SCENE III
Les Mêmes, ALFRED ALFRED
Nous devions donc nous revoir ainsi?
ROBERT
Tu ne t'es pas du tout arrêté à Vienne?
ALFRED
Non. Parce que je voulais être aujourd'hui près de toi... je le devais... (A Olga..) Gomment est-ce arrivé?... (A Robert.) Je ne sais rien du tout. {Robert ne répond pas.)
OLG.V
C'est arrivé brusquement.
ALFRED
Un arrêt du cœur, alors?
Oui.
ALFRED
Sans symptômes antérieurs?
ROBERT
Non.
ALFRED
Et quand?... Où?
ROBERT
Avant-hier, après-midi, tandis qu'elle se promenait dans le jardin. Le jardinier l'a vue tomber près de Tétang; de ma chambre, j'ai entendu son cri et quand je suis arrivé en bas, tout était fini.
ALFRED
Mon cher, mon pauvre ami! Gomme tu dois avoir souffert ! C'est inconcevable!... Si jeune!
ROBERT
Mon télégramme a eu du retard, n'est-ce pas?
ALFRED
Oui. Sans cela j'aurais pu être ici ce matin.
Vous êtes à Scheveningue?
ALFRED
Oui, nous avions fait une promenade en bateau. En rentrant, nous nous sommes promenés sur la plage, dans la fraîcheur du soir.
ROBERT
Nous?...
ALFRED
Oui, nous étions en famille. En arrivant à l'hôtel, je suis encore resté environ un quart d'heure à ma fenêtre, à regarder la mer. Alors seulement j'ai allumé. Ta dépêche était sur la table. Ah !... [Silence. Il tient sa main devant ses yeux. Olga examine Robert qui regarde droit devant soi. Alfred^ retirant sa main,
continue.) Mais nous sommes chez elle ... [Tressaillant.)
ROBERT
Oui!
ALFRED
Demain matin, nous irons ensemble au cimetière ?
ROBERT
Ainsi, tu pourras y porter toi-même ta couronne, elle vient d'arriver. (Silence.)
ALFRED
Et que vas-tu faire ?
Comment l'entends-tu?
OLGA
Je Tai prié de venir souvent chez nous, les premiers temps.
ALFRED, à Olga.
11 ne faut pas surtout qu'il reste ici. (A Robert.) Tu ne dois pas rester ici.
ROBERT
Dans les premiers jours d'octobre, je m'installerai ailleurs. Avant j'irai plusieurs fois au
laboratoire. J'ai des élèves qui y travaillent depuis la fin d'août.
ALFRED
Oui, tu me Tas écrit dans ta dernière lettre . Mais tu ne dois pas rentrer aussi tôt à cause de cela, tu ne vas pas immédiatement te remettre à la besogne?
ROBERT
Que puis-je faire de mieux? Je t'assure que je me sens absolument disposé à travailler.
ALFRED
Tu en serais incapable maintenant...
ROBERT
Tu parles comme tout le monde. Je m'en sens parfaitement capable, j'en ai même l'ardent désir.
ALFRED
Je le comprends très bien, mais en réalité, ce désir est trompeur. Je vais te faire une proposition. {Affectueusement.) Pars avec moi, je t'emmène. Qu'en dites-vous, madame?
OLGA, péniblement.
Si vous croyez que...
ROBERT
Tu veux partir, maintenant? Tu pourrais partir? Où veux-tu donc aller?
ALFRED
Je voudrais retourner à la mer.
ROBERT
Retourner là-bas?
ALFRED
Oui, mais avec toi. Gela te fera du bien... Crois-moi. N'ai-je pas raison, madame ?
OLGA, vaguement.
Oui!
ALFRED
Tu viendras à Scheveningue et tu passeras là avec nous quelques jours tranquilles.
Avec Nous?...
ALFRED, un peu enibsbrrassé.
Oui.
ROBERT
Tu n'es pas seul?
ALFRED
Si, je suis seul; mais naturellement il y a à
Scheveningue quelques personnes avec lesquelles je suis en relations, quelques-unes avec lesquelles...
ROBERT
Eh bien?
ALFRED
Je ne voulais te le dire que plus tard, mais, puisque cela se présente ainsi, voilà : je me suis fiancé là-bas.
ROBERT, très froidement.
Ahl
ALFRED
Que je te le dise aujourd'hui ou demain... n'est-ce pas?... la vie continue quand même... C'est assez étrange que ce soit justement maintenant...
ROBERT
Oui... Je te félicite.
ALFRED
C'est pourquoi je te disais « avec nous » et tu comprendras maintenant que je tienne à y retourner.
ROBERT
Oui, c'est clairj je comprends.
ALFRED
Je t'en prie, accompagne-moi. Ses parents en seront vraiment heureux. Je leur ai tant parlé de toi. Quant à la jeune fille, tu la verras...
ROBERT
Je ne crois pas, je ne crois pas! L'occasion se présentera plus tard. (A grand'peine, mais en y réussissant, il joue la tranquillité.) C'est décidément une idée insensée de ta part de vouloir me faire aller à la mer et de me présenter à ta fiancée. Combien de millions a-t-elle?
ALFRED, surpris.
Comment peux-tu me poser cette question? Ce n'est vraiment pas pour de l'argent...
ROBERT
Une grande passion, alors?
ALFRED
Robert, je t'en prie, ne parlons plus de cela aujourd'hui, c'est comme... (Il veut dire : une profanation.)
Pourquoi pas? « La vie continue », as-tu dit tout à l'heure. Parlons donc des vivants. D'où la connais-tu ?
ALFRED
C'est une Viennoise.
ROBERT
Ah ! maintenant, je sais tout !
ALFRED
Ce n'est guère possible.
ROBERT
Tu m'as raconté une fois, te le rappelles-tu? ton jeune amour aux boucles blondes, quand tu étais encore étudiant...
ALFRED
A propos de quoi, celle-là?
ROBERT
Tu l'as rencontrée par hasard et tout s'est réveillé! Est-ce ça?
ALFRED
Non, ce n'est pas celle-là. Je ne connais ma fiancée que depuis deux ans, et c'est pour elle que je suis allé au bord de la mer...
ROBERT
Et c'est là que tuas été... pris?...
ALFRED
Oli! je sais depuis longtemps qu'elle sera ma femme.
ROBERT
Vraiment ?
ALFRED
Nous sommes fiancés secrètement depuis Tannée dernière.
ROBERT
Et tu ne m'en... tu ne nous en as pas dit un mot?...
ALFRED
Il fallait tenir compte de certaines considérations. Au commencement, sa famille était hostile ; mais après, nous avons été vite d'accord. Je puis dire que nous nous sommes aimés depuis le premier instant.
ROBERT
Deux ans?
ALFRED
Oui.
ROBERT
Tu l'as aimée?
ALFRED
Oui.
ROBERT
Et elle ?
ALFRED, inachinalement.
Et elle?
ROBERT
Et l'autre?... l'autre?
ALFRED
Quelle autre ?
ROBERT, le tenant par l'épaule et désignant la couronne.
Celle-là!... [Alfred jette un regard à Olga.) Qu'as-tu fait de celle-là ?
ALFRED, après un silence, se révoltant.
Pourquoi joues-tu aussi longtemps avec moi, si tu le sais? Pourquoi m'as-tu dit des paroles d'amitié,, si tu le sais ? — Tu as le droit de faire de moi ce que tu veux, mais tu n'as pas le droit de te jouer de moi.
ROBERT
Gela n*a pas été un jeu. Je t'aurais serré dans mes bras et soulevé de terre, si la douleur t'avait brisé. J'aurais été avec toi sur sa tombe, si c'était ta maîtresse qui fût couchée là ; car il y
a longtemps que j'ai eu pitié d'elle et que je t'ai pardonné aussi, mais je méprise ta misérable insouciance qui l'a fait mourir de douleur... Oui, tu as si bien rempli cette maison jusqu'au toit de boue et de mensonge, que je te chasse. Va- t'en !
ALFRED
Il y aurait peut-être une réponse à cela.
OLGA, vivement.
Ne répondez pas, retirez-vous.
ROBERT
Va-t'en! Va-t'en! Va-t'en I... (Alfred sort.)