un mot. Je vous remercie. [Il lui serre la main.)

OLGA

Vous avez beaucoup d'amis, on s'en est rendu compte aujourd'hui.

ROBERT

Oui, les derniers viennent de partir.

OLGA

Qui donc était encore là aussi tard?

Brand et Wekermann, ce lamentable bavard. Il est tellement fier d'avoir perdu sa femme l'année dernière... Oui, il parle de ces choses en expert et avec complaisance : quel personnage odieux ! {Un temps.) Gomment avez-vous pu quitter votre villa à cette heure ?

OLGA

Croyez-vous que j'aie peur de passer toute seule par le chemin de traverse?

ROBERT

Non. Mais votre mari est peut-être inquiet.

OLGA

Oh ! il pense probablement que je suis dans ma chambre et que je dors. Du reste, je me promène fréquemment le soir, tard, dans le jardin.

ROBERT

Dans notre allée, n'est-ce pas?

OLGA

« Notre ? » Vous voulez dire celle qui longe la grille ?

ROBERT

Oui, je pense toujours qu'elle n'est là que pour notre amitié.

OLGA

Je m'y promène souvent seule aussi. Ce soir, elle est délicieuse.

ROBERT

Votre jardin est si calme. Je ne me repose que chez vous.

OLGA

N'est-ce pas? (Tendrement, cordiEilement.) Aussi il faudra bientôt venir nous voir. Vous vous trouverez mieux qu'ici. •

ROBERT

C'est bien possible. {Il l'examine, puis se tourne vers le fond.) Voyez-vous, c'est là que nous finissons. {Olga, fait un signe d*assentiment.) Pourrait-on croire qu'il n'y a que quelques heures?... Et pouvez-vous vous figurer

que là, derrière ce chemin sombre, le soleil se soit couché? {Un temps.) Quand je ferme les yeux brusquement, il est là de nouveau. Étrange!... J'entends même rouler les voitures. {Il est très nerveux et parle distraitement.) Vous avez raison, il y avait un monde extraordinaire... Quand on songe que ces gens sont venus de Vienne !... Avez-vous vu la couronne de mes élèves?

OLGA

Sans doute.

ROBERT

Superbe, n'est-ce pas ? Quelques-uns de mes collègues ont interrompu leurs vacances pour venir; c'est vraiment... comment dire?... aimable... n'est-ce pas?

OLGA

C'est tout naturel.

ROBERT

C'est tout naturel... Mais je me demande si toute ma douleur vaut cette sympathie, ou cette expression de la sympathie.

OLGA, presque effrayée.

Pouvez-vous dire cela ?

ROBERT

Je sens si peu de chose moi-môme... Je sais qu'elle est morte... Je perçois l'événement avec une étonnante clarté. Mais tout est froid et net comme l'air de ce soir.

OLGA

La douleur viendra... et cela vaudra beaucoup mieux.

ROBERT

Qui sait si elle viendra? Il y a trop longtemps que c'est passé.

OLGA, surprise.

Trop longtemps ? Qu'y a-t-il de passé depuis longtemps ?

ROBERT

Que nous avons vécu l'un pour l'autre.

Oui, comme dans la plupart des ménages. {Elle va vers le balcon^ voit la couronne.)

ROBERT

Elle n'est arrivée que ce soir, tard. C'est du docteur Herman.

OLGA

Ah! {Elle examine le ruban. Robert consi-

dère Olga. Elle le remarque.) Il n'est pas encore ici?

ROBERT

Non, mais je lui ai télégraphié immédiatement à Scheveningue et il est possible qu'il arrive encore aujourd'hui. Si, toutefois, il va directement d'une gare à l'autre.

OLG\

Il le fera certainement,

ROBERT

Alors, il sera là dans une demi-heure.

OLGA, avec une feinte assurance.

Comme il aura été ému !

ROBERT

Oui. {Un temps. Tranquillement.) Soyez franche avec moi. Vous avez une raison pour venir encore une fois aujourd'hui. Je le vois bien. Dites-la-moi tout simplement.

C'est plus difficile que je ne pensais.

ROBERT, impatienté, mais se maîtrisant

complètement.

Eh bien?

OLGA

Je viens vous demander quelque chose.

ROBERT

Si je puis...

OLGA

Facilement. Il s'agit de quelques lettres que j'ai écrites à la pauvre Eveline et que je voudrais bien ravoir...

ROBERT

Si vite ?

OLGA

J'ai pensé que la première chose que vous feriez serait naturellement de...

ROBERT

Quoi ?

OLGA, montrant le bureau.

Ce que vous alliez sûrement faire quand je suis entrée. {Comme pour l'apaiser.) Je le ferais aussi, si quelqu'un mourait et que j'eusse aimé.

ROBERT, un peu énervé.

Aimé ! aimé !

OLGA

Ou qui m'eût été très proche. C'est une façon

de rappeler un être à soi. [Elle dit ce qui suit comme des phrases étudiées.) Mais le hasard aurait pu faire justement que mes lettres tombassent tout d'abord entre vos mains... et c'est pourquoi je suis venue ce soir. Ilyades choses dans ces lettres que vous ne devez pas lire. Surtout dans certaines lettres que j'ai écrites à votre femme, il y a deux ou trois ans.

ROBERT

Où sont-elles donc ? Vous savez peut-être où elles sont ?

OLGA

Je les trouverai immédiatement, si vous me permettez de...

ROBERT

Vous voulez vous-même ?. . .

OLGA

C'est ce qu'il y a de plus simple, puisque je sais où les trouver... Je puis vous indiquer exactement leur place.

ROBERT

C'est inutile. Voici la clef.

Je vous remercie. Mais ne croyez pas que je manque de sincérité.

ROBERT

Pourquoi le croirais-je ?

OLGA

Un jour, je vous raconterai aussi toute cette histoire... je veux dire ce qu'Éveline seule a su... pour que vous n'ayez pas une trop mauvaise opinion de moi.

ROBERT

Jamais de la vie.

OLGA

Qui sait ? Vous avez toujours eu une trop haute opinion de ma personne.

ROBERT

Je ne crois pas que ces lettres m'apprendraient quelque chose de nouveau sur vous. Ce que vous voulez mettre là en sûreté, ce ne sont pas vos secrets.

OLGA, adroitement.

Que serait-ce donc ?

ROBERT

Les secrets d'une autre.

OLGA

Quelle idée ? Eveline n'en avait pas pour vous.

ROBERT

Je ne vous questionne pas. Reprenez vos lettres.

OLGA, ouvre et cherche dans un tiroir.

Les voilà. Bien. {Elle prend un petit paquet noué d'un ruban bleu qu'elle dissimule sous sa mantille, mais pas trop avec intention.) Je vous remercie infiniment... et maintenant je vais m'en aller. Au revoir... (Elle va pour sortir.)

ROBERT

Ne serait-il pas prudent de visiter les autres tiroirs ? Une seule ligne serait restée que tout aurait été inutile...

OLGA, moins assurée.

Comment « inutile » ?

ROBERT

Et alors, vous auriez pu vous épargner cette peine.

OLGA

Je ne comprends pas du tout.

ROBERT

Vous précisément, vous qui saviez si bien quelles étaient les relations entre Éveline et moi, après dix ans de mariage !

Mais cela n'a aucun rapport avec mes lettres.

ROBERT

Et croyez-vous que je me sois fait quelque illusion depuis dix ans de mariage ? Ce serait complètement fou. J'ai épousé une femme trop jeune ! Je savais très bien qu'elle ne pouvait me réserver qu'une année ou deux... oui je m'en rendais parfaitement compte. Vous savez que j'ai peu d'illusions... Mais sur combien d'années peut-on compter? La vie n'est pas assez longue pour qu'on renonce à une année de bonheur... D'ailleurs cela suffit... surtout en ce qui concerne les femmes... je veux dire celles dont on s'amourache. Avec celles-là on a très vite fini. Il y a bien des choses qui sont plus importantes.

OLGA

C'est possible, seulement on ne le sait pas toujours...

ROBERT

Je l'ai toujours su. Elle n'a jamais été la substance de ma vie, même durant une ou deux années de bonheur. Dans un certain sens elle a été plus que la substance. Le parfum... si vous voulez... mais le parfum dure peu ! (Il parle,

toujours plus animé, mais sous une apparence de calme.) Nous n'avions rien de commun, si ce n'est le souvenir d'un court bonheur. Et je vous le dis, cette sorte de souvenir sépare plus qu'il ne réunit.

Je pense aussi qu'il peut en être tout autrement.

ROBERT

Certainement. Mais pas avec une créature comme Eveline. Elle était faite pour être une maîtresse et non une compagne.

OLGA

La « compagne », c'est un bien grand mot. En général, combien ya-t-il de femmes qui puissent l'être ?

ROBERT

Je ne l'ai jamais exigé d'elle. Et d'ailleurs, je ne me suis jamais senti seul. Un homme qui a un métier, je ne parle pas d'une occupation, mais d'un métier, ne se sent jamais seul.

OLGA, sans enthousiasme.

C'est ce qu'il y a de merveilleux chez les hommes, je veux dire chez les hommes tels que vous.

ROBERT

Et quand c'en a été fait de notre bonheur, je suis rentré dans ma vie dont elle n'avait pas compris grand'chose, et j'ai suivi ma route, comme elle la sienne.

OLGA

Non. Il n'en a pas été ainsi, oh ! non.

Mais si, cela s'est passé de cette façon. Elle vous en a raconté plus que vous ne m'en direz. Ce n'est pas à cause de moi qu'il faut écarter des lettres. Il n'y a pour moi ni surprises ni découvertes. Que voulez-vous donc? Vous êtes réellement touchante. Vous voulez me laisser dans une erreur, m'entourer d'une erreur, dans laquelle je n'ai jamais été pris. Je sais que j'avais perdu Eveline depuis longtemps... longtemps!... {Toujours plus nerveux.) Ou bien pensez-vous que je me sois figuré qu'Eveline s'était retirée de l'existence quand nous nous sommes séparés ? qu'elle était devenue brusquement une vieille femme, parce qu'elle m'avait quitté ou que je l'avais quittée ? Jamais je n'ai cru cela !

OLGA

Mais, je ne saisis pas du tout comment vous en arrivez à de telles suppositions ?

ROBERT

Je sais de qui sont ces lettres, ce ne sont pas les vôtres. Je sais qu'il y a quel qu'un au monde de beaucoup plus à plaindre que moi aujourd'hui, celui qu'elle a aimé... et c'est lui, non pas moi, qui a perdu Éveline... Vous voyez que votre adresse était superflue.

OLGA

Vous vous trompez.

ROBERT

Je vous en prie, Olga, laissez, sans quoi je finirais par me décider à lire ces lettres. (Sur un mouvement d'Olga,.) Je ne le ferai pas... Mais nous allons les brûler avant qu'il vienne.

OLGA

Vous voulez les brûler?

ROBERT

Oui, c'était mon intention. J'aurais jeté au feu tout ce que contient ce bureau, sans rien regarder.

OLGA

Non, vous n'auriez sûrement pas fait cela.

ROBERT

... Ne vous reprochez rien, vous avez été l'amie dévouée d'Éveline... Mais ne vaut-il pas mieux que je sache tout à présent, sans devoir jeter un coup d'œil là-dessus? Nous voyons clair. N'estce pas la seule chose que nous puissions exiger de la vie?

OLGA, gravement.

Vous pouviez exiger davantage.

ROBERT

Autrefois, un jour, mais maintenant ! Elle était jeune et j'étais vieux... Voilà toute l'histoire... Chez les autres, nous la comprendrions... pourquoi pas ici? {Regardant sa montre.) Le train vient d'arriver.

OLGA, tressaillant... Un temps.

Ne le recevez que demain, je vous en prie.

Vous craignez que je manque de calme? A présent, une seule chose est nécessaire, il doit ignorer que je sais tout... car il lui semblerait entendre du pardon et de la générosité dans

chaque mot. Je ne le veux pas. Il n'y a rien de cela. Je ne l'ai jamais haï, je ne le hais pas, il n'y a aucune raison de haïr ni de pardonner... Elle lui a appartenu... Ne nous laissons pas troubler par des conditions extérieures.

OLGA

Je vous en prie, Robert, ne le recevez pas aujourd'hui.

ROBERT

Vous n'ignoriez pas qu'elle voulait me quitter. . .

OLGA

Comment l'aurais-je su?

ROBERT

Parce qu'elle s'était confiée à vous.

OLGA

Oh! non!

ROBERT

Comment saviez-vous alors où se trouvaient ces lettres ?

OLGA

Je vins un jour par hasard, et devant moi, qui ne voulais rien entendre... elle...

Il lui fallait une confidente, c'est bien naturel,

et vous n'avez pas pu vous en défendre. C'est logique... (Un temps.) — Oui, j'ai vu à quel point ils avaient honte de leur mensonge ; car ils ont soulTert. Mais enfin pourquoi n'ont-ils pas trouvé le courage de me dire : « Laisse-nous libres!... » Pourquoi ne leur ai-]e pas dit : « Allez, je ne vous retiens pas ! » Mais nous avons été lâches, eux et moi. C'est absurde. Nous attendons toujours que quelque chose vienne du dehors pour résoudre un problème... quelque chose . qui nous dispense de la peine d'être sincères et résolus. Parfois la mort passe. {Roulement de voiture, court silence. Olga, très émue. Robert, cahne avec intention.) Et c'est alors une noble conclusion. (La voiture s'arrête.)

OLGA

Vous voulez vraiment?

ROBERT

II ne doit pas voir les lettres.

OLGA

Laissez-moi partir, je les emporterai.

ROBERT

Ici, par Tescalier.

J'entends son pas.

ROBERT

Il est venu par le jardin. [Il lui retire les lettres de la. main et les remet vivement dans le tiroir.) Restez, il est trop tard, {Bruit de pa,s au dehors. Alfred entre précipitamment. Costuvne de voyage de couleur sombre. En voyant Olga il est un peu embarrassé. Robert veut aller à sa rencontre, mais après avoir fait deux pas s'arrête et l'attend. Alfred lui serre la main, puis va à Olga et lui tend la main. Court silence.)

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