‹ AnatoleChapitre 3 sur 15 · INTRODUCTION III · texte numérisé non relu

INTRODUCTION III

Parmi tout cela, éclatantes de couleurs,

flottent tentures et tapisseries,

bergeries, hardiment tissées,

et délicatement esquissées par Watteau...

Une tonnelle sert de scène

et le soleil d'été fait la rampe ;

ainsi jouons-nous la comédie,

nous jouons nos propres pièces,

précoces, tendres et mélancoliques,

la comédie de notre âme,

de nos sentiments d'aujourd'hui et d'hier,

jolie formule de choses méchantes,

mots unis, tableaux bariolés,

demie et secrète impression,

agonies, épisodes...

Quelques-uns écoutent, pas tous...

plus d'un rêve et plus d'un rit ;

Quelques-uns mangent des glaces... et d'autres

tiennent de fort galants propos...

... Des œillets se balancent au vent,

des œillets blancs à longue tige,

telle une troupe de blancs papillons...

Et un petit chien de Bologne

aboie, émerveillé, devant un paon.

Loris.

Traduit par M. Maurice Vaiicaire.

(1) Ce dialogue, traduit par M. Maurice Vaucaire, a été joué en adaptation aux Escholiers.

PERSONNAGES

MAX

CORA

La chambre d'Anatole.

MAX

Oui, mon vieux, je t'envie... (Anatole sourit.) Je puis te le dire maintenant, j'ai été épaté. Jusqu'ici, j'avais regardé cela comme une chose improbable, folle, mais quand j'ai vu qu'elle s'endormait... ensuite qu'elle dansait, — quand tu lui suo^géras qu'elle était une danseuse.-, qu'elle pleurait — qu and tu lui dis que son amant était mort....

Oui, oui !

MAX

Je crois qu'il y a du sorcier en toi.

En nous tous !

C'est peu rassurant

Je ne trouve pas!... Ce n'est pas plus désagréable que la vie elle-même et que beaucoup d'autres choses découvertes dans le courant de ce siècle. Il est certain que nos ancêtres ont été aussi épatés que toi, lorsqu'ils ont appris subitement que la terre tournait. Ils ont dû être pris de vertige.

MAX

Ils ont eu mal au cœur I

Evidemment ! Et quand on découvrit le printemps pour la première fois!... On ne voulait pas y croire... malgré les arbres verts... malgré les fleurs et malgré l'amour.

MAX

Tu te trompes... Tout ça c'est du magnétisme !...

Hypnotisme !

MAX

Ah non ! ça c'est une autre atFaire . Jamais je ne me laisserai hypnotiser.

Quel enfantillage ! Qu'est-ce que ça peut te faire que je t'endorme pendant que tu es tranquillement couché ?

Oui, et alors tu me diras que je suis ramoneur 1 et je monterai dans la cheminée.

Voyons, ce sont des plaisanteries... L'important, dans cette affaire, c'est la réalisation scientifique... Mais nous n'y sommes pas encore...

MAX

Comment cela ?

Ainsi moi, qui pourrais transporter cent jeunes filles dans cent mondes différents, comment pourrais-je m'y envoyer moi-même ?

MAX

Est-ce absolument impossible ?

A dire vrai, j'ai déjà essayé. Un jour que je souffrais d'aimer, j'ai fixé longuement les yeux sur un point brillant et je me suis commandé :

Anatole, endors-toi ! et quand tu te réveilleras, la pensée de cette femme qui te trouble s'effacera.

MAX

Eh bien, quand tu t'es réveillé?

Je ne me suis même pas endormi.

Alors? tu es toujours amoureux?

Oui, mon ami... toujours! Je suis même très malheureux.

HIAX

Alors... encore des doutes?

ANATOJ.E

Non... pas des doutes. Je sais qu'elle me trompe. Quand je la tiens dans mes bras, je me dis tout bas : elle me trompe.

MAX

Elle ne te trompe pas.

Si.

MAX

La preuve ?

Je le sens, c'est pour ça que je le sais.

MAX

C'est idiot.

Mon cher, les femmes nous sont infidèles sans le savoir. Je lis bien deux ou trois livres à la fois, pourquoi n'aurait-elle pas deux ou trois intrigues ?

MAX

Mais elle t'aime !

Infiniment. Ça m'est égal. Elle m'est infidèle.

MAX

Et... avec qui ?

Est-ce que je sais, moi 1 Peut-être avec un homme très bien qui l'a suivie dans la rue, peutêtre avec un joli garçon qu'elle a connu n'importe où et qui lui aura plu.

MAX

Tu n'es qu'un maniaque.

Et pourquoi s'en priver ? Elle est comme tout le monde, elle aime la vie et ne voit pas plus

loin... Quand je lui demande : « M'aimes-tu ? » elle répond oui; quand je lui demande : « M'es-tu fidèle ? » elle me répond encore oui. Et elle dit chaque fois la vérité, parce qu'à ce moment-là, elle oublie les autres. Mais y a-t-il jamais eu une femme qui ait dit à son amant ou à son mari, sans qu'on le lui demandât : « Mon cher, je te trompe » ? Et si elle m'est fidèle...

Eh bien ?

Alors c'est un pur hasard...

MAX

Mais si elle t'aime.

Pauvre naïfl comme si c'était une raison. Est-ce que je suis irréprochable ? Non... Et pourtant, moi aussi je l'aime.

MAX

/ Oui. Mais un homme, lui, peut... ,

Il y a des gens qui veulent se persuader que les femmes sont, à ce point de vue, autrement faites que nous... Non, va, nous sommes pa-

reils... Quand je dis à une femme : « Je t'aime, je n'aime que toi », je ne sens pas du tout que je la trompe, même si j'ai passé la nuit précédente avec une autre.

MAX

Oui... mais toi !...

Oui... moi ! Et toi aussi, bien sur! Et elle, ma Cora adorée!,.. Oh ! ça me met en rage! Tiens, si je lui disais, en me mettant à genoux devant elle : « Ma petite Cora, mon amour, tout ce qui s'est passé auparavant t'est pardonné, mais dis-moi tout... » eh bien! à quoi cela m'avancerait-il ? Un jour, une femme m'a dit : « Pour l'amour de Dieu, mon petit Anatole, franchement, suis-je seule dans ton cœur?... Je ne te reprocherai rien... Mais la vérité, Anatole !... je dois savoir la vérité. » Que devais-je faire?... Mentir, puisque je suis un galant homme. Alors, j'ai menti tranquillement et j'ai dit : « Oui, mon chat, je te suis fidèle jusqu'à la mort. » Elle m'a cru, et elle était heureuse.

MAX

Alors ?

Alors, moi, je ne suis pas heureux, parce que

je ne crois pas... Ah! s'il y avait un moyen infaillible de savoir!...

MAX

Et l'hypnotisme ?

Gomment ?

MAX

Ton hypnotisme! Je suppose que tu l'endormes et que tu lui dises : « Avoue-moi tout. »

ANATOLE, riant jaune.

Ahlahl

MAX

« Tu le dois... Entends-tu?.., Tout, tout! »

Ce serait original.

AIAX

Et infaillible. Et puis il y a une suite de questions à poser : « M'aimes-tu? En aimes-tu un autre ? Où vas-tu ? Comment s'appelle-t-il ? » Et ainsi de suite.

Allons, Max!

MAX

Quoi?

ANATOLE, conciliant mais embêté.

Bien sur, bien sûr.

MAX

Tu as dit qu'il y avait du sorcier en nous tous.

Mais oui, on saurait peut-être la vérité par la magie.

MAX

Te voilà sauvé ! Cora est certainement un médium excellent, et, ce soir même, tu pourras savoir si tu es...

... ou un dieu! Max, que je t'embrasse! Je me sens comme délivré...

Je suis vraiment curieux...

Comment? Doutes-tu de?...

MAX

Ah bon!... Alors les autres ne doivent pas douter... il n'y a que toi qui...

Certainement, il n'y a que moi... Si un mari, en sortant de la maison où il vient de découvrir sa femme avec un amant, rencontre un ami qui

lui dise : « Je crois que ta femme te trompe », il ne lui répondra pas : « Je le sais ».

MAX

Oui. J'avais oublié que le premier devoir de l'amitié est de laisser leurs illusions aux amis.

Chut !

MAX

■Qu'est-ce qu'il y a?

Je reconnais son pas...

Je n'entends rien.

Si, la voilà, dans le couloir. (Ouvrant la porte.) Cora?

coRA, du dehors.

Bonsoir !... Tu n'es pas seul ?

C'est l'ami Max.

coRA, entrant.

Bonsoir I Comment ! Dans l'obscurité ?

Il fait encore un peu jour. Tu sais que j'aime cette lumière.

COR A, lui caressant les cheveux.

Mon chéri.

Mon adorée.

CORA

Oui, mais je vais allumer... tu permets? {Elle tourne le commutateur.)

ANATOLE, à Max.

Dis que c'est une jolie fille.

Oui, très jolie.

CORA

Comment ça va-t-il? 11 y a longtemps que vous bavardez ?

Depuis une demi-heure.

CORA

Ah 1 {Elle enlève son chapeau et son manteau.) Et de quoi parliez-vous ?

D'un tas de choses...

MAX

De l'hypnotisme.

Oh! On en sort abruti, hein? ^

Mais non...

CORA

Eh bien, un jour, nous essaierons... un jour que nous serons disposés... Veux-tu, mon chéri?

Moi, te...

CORA

Oui, ça doit être très agréable. Avec toi, bien entendu...

Merci.

CORA

Jamais avec un étranger... Je ne voudrais pas être endormie par un étranger... Mais avec toi, c'est différent.

Eh bien, mon trésor, quand tu voudras, je t'hypnotiserai.

CORA

Quand ?

Tout de suite, si ça te fait plaisir.

CORA

Que faut-il faire ?

Rien, tu n'as rien à faire qu'à rester tranquillement assise sur ce canapé... avec la ferme volonté de t'endormir.

CORA

J'en ai la ferme volonté.

Je me place devant toi, tu me regardes fixement. Voyons, regarde-moi fixement. Je passe doucement ma main sur ton front, sur tes yeux...

CORA

Oui, et alors ?

Ne parle pas... Il faut seulement que tu veuilles dormir.

CORA

Quand tu me passes la main sur les yeux, ça me fait tout drôle.

Chut... silence... pas parler... dormir... Tu es déjà très fatiguée.

Non.

Si, tu

es

i un

peu

fatiguée.

CORA

Oui, un

peu.

Tes paupières sont lourdes... très lourdes... Tu ne peux presque plus remuer tes mains non plus.

CORA, lentement.

C'est vrai.

ANATOLE, continuant ses passes magnétiques.

Chut... Fatiguée maintenant... Dors... (Il se retourne vers Max qui le regarde, étonné. A Max, cVun air victorieux.) Dormir... Tes beaux yeux sont bien fermés, à présent... tu ne peux plus les ouvrir. (Cora veut ouvrir les yeux.)

Allons, allons, dors tranquillement.

MAX, voulant demander quelque chose.

Tu...

ANATOLE, à Max.

Silence... {A Cora.) Dors... (Il reste un mo'

ment devant Cora qui repose et dort.) Voilà. Maintenant, tu peux la questionner.

MAX

Je voulais seulement lui demander si elle dort pour de bon.

Tu le vois bien qu'elle dort. Nous allons attendre quelques instants. (Nouvelle pause.) Ça y est... Cora, Cora, tu vas me répondre... Gomment t'appelles-tu?

CORA

Cora.

Cora, nous sommes dans un bois.

CORA

Ah ! oui, il est joli, ce bois. Comme c'est beau ces arbres, ces allées, ces rossignols...

Cora, tu dois me dire la vérité... Qu'est-ce que tu me diras quand je te questionnerai?...

CORA

Je dirai la vérité.

Puisque tu dois me dire la vérité, toute la vérité, tu vas répondre avec franchise sur tous les

points, et quand tu te réveilleras, tu auras tout oublié. M'as-tu compris?

CORA

Oui.

Bien, dors, dors tranquillement. [A Max.) Alors, je commence... Qu'est-ce que je vais lui demander?

MAX

Son âge ?

Dix-neuf ans... Cora, quel âge as-tu?

CORA

Vingt et un ans.

MAX, riant.

Ah! ah!...

ANATOLE, vexé.

Ça, c'est extraordinaire ! Tu vois !

MAX

Si elle avait su qu'elle était un si bon médium

La suggestion opère admirablement. Je vais lui demander autre chose... Cora, m'aimes-tu?... Cora, m'aimes-tu ?

CORA

Oui.

ANATOLE, triomphant.

Tu entends ?

MAX

Et maintenant, la question principale : estelle fidèle ?

Cora! (Se retournant.) Ta question est stupide !

MAX

Pourquoi ?

Elle n'est pas précise.

MAX

Il faut que je tourne la phrase autrement.

MAX

Il me semble pourtant qu'elle est assez nette.

Non, c'est justement ce qui te trompe ; elle n'est pas nette.

MAX

Comment ça ?

Si je lui dis : « Es-tu fidèle î » elle confondra peut-être avec ses sentiments les plus anciens.

MAX

Alors ?

Elle enveloppera peut-être là-dedans tout le passé... Il est possible qu'elle pense au temps où elle en aimait un autre... et qu'alors elle réponde : Non.

MAX

Oh ! là là ! Mais ce serait intéressant.

Je te remercie... Je sais que Gora se conduit tout autrement avec moi. Très loyalement, au début de nos amours, Cora m'a déclaré que si elle avait su qu'elle m'appartiendrait un jour, elle...

MAX

Oui, mais elle ne l'a pas su.

Evidemment.

MAX

Nous pourrons donc reprendre la question autrement.

Possible, car telle quelle, je la trouve choquante et même déloyale.

MAX

Alors, pose-la ainsi : a Cora, m'es-tu fidèle depuis que tu me connais ? »

Tiens, oui, c'est vrai, ce ne serait pas mal... (Il se plante devant Cora.) Cora, m'as-tu été... Mais non, c'est absurde !

MAX

Absurde !

Je t'en prie !... Il faut d'abord te représenter dans quelles conditions nous nous sommes connus. Pas une minute, nous n'avons soupçonné que nous nous aimerions si ardemment. Nous considérions cela comme une fantaisie, comme quelque chose qui devait passer... Qui sait...

MAX

Qui sait ?

Oui, qui sait si elle n'a pas commencé à m'aimer... quand elle a cessé d'en aimer un autre?... Comment vivait-elle avant notre ren-

contre? Gomment vivais-je moi-même? Qui sait si elle n'a pas dû traîner pendant des jours et des semaines une vieille chaîne sentimentale...

MAX

Hum!...

J'irai encore plus loin... Au début, nous ne nous aimions pas d'amour, j'en suis sûr; nous ne désirions pas autre chose l'un de l'autre qu'un doux et fugitif bonheur. Si à ce moment, elle a eu un tort, que puis-je lui reprocher?... Rien du tout !

MAX

Tu es étrangement indulgent.

Non ! en général, je ne le suis pas. Mais je trouve ignoble d'abuser ainsi d'une situation...

MAX

Puisque tu n'en sors pas, je vais te tirer d'embarras.

MAX

Tu vas poser la question ainsi : « Gora, depuis que tu m'aimes, m'es-tu fidèle? »

C'est plus clair, beaucoup plus clair.-

Ah ! tu vois !

ANATOLE, après une seconde de réflexion.

Mais ce n'est pas encore ça !

MAX

Oh!

Que veut dire ce mot : fidèle ? Suppose qu'elle ait voyagé hier; dans le compartiment, un monsieur lui a fait du pied... Peut-être que la sensibilité augmente à l'infini, quand on est endormi.., et par excès de scrupule, elle considérera cela comme une trahison.

MAX

Cependant, écoute....

Et de plus, dans nos conversations, souvent, et sur ce môme thème, nous avons exagéré. Je lui ai dit une fois : « Cora, si tu regardes seulement avec plaisir un autre homme, je considère que tu me trahis. »

MAX

Et elle?...

Elle ?... elle s'est moquée de moi, elle n'a pas compris comment je pouvais croire qu'elle ferait jamais attention à un autre.

Et pourtant, tu doutes...

Il y a de ces choses... Réfléchis. Par exemple, un idiot la suit, un soir, et il l'embrasse dans le cou !...

MAX

Oh! ça!...

Ce n'est pas impossible !

MAX

Alors, tu ne veux pas lui demander si...

Mais...

MAX

Tu viens de me dire un tas d'absurdités. Crois-moi, les femmes ne se méprennent pas quand nous leur demandons compte de leur fidélité. Si tu lui demandes tendrement, tout bas : « M'es-tu fidèle? » elle ne pensera pas à un monsieur quelconque, ni au bout de son pied,

ni à un vague baiser sur la nuque, mais bien à ce mot : infidélité, et à ce qu'il veut dire. Et puis tu pourras l'éclairer par d'autres questions.

Alors, tu veux que je la questionne?

Moi ?... Mais c'est toi qui voulais...

Il peut y avoir des raisons.

Max Des raisons !

Mais parfaitement ! Des choses peuvent arriver d'elles-mêmes... dans un milieu énervant, enivrant.

MAX

Mais veux-tu savoir, oui ou non?

Figure-toi une chambre un peu obscure...

MAX

Obscure?... Et après?

Dans cette chambre... elle...

MAX

Comment est-elle entrée?

Non, j'abandonne cela, provisoirement... Il peut y avoir des excuses, au fond... Ainsi, deux verres de vin du Rhin... une atmosphère spécialement lourde... la fumée des cigarettes... des parfums qui flottent... une lumière douce... des rideaux rouges... le silence... puis le murmure de douces paroles...

MAX

D'autres y ont déjà été prises... de meilleures qu'elle...

MAX

Soit... mais cela ne va guère avec la fidélité.

Il existe des choses si mystérieuses!...

MAX

Enfin, mon ami, tu as le moj'^en devant toi de découvrir une énigme pour laquelle les hommes les plus malins se cassent la tête. Tu n'as qu'à parler et tu sauras tout ce que tu veux savoir. Une question et tu es fixé. Tu sais si on t'aime, uniquement... où est ton rival, comment il a remporté cette victoire sur toi... et tu ne parles pas?... Tu peux interroger le Destin et tu

hésites? Tu te lamentes nuit et jour, tu donnerais la moitié de ta vie pour être délivré de tes doutes, la Vérité est par terre, devant toi, et tu ne te baisses pas pour la ramasser! Pourquoi?... Parce qu'au fond tu crains que la femme aimée ne soit vraiment pas celle que tu supposes... et parce que tes illusions te sont mille fois plus chères que la Vérité.

Max!

MAX

Alors, j'ai tort, peut être? Tu sais très bien que tout ce que tu viens de débiter, ce ne sont que des phrases.

Écoute, puisque tu le prends ainsi, je vais l'interroger.

MAX

Ah! enfin...

Mais, pas devant toi.

MAX

Pas devant moi?

Tu es bon!... Vois-tu qu'elle me réponde non... Si par hasard elle me répond non, je veux

être seul à l'entendre... Car je n'ai pas besoin d'être plaint... Être trompé, c'est un demi-malheur; être plaint, c'est pire! — Et puis, je suis très gêné devant toi... D'ailleurs la vérité, tu l'apprendras toujours... Si Gora m'a trahi... je ne la reverrai plus. Tu seras donc fixé. Mais je ne veux pas que tu l'entendes.

Bien, mon ami, je comprends {Il lui serre la main.) ; je te laisse seul avec elle.

Oui, mon vieux. (Le conduisant à la porte.) Dans une minute, je te rappellerai. {Max sort.)

ANATOLE, devant Cora qu'il contemple Ionguement.

Cora!... (// secoue la tête et tourne autour d'elle.) Cora!... {Il s'agenouille.) Cora... ma chérie!... {Il se relève et^ très décidé.) Réveilletoi vite et embrasse-moi le plus fort que tu pourras.

CORA se lève, se frotte les yeux et se jette au cou d'Anatole.

Ai-je dormi longtemps?... Où est Max?

Max ! Max !

MAX, sortant de la chambre voisine.

Me voilà.

Oui, tu as dormi très longtemps... Et tu as aussi parlé dans ton sommeil.

coRA, terrifiée.

Pour l'amour de Dieu ! qu'ai-je dit?

MAX, mauvais sourire.

Vous n'avez fait que répondre à ses questions.

CORA

Que m'a-t-il donc demandé?

Mille choses...

CORA

Et j'ai répondu... toujours?

Toujours.

CORA, au comble de l'angoisse.

Et peut-on savoir ce que tu m'as demandé?

Non, demain je recommencerai, je t'endormirai...

CORA, furieuse.

Ah non ! ça, plus jamais. C'est de la folie 1 On

VOUS interroge et quand on se réveille, on ne sait rien!... J'ai dû sûrement lâcher des bêtises...

Oui... en eiïet... tu as dit que tu m'aimais!

GOBA, stupéfaite.

C'est vrai?

MAX

Elle ne le croit pas!

coRA, bondissant.

Avec ça ! Mais j'aurais pu le lui dire toute éveillée.

ANATOLE, heureux.

Chérie!

MAX, dépité.

Mes chers amis... je vous dis adieu.

Tu t'en vas?

MAX

Il le faut...

Ne te froisse pas... si je ne t'accompagne pas.

CORA, un peu moqueuse.

Au revoir !

MAX

Comment donc!... {Près de la. por^ te ) Au fond, il est clair que les femmes mentent autant en dormant... Mais ils sont heureux... et c'est là le principal... Adieu, les enfants. {Ils ne l'entendent pas et s'étreignent passionnément).

Traduit par M. Maurice Rémon.

PERSONNAGES

Dans les rues de Vienne.

La veille de Noël. Il est six heures. La neige tombe doucement.

Madame, madame...

GABRIELLE

Comment? Ah!... c'est vous ?

Oui... Je cours après vous... Je ne peux pas vous voir porter tant de choses. Donnez-moi donc vos paquets.

GABRIELLE

Non, non, merci. Je les porterai bien moimême.

Ohl je vous en prie, chère madame, pour une fois que je veux être galant, ne me rendez pas la tâche trop difficile.

GABRIELLE

Eh bien... tenez... celui-là.

ANATOiE

Mais ce n'est rien... donnez-moi donc... là, celui-là, ... et puis encore celui-là.

GABRIELLE

Assez, assez... Vous êtes trop aimable.

Gela fait tant €e bien, quand on peut se le permettre.

GABRIELLE

Mais vous ne vous permettez cela que dans la rue et... quand il neige,

... Et quand il est tard... et qu'on est à la veille de Noël... n'est-ce pas?

GABRIELLE

Le fait est que c'est une grande merveille de vous apercevoir enfin.

Oui, oui... Vous voulez dire que je ne vous ai pas encore fait de visite cette année ?

GABRIELLE

Oui, c'est à peu près cela que je veux dire.

Chère madame... je n'ai pas fait de visites cette année... pas une. Mais... comment va votre mari !... Et vos chers petits ?

GABRIELLE

Vous pouvez vous dispenser de ces questions. Je sais bien que tout cela vous est indifTérent.

C'est inquiétant d'avoir affaire à une femme qui connaît si bien les hommes.

GABRIELLE

Je vous connais... vous.

Pas autant que je le souhaiterais.

GABRIELLE

Laissez ces remarques-là, voulez-vous?

Impossible, chère madame.

GABRIELLE

Alors, rendez-moi mes paquets.

Ne vous fâchez pas! Me voilà redevenu sage. {Ils marchent côle à côte en silence.)

GABRIELLE

Vous pourriez bien dire quelque chose.

Quelque chose... oui... mais vous êtes si sévère.

GABRIELLE

Racontez-moi quelque chose. Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus... Que faites- vous en ce moment?

Je ne fais rien, comme d'habitude.

GABRIELLE

Rien?

Absolument rien.

GABRIELLE

C'est vraiment dommage pour vous.

Bahl... cela vous est bien égal.

GABRIELLE

Comment pouvez-vous dire ça !

LES ACHATS DE NOIiL ^3

Pourquoi est-ce que je gâche ma vie? A qui la faute ? A qui ?

GABRIELLE

Rendez-moi mes paquets.

Je n'accuse personne... je posais simplement la question, comme ça... en l'air.

GABRIELLE

Vous allez sans doute toujours vous promener ?

Me promener! Quel mépris! Comme s'il y avait rien au monde de plus délicieux ! Il y a dans ce mot quelque chose de si merveilleusement imprécis... D'ailleurs il ne convient pas du tout, aujourd'hui... Aujourd'hui je suis occupé, chère madame, tout comme vous.

GABRIELLE

Comment cela?

Moi aussi je fais mes achats pour Noël.

GABRIELLE

Vous?

Seulement je ne trouve rien de bien. Voilà pourquoi, depuis des semaines, je passe mes soirées à examiner les étalages dans toutes les rues. Mais les commerçants n'ont ni goût ni imagination.

C'est aux acheteurs d'en avoir. Quand on a autant de loisirs que vous, on réfléchit, on trouve soi-même... et on commande ses cadeaux dès l'automne.

Ah, je ne suis pas l'homme de çal Et puis saiton dès l'automne à qui on offrira quelque chose à Noël? Et maintenant nous voici à deux heures de l'arbre de Noël et je n'ai pas encore la moindre idée... pas la moindre.

GABRIELLE

Voulez-vous que je vous aide?

Chère madame... vous êtes un ange... Mais ne me reprenez pas vos paquets...

GABRIELLE

Non, non.

Alors, un ange, on peut le dire. C'est joli : ange !

GABRIELLE

Voulez- vous bien vous taire ?

Me voilà redevenu tout à fait raisonnable.

GABRIELLE

Eh bien, donnez-moi au moins un point de départ... Pour qui cherchez-vous un cadeau?

... C'est... justement... ce qu'il y a de difficile à dire.

GABRIELLE

Pour une dame, naturellement?

Mon Dieu... oui. Vous connaissez bien les hommes, je vous l'ai déjà dit aujourd'hui même.

GABRIELLE

Mais voyons... pour une dame? une vraie dame?

Il faut d'abord nous entendre sur le sens exact de ce mot. Si vous voulez dire une dame

du grand monde... alors ce n'est pas tout à fait le mot...

GABRIELLE

Alors... du petit monde.

Soit... disons du petit monde.

GABRIELLE

J'aurais dû m'en douter.

Ne vous moquez pas de moi.

GABRIELLE

Je connais votre goût... je parie que c'est encore quelque chose... en marge... mince et blonde.

Blonde... c'est vrai.

GABRIELLE

Oui, oui... blonde... c'est extraordinaire, vous avez toujours affaire à ces dames de la banlieue...

Chère madame... ce n'est pas ma faute, à

moi.

GABRIELLE

Laissons cela, monsieur. Oh! d'ailleurs, c'est

très bien que vous vous en teniez à votre genre... Vous auriez grand tort de quitter le théâtre de vos succès.

Mais que voulez-vous que je fasse ? On ne m'aime que là-bas, en dehors des barrières.

On vous comprend donc... là-bas?

Vous n'y pensez pas ! Mais, voyez-vous. ,. ce n'est que dans le petit monde que je suis aimé; dans le grand — nous nous entendons — vous savez bien...

GABRIELLE

Je ne sais rien du tout, et je ne veux rien savoir. Allons, venez... Voilà précisément le magasin qu'il vous faut... C'est ici que nous allons acheter votre petit rien.

Chère madame...

GABRIELLE

Tenez... Voyez un peu... là... ce petit écrin avec'trois parfums différents... ou ce coffret, là, avec six savons... Patchouly, Chypre, Jockey- Club... ce serait très bien, vous ne croyez pas ?

Chère madame, ce n'est pas gentil de votre part.

GABRIELLE

Ou bien, attendez, là! Regardez... cette petite broche avec six faux brillants... songez un peu... six ! Quels feux ils jettent ! Ou bien ce ravissant petit bracelet, avec ces adorables petites breloques... ah !... il y en a une qui représente une véritable tête de Maure... Ça doit en faire un effet... dans la banlieue.

Chère madame, vous vous trompez ! Vous ne connaissez pas ces femmes-là... elles ne sont pas ce que vous croyez.

GABRIELLE

Et là... ah, que c'est ravissant! Approchezvous donc... hein, que dites-vous de ce chapeaulà ? C'était le dernier cri... il y a deux ans. Et les plumes... quel joli mouvement!... Cela ferait un effet extraordinaire... à Hernals.

Chère madame... il n'est pas du tout question d'Hernals, et d'ailleurs vous avez probablement

beaucoup trop mauvaise opinion du goût de ses habitants.

GABRIELLE

Alors... ce n'est vraiment pas commode... Venez à mon secours... donnez-moi au moins une indication.

Comment voulez-vous?... Vous auriez certainement un petit sourire supérieur.

GABRIELLE

Oh! non, non. Renseignez-moi... Voyons : estelle vaniteuse ou modeste ? Grande ou petite ? A-t-elle la passion des couleurs vives ?

Je n'aurais pas dû accepter votre aimable proposition, vous ne faites que vous moquer.

GABRIELLE

Mais non... allons, je vous écoute : donnezmoi quelques détails sur elle.

Je n'ose pas.

GABRIELLE

Mais si^ osez donc. D'abord, depuis quand?...

Laissons cela.

GABRIELLE

Non, j'insiste : depuis quand la connaissezvous?

Depuis... longtemps.

GABRIELLE

Racontez donc vite toute l'histoire.

Il n'y a pas d'histoire.

GABRIELLE

Mais si ; où Tavez-vous connue, et comment, et quand, et puis, quel genre de personne estce?...

Bien... mais ce sera ennuyeux, je vous en préviens.

GABRIELLE

Cela m'intéressera beaucoup. Je voudrais vraiment avoir quelques renseignements sur ce monde-là. Quel monde est-ce, en somme ? Je ne le connais pas du tout.

Et vous ne le comprendriez pas du tout.

GAIUUELLE

Oh, monsieur !

Vous avez un mépris si sommaire pour tout ce qui n'est pas votre cercle... et bien à tort.

GABRIELLE

Mais je suis si docile. On ne m'a jamais rien appris sur ce monde, comment voulez-vous que je le connaisse ?

Oui, mais... vous avez une vague impression que... ce monde \oxts dérobe quelque chose. Antagonisme secret.

GABRIELLE

Oh! pardon... quand je veux garder quelque chose, on ne me le dérobe pas.

Sans doute... mais quand vous ne voulez pas de quelque chose, cela vous vexe tout de même qu'un autre l'obtienne.

GABRIELLE

Oh!

Chère madame, c'est bien féminin. Et comme

c'est bien féminin, c'est aussi probablement très distingué, très beau et très profond.

GABRIELLE

Où prenez-vous toute cette ironie?

Où je la prends? Je vais vous le dire. Moi aussi jadis, j'étais bon et plein de confiance, et je n'étais pas du tout ironique. Et j'ai supporté plus d'une blessure sans rien dire...

GABBIELLE

Ne devenez pas romanesque.

D'honorables blessures, oui. Un « non » franc, on s'en guérit. Mais un « non », où les j^eux ont cent fois dit : a peut-être », quand cent fois la bouche a souri ; « qui sait? », quand cent fois dans l'accent de la voix a sonné le : « certainement », un « non » comme celui-là vous rend...

Il faut que nous achetions quelque chose.

Un « non » comme celui-là vous rend fou... ou moqueur.

GABRIELLE

Vous deviez me raconter...

Bien... si vous tenez absolument à ce que je vous raconte quelque chose.

GABRIELLE

Mais certainement!... Comment l'avez-vous connue ?

Mon Dieu... comme toujours. Dans la rue... en dansant... dans un omnibus... sous un parapluie...

GABRIELLE

Mais, justement, c'est ce cas particulier qui m'intéresse. C'est au a cas particulier » que nous allons acheter quelque chose.

Là-bas, dans le « petit monde-», il n'y a pas de cas particuliers... et d'ailleurs dans le grand non plus... Vous êtes toutes tellement faites sur le même type.

Oh, cher monsieur, vous commencez...

Il n'y a rien là d'oifensant, absolument rien. Moi aussi je suis un type.

GABRIELLE

Et quel genre de type ?

Le mélancolique léger.

GABRIELLE

Et... et moi?

Vous? La mondaine, tout simplement.

GABRIELLE

AhlEte^e?

Elle? Elle... la « bonne fille ».

GABRIELLE

Bonne ! Tout de suite, comme ça « bonne ? » Et moi, la « mondaine » tout court...

La (( méchante mondaine », si vous y tenez absolument...

Alors... parlez-moi doncenfin decette... bonne fille.

Elle n'est pas d'une beauté fascinante, elle

n'est pas d'une élégance remarquable, et elle n'est pas d'une intelligence transcendante...

GABRIELLE

Je ne vous demande pas de me dire ce qu'elle n'est pas...

Mais elle a le charme d'un soir de printemps... et la grâce d'une princesse enchantée... et l'esprit d'une fille qui sait aimer.

GABRIELLE

C'est un genre d'esprit qui doit être très répandu, dans son monde.

Vous ne pouvez pas vous en faire une idée, de ce monde. Onvousacaché trop de choses, quand vous étiez jeune fille, et on vous en a trop dit, depuis que vous êtes jeune femme.

GABRIELLE

Mais vous entendez bien ce que je dis... Je veux que vous m'instruisiez... Je vous crois déjà, pour ce qui est de la a princesse enchantée ». Racontez-moi maintenant à quoi ressemble le jardin enchanté où elle repose.

Il ne faut pas, bien sûr, vous représenter un salon brillant, aux lourdes tentures, avec des fleurs stérilisées dans les coins, des bibelots, des lampes voilées, des velours pâles, et la demiobscurité d'une après-midi qui se meurt.

GABRIELLE

Mais je ne vous demande pas ce que je ne dois pas me figurer.

Eh bien alors, figurez-vous une petite pièce un peu sombre... toute petite... aux murs peints... et malgré tout un peu trop clairs... accrochées çà et là, quelques mauvaises gravures aux inscriptions effacées... une suspension avec son abat-jour. De la fenêtre, quand vient le soir, la vue s'étend sur des toits et des tuyaux de cheminées effacés dans l'ombre. Et, quand ce sera le printemps, le jardin d'en face sera tout fleuri et parfumé...

GABRIELLE

Comme vous devez être heureux de penser, déjà, au mois de mai.

Oui, Ik-has je suis quelquefois heureux.

GABRIELLE

Assez. Il est tard... iNous allons lui acheter quelque chose... peut-être un objet pour la pièce aux murs peints...

Il n'y manque rien.

GABRIELLE

Oui... pour elle, je le crois volontiers. Mais je voudrais orner cette pièce pour vous, bien à votre goût.

Pour moi ?

GABRIELLE

Avec des tapis persans...

Oh ! je vous en prie... là-bas !

GABRIELLE

Avec une petite lampe en cristal taillé...

Hum!

GABRIELLE

Un ou deux vases avec des Heurs fraîches ?...

Oui... Mais c'est à elle que je veux apporter quelque chose.

Ah! oui... c'est vrai... il faut nous décider... Elle vous attend sans doute déjà?

Certainement.

GABRIELLE

Elle attend ? Dites-moi... comment vous accueille-t-elle?

Mais... comme on accueille...

GABRIELLE

Elle entend votre pas quand vous êtes encore dans l'escalier, n'est-ce pas ?

Oui... quelquefois.

GABRIELLE

Et elle se tient debout, à la porte?

Oui.

GABRIELLE

Et elle se jette à votre cou ?

Oui.

LES ACHATS DE NOËL b\)

Et elle se jette à votre cou... et vous embrasse... et dit... Que dit-elle donc?

Ce qu'on dit en pareil cas...

GABRIELLE

Enfin... par exemple ?

Je ne connais pas d'exemple.

GABRIELLE

Que vous a-t-elle dit hier?

Oh, rien de particulier... cela paraît si insignifiant quand on n'entend pas la voix.

GABRIELLE

Je m'imaginerai bien le ton. Voyons, qu'at-elle dit ?

« Je suis si heureuse de te retrouver. »

GABRIELLE

« Je suis si heureuse... » Comment?

« De te retrouver ».

GABRIELLE

... C'est vraiment joli... très joli.

Oui... cela vient du cœur et c'est sincère.

GABRIELLE

Et elle est... toujours seule? Vous pouvez vous voir sans être dérangés ?

Mais oui... elle vit toute seule... elle est seule au monde... ni père, ni mère... pas même une tante !

GABRIELLE

Et vous êtes... tout pour elle ?

... Peut-être... pour le moment. {Un silence.)

GABRIELLE

11 est si tard... Voyez comme les rues se vident déjà.

Oh, je vous ai retenue 1 II faut que vous rentriez chez vous.

GABRIELLE

C'est vrai... c'est vrai. On doit déjà m'at-

tendre. Eh bien ; que faisons-nous pour le cadeau ?

Ob... je trouverai bien un petit bibelot...

GABRIELLE

Qui sait? Et puis je me suis mis dans la tête... de trouver quelque chose pour elle... pour cette... jeune personne.

Mais... je vous en prie, chère madame !

GABRIELLE

Ahl surtout je voudrais être là quand vous lui apporterez son présent de Noël... Cela m'a fait tant plaisir de voir la petite pièce et la « bonne lille ». Elle ne connaît pas son bonheur I

GABRIELLE

Mais voyons maintenant, donnez-moi mes paquets. Il est si tard.

Oui, oui, les voici... Mais...

GABRIELLE

Je VOUS en prie, faites donc signe à cette voiture qui vient là, devant nous...

Comme vous êtes pressée tout à coup !

GABRTEl LE

Je vous en prie. {Il fait signe ait cocher.) Je vous remercie... Mais que décidons-nous pour le cadeau? (La voiture s'est avancée; ils se sont arrêtés tous les deux, il va ouvrir la portière.) Attendez!... Je voudrais lui envoyer quelque chose, moi, personnellement.

Vous... ? Chère madame, vous-même?

GABRIELLE

Eh bien, oui! Tenez... prenez... ces fleurs, tout simplement ces fleurs. Ce ne sera rien qu'un salut de ma part... rien de plus... Mais... il faudra aussi lui faire une commission...

Chère madame, vous êtes trop aimable...

GABRIELLE

Promettez-moi de lui répéter exactement ce que je vais vous dire.

Certainement.

GABRIELLE

Vous me le promettez ?

Oui, avec plaisir... pourquoi pas?

GABRIELLE a ouvevt Id, poHière de Ist voiture. Eh bien, dites-lui...

Eh bien... ?

GABRIELLE

Dites-lui ceci : « Ces fleurs, ma petite amie, te sont envoyées par une femme, qui sait peutêtre aimer autant que toi et qui n'en a pas eu le courage... »

Chère... madame...? (Elle est montée dans la voiture, les rues sont presque complètement vides. La voiture s'éloigne, il la. suit longuement des yeux, jusqu'à ce qu'elle ait tourné le coin d'une rue. Il reste encore un m,oment immobile, puis regarde sa montre et se met à m,archer rapidement.)

Traduclion de M. Maurice Rémon

PERSONNAGES

EMILIE

La chambre d'Emilie, meublée avec élégaace. Crépuscule. La fenêtre est ouverte, et donne sur un parc; on aperçoit la cime d'un arbre, qui n'a plus que quelques feuilles.

EMILIE

Ah!... c'est ici que je te trouve... et devant mon bureau?... Mais, qu'est-ce que tu fais donc? Tu fouilles dans mes tiroirs?... Anatole !

C'était bien mon droit... et j'ai eu raison.

EMILIE

Voyons, qu'as-tu trouvé ? Tes propres lettres.

Et ceci ?

EMILIE

Ceci?

Ces deu.x petites pierres?... L'une est un

rubis, et cette autre, foncée? Je ne les connais ni l'une ni l'autre : elles ne te viennent pas de moi.

EMILIE

Non... je les avais... oubliées...

Oubliées ? Elles étaient si soigneusement serrées, là, dans le coin de ce tiroir du bas. Avoue donc, tout de suite, au lieu de mentir comme toutes les femmes... Alors... tu ne dis rien? C'est si facile de se taire, quand on est coupable!... Mais maintenant je vais continuer à chercher. Où as-tu caché tes autres bijoux?

EMILIE

Je n'en ai pas d'autres.

Voyons... {Il tire violemment les tiroirs.)

EMILIE

Ne cherche pas... je te jure que je n'ai rien d'autre.

Mais ces pierres... pourquoi ces pierres?

EMILIE

J'ai eu tort... peut-être !...

Peut-être I Emilie ! xXous sommes à la veille du jour où je voulais faire de toi ma femme. Je croyais vraiment que tout le passé était effacé... tout. Les lettres, les éventails, les mille riens qui me rappelaient le temps où nous ne nous connaissions pas encore, ensemble nous avons jeté tout cela dans le feu... Bracelets, bagues, boucles d'oreilles, nous avons tout donné ou jeté dans le fleuve ou dans la rue... Tu étais étendue là, devant moi, et tu me jurais : « Tout est fini, tout... et c'est dans tes bras que j'ai pour la première fois senti ce que c'est que Tamour... » Moi naturellement je t'ai crue... parce que nous croyons tous ce que nous disent les femmes, à commencer par le premier mensonge qui nous enivre de bonheur... "

EMILIE

Faut-il que je te jure encore?...

A quoi bon? C'est fini... fini nous deux. Oh, comme tu as bien joué ta comédie ! Fiévreuse, comme si tu voulais effacer jusqu'à la moindre tache de ton passé, tu te tenais là, debout, devant le feu, tandis que flambaient les papiers,

les rubans et les mille petits riens. Et comme tu sanglotais dans mes bras, quand nous errions sur le bord du fleuve et que nous jetions dans l'eau ce précieux bracelet, qui y disparut aussitôt, comme tu pleurais alors des larmes de purification, de repentir... Quelle comédie 1 Pourquoi ne dis-tu rien? Pourquoi ne te défends-tu pas?

EMILIE

Puisque tu veux me quitter...

Mais je veux savoir ce que signifient ces deux pierres... pourquoi tu as conservé précisément ces deux-là.

EMILIE

Tu ne m'aimes plus ?

La vérité, Emilie... je veux savoir la vérité.

EMILIE

A quoi bon, puisque tu ne m'aimes plus ?

Peut-être y a-t-il dans la vérité quelque chose qui...

EMILIE

Eh bien, quoi?

Quelque chose qui me fera... comprendre. Vois-tu, Emilie, je voudrais t'estimer.

EMILIE

Tu me pardonnes ?

Il faut que tu me dises ce que signifient ces pierres.

EMILIE

Et alors tu me pardonneras?

Ce rubis, que signifie-t-il ? Pourquoi le conserves-tu?

EMILIE

Et tu m'écouteras avec calme V

Oui... mais parle donc...

EMILIE

Ce rubis... vient d'un médaillon... il en est tombé.

De qui venait ce médaillon ?

EMILIE

Peu importe... seulement je le portais... à un certain jour... suspendu à une chaîne... autour du cou.

De qui le tenais-tu ?

EMILIE

Cela n'a aucune importance... de ma mère, je crois... Vois-tu, si j'étais la misérable que tu crois, je pourrais te dire : « C'est parce qu'il me vient de ma mère que je l'ai conservé. » Et tu me croirais... Mais non, j'ai gardé ce rubis... parce qu'il est tombé de ce médaillon un jour... dont le souvenir m'est cher.

Eh bien...

EMILIE

Oh, cela me ferait tant de bien de te le dire ! Dis-moi, est-ce que tu ne te moquerais pas de moi^si j'étais jalouse de ton premier amour ?

Que veux-tu dire ?

EMILIE

Et pourtant ce souvenir a quelque chose de

doux, c'est une de ces souffrances qui semblent vous caresser... et puis... pour moi c'est un jour important que celui où j'ai appris à connaître le sentiment qui me... lie à toi. Ah, il faut avoir appris à aimer, pour aimer quelqu'un comme je t'aime. Si nous nous étions rencontrés à une époque où l'amour était pour nous quelque chose de nouveau, qui sait si nous ne serions pas passés l'un près de l'autre, sans y faire attention... Mais oui, et tu l'as dit toi-même une fois.

Moi-même ?

EMILIE

Peut-être est-ce mieux comme cela, disais-tu, et nous devions être mûris tous les deux, pour atteindre à ce sommet de la passion.

Oui... nous avons toujours toute prête une consolation de ce genre, quand c'est une femme tombée que nous aimons.

EMILIE

Ce rubis, je te l'avoue, représente le souvenir du jour...

De quel jour?

EMILIE

Ttt le sais bien, Anatole... le souvenir du jour... ah, je n'étais qu'une petite sotte... seize ans !

Et lui vingl... grand, brun...

EMILIE, avec candeur.

Je ne sais plus, mon bien-aimé... Je me souviens seulement de la forêt qui nous enveloppait de son murmure, de la journée de printemps qui riait dans les arbres... ab, je me souviens aussi d'un rayon de soleil, qui glissait à travers les buissons et brillait sur une touffe de fleurs jaunes...

Et tu ne maudis pas ce jour qui t'a prise à moi avant que je ne t'aie connue ?

EMILIE

Peut-être est-ce lui qui m'a donnée à toi!... Non, Anatole, quoi qu'il en soit, je ne maudis pas ce jour et, c'est vrai, je ne l'ai jamais maudit... Anatole, je t'aime comme je n'ai jamais

soirvENiRS 75

aimé personne, et comme tu n'as jamais été aimé, tu le sais bien. Ton premier baiser a effacé toutes les heures que j'ai vécues avant de te connaître... mais, puis-je oublier pour cela la minute qui m*a faite femme 1

Et tu prétends m'aimer?

EMILIE

Je peux à peine me rappeler le visage de ceft homme...

Mais, dans ses bras, tu as poussé, en souriant, les premiers soupirs de Tamour ; c'est de son cœur à lui que coula dans le tien cette ardeur qui te fit une femme, et cela tu ne peux pas Toublier, petite âme reconnaissante. Et tu ne comprends pas que cet aveu doit m'affoler, que tu as d'un coup réveillé tout ce passé assoupi ! Oui, maintenant je le sais, tu peux encore rêver d'autres baisers que des miens ! et quand tu fermes les yeux entre mes bras, c'est peut-être une autre image que la mienne qui se dresse devant toi.

EMILIE

Comme tu me comprends mal! Ah, tu as sans

doute raison quand tu dis qu'il faut nous séparer...

Eh bien, que dois-je comprendre ?

EMILIE

Ah, elles ont de la chance les femmes qui peuvent mentir! Non, vous ne la supportez pas, la vérité. Dis-moi encore une chose : pourquoi m'as-tu toujours suppliée ? « Je te pardonnerais tout, excepté un mensonge. » Je t'entends encore me le dire... Et moi... moi qui t'ai tout avoué, qui me suis faite si humble, si misérable devant toi, qui t'ai crié en face : « Anatole, je suis une femme perdue, mais je t'aime ! » Aucune des excuses que les autres ont toutes prêtes ne m'est venue aux lèvres. Non, je t'ai dit loyalement : « Anatole, j'ai aimé le luxe ; Anatole, j'ai été ardente et passionnée, je me suis donnée, vendue, je ne suis pas digne de ton amour... » Te rappelles-tu aussi que je t'ai dit cela, avant même que tu ne m'aies baisé la main pour la première fois?... Oui, je voulais te fuir, parce que je t'aimais, et tu m'as poursuivie... tu as imploré mon amour... et je ne voulais pas de toi, parce que je n'avais pas le courage d'avilir

l'homme que j'aimais plus, que j'aimais autrement... ah, le premier homme que j'aimais ! Et alors tu m'as prise, et j'ai été tienne ! Ah, comme j'ai frissonné... pleuré... Et tu m'as élevée si haut! Tu m'as rendu tout ce que les autres m'avaient enlevé... dans tes bras vigoureux je devins une autre femme, pure... et heureuse... Tu étais si grand, toi... tu pouvais pardonner... Et maintenant?...

Maintenant ?

EMILIE

Maintenant tu me chasses parce que je ne suis qu'une femme comme les autres.

Non, non, tu n'es pas comme les autres.

EMILIE, très douce.

Alors... que veux-tu ? Faut-il que je le jette... ce rubis ?

Je ne suis pas grand, ah non... tout, tout petit, je suis... Jette-le ce rubis... {Il le considère.) 11 est tombé du médaillon... il reposait dans l'herbe... sous les fleurs jaunes... un rayon de soleil a gUssé dessus... il étincelait... {Un

long szîence.) Viens, Emilie, il commence à faire noir dehors, nous allons nous promener dans le parc...

EMILIE

Est-ce qu'il ne fera pas trop froid ?

Oh non, on sent déjà un souffle de printemps.

EMILIE

Comme tu voudras, mon bien-aimé.

Au fait... et cette petite pierre-là?

EMILIE

Ah, celle-là...

Oui, cette pierre noire, là... qu'est-ce que c'est que celle-là?

EMILIE

Sais-tu quelle espèce de pierre c'est?

Non, qu'est-ce que c'est?

EMILIE, avec un regard fier et cupide.

Un diamant noir.

ANATOLE, se levaiit.

Ah!

EMILIE, le regard toujours fixé sur la. pierre.

Très rare.

ANATOLE, avec une fureur contenue.

Pourquoi... hum... pourquoi l'as-tu... conservé ?

EMILIE, ne regardant encore que la pierre.

C'est... c'est qu'il vaut plus de deux cent mille francs.

ANATOLE, poussant un cri.

Ah ! {Il jette la pierre dans la cheminée.)

EMILIE, criant.

Qu'est-ce que tu fais! {Elle s'accroupit et prend la pincette avec laquelle elle fouille dans les braises pour en retirer la pierre.)

ANATOLE la regarde quelques secondes pendant que^ les joues enflammées, elle est agenouillée devant le /eu, puis tranquillement.

Quelle grue ! {Il sort.)

Traduit par M. Maurice Rémon.

PERSONNAGES

MAX

BIANGA.

Le bureau de Max, d'un aspect général très sombre : tapis et tentures rouge foncé. Au fond, au milieu, une porte. L'ne deuxième à giuche. Au milieu de la chambre, une grande table à écrire, sur laquelle sont posés une lampe avec soa abat-jour, des livres et des papiers. A droite, une haute fenêtre. Dans le coin à droite, une cheminée où flambe un bon feu. Devant, deux sièges bas. Négligemment placé à côté, un écran rouge sombre.

MAX, assis à IcL table h écrire, lit une lettre tout en fumant son cigare.

« Mon cher Max, me voici de retour. Notre troupe va rester ici trois mois, comme vous l'avez sans doute lu dans les journaux. Ma première soirée sera consacrée à l'amitié : je serai ce soir chez vous. Bibi. » Bibi... autrement dit Bianca... Eli bien, Je vais l'attendre. (On frappe.) Serait-ce elle, déjà? Entrez.

ANATOLE entre, un gros paquet sous le bras, sombre.

Bonsoir.

MAX

Tiens... qu'est-ce que tu apportes là?

Je cherche un asile pour mon passé J

MAX

G'est-à-dire?... (Anaitole lui tend son paquet.) Eh bien?

Je t'apporte ici tout mon passé, toute ma jeunesse : garde-la.

MAX

Avec plaisir. Mais tu t'expliqueras bien un peu plus clairement.

Tu permets que je m'assoie ?

MAX

Naturellement. Mais pourquoi es -tu si solennel?

ANATOLE, qui s'est assis.

On peut fumer ?

MAX

Tiens, prends : ils sont de la dernière récolte.

ANATOLE allume un des cigares que lui a présentés Max.

Oh... supérieur!

MAX, montrant le paquet qu'Anatole a posé sur le bureau.

Et...?

Cette vie de jeunesse n'a plus sa place chez moi. Je quitte la ville.

MAX

Ah!

Je commence une existence nouvelle pour une durée indéterminée. Aussi faut-il que je sois libre et seul, et voilà pourquoi je me débarrasse de mon passé.

MAX

Alors, tu as une nouvelle maîtresse ?

Non... seulement je n'ai plus l'ancienne pour le moment. {S' interrompant brusquement et m.ontrant le paquet.) C'est à toi, mon cher ami, que je peux confier toutes ces niaiseries.

Des niaiseries!... Pourquoi ne les brûles-tu pas?

Je ne peux pas.

MAX

C'est de l'enfantillage.

Oh non ! C'est ma manière d'être fidèle. Je ne peux pas oublier une femme que j'ai aimée. Quand je fouille dans ces lettres, ces fleurs, ces boucles de cheveux — il faudra que tu me permettes de venir souvent chez toi, rien que pour y fouiller — alors, je me retrouve avec elles, elles revivent pour moi, et je les adore encore.

MAX

Alors, tu veux avoir des rendez-vous dans mon appartement avec tes anciennes maîtresses...?

ANATOLE, qui Vécoute à peine.

Souvent cette idée me vient... S'il existait un mot magique capable de les faire toutes reparaître 1 Si je pouvais les évoquer ici hors du néant I

MAX

Ce serait des néants assez disparates...

Oui, oui... imagine que je dise ce mot...

Tu en trouverais peut-être un efficace, par exemple : « 0 l'unique adorée ! »

Eh bien, j'appellerais : « 0 l'unique adorée! » Et les voici qui apparaissent, l'une sortant de quelque petite maison de la banlieue, l'autre du salon étincelant de son mari, l'une de sa loge d'actrice...

MAX

Plusieurs.

Plusieurs, soit. L'une de sa boutique de modiste...

MAX

L'une des bras d'un nouvel amant...

L'une de la tombe. Une d'ici, une de là... et les voilà toutes réunies.

MAX

Cette réunion pourrait manquer de charme. Car elles ont peut-être toutes cessé de t'aimer... mais aucune d'être jalouse.

Très sage. Ainsi donc reposez en paix.

Mais il s'agit maintenant de trouver une place pour cet imposant paquet.

Tu seras obligé de le diviser. {Il ouvre le paquet : de jolies petites liasses apparaissent^ attachées par des rubans.)

MAX

Ah!

Tout cela est bien en ordre.

MAX

Par nom ?

Oh non ! Chaque petit paquet porte une inscription : un vers, un mot, une remarque, qui suffisent à me rappeler l'aventure. Mais aucun

nom, car enfin chacune d'elles pourrait s'appeler Anna ou Marie.

MAX

Voyons un peu.

Saurai-je vous reconnaître toutes? Plus d'une gît là depuis des années, sans que je Taie jamais revue.

MAX, prenant un des petits paquets et lisant l'inscription.

« 0 ma charmante, ma farouche iMathilde, je vais, sur ton cou, Si tu me dérobes ta bouche, Faire pleuvoir des baisers fous. »

Mais c'est bien un nom, ça?

Oui, Mathilde. Mais elle ne s'appelait pas comme ça. Je lui embrassais toujours la nuque.

MAX

Qui était-ce?

Ne me le demande pas. Je l'ai tenue dans mes bras, cela suffit.

MAX

Allons, ne parlons plus de Mathilde. D'ailleurs, le paquet est bien petit.

Oui, il ne contient qu'une boucle de cheveux.

MAX

Pas une lettre?

D'elle? Oh, ça lui aurait donné une peine effroyable. Et où en serions-nous, si toutes les femmes nous écrivaient ! Allons, en voilà assez sur Mathilde.

MAX, lisant, comme plus haut.

« Sous un certain rapport, toutes les femmes sont les mêmes : elles deviennent insolentes quand on les prend en flagrant délit de mensonge. »

Oui, c'est bien vrai.

MAX

Qui était celle-là? Le paquet est très lourd.

A.NATOLE

Des huit pages de mensonges !

MAX

Et elle était iasoleate, par-dessua le marché ?

Quand je l'ai surprise. N'en parlons plus.

MAX

Laissons cette menteuse insolente.

Pas d'injures. Je l'ai tenue dans mes bras : elle est sacrée.

MAX

Voilà du moins une bonne raison. Alors, continuons. [Il lit.)

Pour dissiper l'humeur chagrine, Je songe à ton fiancé, ma chère...

Et je souris.

ANATOLE, souriant.

Ah, oui... celle-là!

MAX

Ah, qu'est-ce qu'il y a donc là-dedans ?

Une photographie. Elle, avec son fiancé.

MAX

Tu le connaissais?

Naturellement, sans cela je n'aurais pas pu sourire. C'était un imbécile.

MAX, très sérieux.

Elle l'a tenu dans ses bras : il est sacré.

Assez.

MAX

Laissons cette joyeuse enfant avec son fiancé ridicule. {Prenant un autre paquet.) Qu'est-ce que c'est que ça? Un seul mot.

Lequel ?

« La gifle. »

Ah oui, je me rappelle.

MAX

C'a été sans doute la conclusion?

Non, le point de départ.

MAX

Ah, bien 1 Et ceci : « Il est plus facile de

changer la direction d'une tlamme que de l'allumer. » Qu'est-ce que cela signifie ?

Eh bien, j'ai changé la direction de la flamme : c'est un autre qui l'avait allumée.

MAX

Soufflons la flamme... {Lisant.) « Elle a toujours sur elle son fer à friser. » (// regarde Anatole cVun air interrogateur.)

Eh bien, oui : elle avait toujours sur elle son fer à friser, à tout hasard. Mais elle était très belle. D'ailleurs je n'ai d'elle qu'un morceau de voilette.

Oui, ça se sent... (Continuant a lire.) « Comment t'ai-je perdue? »... Eh bien, comment l'as-tu perdue ?

Je n'en sais justement rien. Elle a disparu soudain de ma vie. Je t'assure que cela arrive souvent. C'est comme quand on oublie un parapluie quelque part et qu'on s'en aperçoit plusieurs jours après. On ne sait plus alors quand on l'a perdu.

MAX

Adieu, objet perdu. {Même jeu.) « Tu fus douce et charmante. ..

ANATOLE, achevant, l'air rêveur.

« Jeune fille aux doigts piqués. »

MAX

Celle-là, c'était Gora... n'est-ce pas?

Oui, tu l'as connue.

MAX

Sais-tu ce qu'elle est devenue ?

Je l'ai retrouvée plus tard, femme d'un ébéniste.

Vraiment ?

Eh oui, c'est comme ça que finissent ces petites filles aux doigts piqués. On les aime en ville et on les épouse en banlieue... C'était un vrai trésor.

MAX

Bon voyage ! ,Et qu'est-ce que c'est que ça?

« Épisode ». Il n'y a rien là-dedans... rien que de la poussière.

ANATOLE, prenant l'enveloppe dans sa main.

De la poussière?... Ce fut jadis une fleur.

MAX

Et que signifie cet « Épisode » ?

Oh! rien,, une idée fortuite. Ce ne fut qu'un épisode, le roman de deux heures... rien!... Oui, de la poussière. Que de tant de douceur il ne reste que cela... triste, n'est-ce pas?

MAX

Oui, bien sûr, c'est triste... Mais qu'est-ce qui t'a fait choisir ce mot? Tu aurais aussi bien pu l'écrire partout?

Sans doute, mais jamais je n'en ai eu conscience comme cette fois-là. Bien souvent, quand j'étais avec celle-ci ou celle-là, surtout dans les premiers temps, alors que j'avais encore une haute idée de moi-même, j'avais ces mots sur les lèvres : « Ma pauvre petite... ma pauvre petite ! »

MAX

Comment cela?

Eh bien, je me faisais l'effet d'être un esprit puissant. Ces jeunes filles, ces femmes... je les broyais sous mes pas. C'est la loi du monde, me disais-je... il faut que je passe sur vous.

MAX

Oui, tu étais le vent d'orage qui déchire et emporte les fleurs, n'est-ce pas?

Oui, c'est comme cela que je me déchaînais. Et voilà pourquoi je pensais : « Ma pauvre enfant ». Mais je me trompais. Je sais aujourd'hui que je ne suis pas un grand homme et je m'y résigne. Mais dans ce temps-là!

MAX

Eh bien, et cet épisode?

Oui, ce fut précisément comme ça... Ce fut un de ces êtres que j'ai trouvés sur mon chemin.

Et que tu as broyé.

Ecoute, quand j'y réfléchis, je me dis : celle-là, je l'ai vraiment broyée.

MAX

Ah!

Oui, écoute : c'est vraiment la plus jolie aventure que j'aie vécue... Je ne peux pas te la raconter.

Pourquoi ?

MAX

Parce que l'histoire est aussi banale que possible... C'est... ce n'est rien. Tu ne peux pas en sentir la beauté. Le secret de l'histoire, c'est que je l'ai vécue.

MAX

Et alors?

Alors, voilà! Je suis assis devant mon piano... c'est dans la petite chambre que j'habitais alors... le soir... Je la connais depuis deux heures... Ma lampe rouge et verte est allumée... Je parle de la lampe rouge et verte, parce qu'elle joue son rôle dans l'histoire.

MAX

Alors?

Alors? Eh bien, moi au piano, elle... à mes pieds, si bien que je ne peux pas atteindre la pédale. Sa tête repose sur mes genoux, et ses cheveux en désordre sont éclairés par la lampe, de reflets rouges et verts. J'improvise sur le piano, mais de la main gauche seulement : elle appuie ma main droite sur ses lèvres...

MAX

Alors?

Toujours ton « alors? » plein d'interrogations. Il n'y a rien de plus... Je la connais donc depuis deux heures et je sais aussi que, cette soirée passée, je ne la reverrai vraisemblablement jamais — elle me l'a dit — et en même temps je sens qu'en ce moment je suis follement aimé... L'air était grisant et tout parfumé de cet amour... Tu me comprends? {Max fait signe que oui.) Et j'avais encore cette pensée absurde et divine : Ma pauvre enfant 1 Cette aventure m'apparaissait si clairement- passagère! Tandis que je sentais sur ma main le souffle chaud de sa bouche, tout ce qui se passait là n'était déjà plus que du souvenir. Déjà c'était fixé. Elle avait été, une fois de plus, une de celles sur lesquelles je devais

marcher. Et le mot même me vint, ce mot si sec : épisode. Et en même temps, j'étais, moi, quelque chose d'éternel... Je savais aussi que la « pauvre enfant » ne pourrait jamais chasser cette heure de sa mémoire... pour celle-là entre toutes j'en étais sur. Souvent ou se dil : Demain matin, elle m'aura oublié. Mais cette fois, c'était bien différent. Pour la femme qui était là, étendue à mes pieds, j'étais tout un monde. Je sentais de quel amour sacré, impérissable, elle m'enveloppait en ce moment. Ce sont des choses qu'on sent, on ne m'ôtera pas cela de l'idée. Certainement en ce moment-là elle ne pouvait penser à autre chose qu'à moi... rien qu'à moi. Mais pour moi, elle était déjà le passé, quelque chose de fugitif, un « épisode ».

MAX

Qui était-elle donc au juste?

Mais tu la connaissais. Xous l'avions rencontrée un soir, en joyeuse compagnie, et d'ailleurs tu l'avais déjà vue avant, je crois.

MAX

Enfin qui était-ce donc? J'en ai connu pas mal... avant. Tu me la décris, à la lueur de ta suspension, comme une figure de rêve.

B/BL/OTHECA ]

ANA.TOLE

Oh, dans la vie, ce n'était pas ça. Sais-tu ce qu'elle était? Mais je vais lui ôter son auréole.

Alors, c'était?.,.

ANATOLE, avec un sourire.

C'était une femme... de...

MAX

De théâtre?

Non... de cirque.

MAX

Pas possible !

Oui, c'était Bianca. Je ne t'avais pas dit que je l'avais revue une fois, après cette soirée.

MAX

Et tu crois vraiment que Bibi t'a aimé?

Oui, précisément elle. Huit ou dix jours après cette petite fête, nous nous rencontrâmes dans la rue... Elle devait partir, le lendemain matin, avec toute la troupe, pour la Russie.

MAX

Alors, il n'était que temps.

Je m'en doutais bien : pour toi, maintenant, l'aventure a, perdu tout son charme. Tu n'as pas encore découvert le vrai secret de l'amour.

MAX

Et quel est pour toi le mot de cette énigme qu'est la femme?

L'ambiance.

MAX

Ah!... il te faut la demi-obscurité, ta suspension rouge et verte, ton piano ?

Eh oui, c'est cela. Et cela fait pour moi la vie si multiple et si changeante qu'une nuance suffît à me transformer le monde. Pour toi, pour mille autres, cette femme aux cheveux étincelants,. cette suspension que tu blagues, que seraientelles ? une écuyère de cirque et un verre rouge et vert, avec une lumière derrière. Alors, évidemment le charme est rompu ; alors sans doute on vit, mais on ne vivra jamais une belle

t02 ANATOLE

heure. Vous vous jetez lourdement dans une aventure, brutalement, les yeux grands ouverts, mais le cœur fermé, et l'aventure reste pour vous incolore. Mais de mon âme à moi, jaillissent et se répandent mille lumières et mille couleurs, et je peux sentir, là où vous ne faites que... jouir.

MAX

C'est une véritable source magique que ton « ambiance ». Toutes les femmes que tu aimes y plongent et t'en rapportent un merveilleux parfum d'aveatures et d'étrangeté, dont tu t'eni- Tres.

Si tu veux...

MAX

Mais pour ton écuyère de cirque, tu pourras difiicilement m'expliquer qu'elle ait dû forcément, sous la lueur rouge et verte, éprouver la même chose que toi.

Mais je sentais nécessairement ce qu'elle éprouvait entre mes bras.

MAX

Enfin, je l'ai connue moi aussi, ta Bianca, et mieux que toi.

Mieux que moi ?

MAX

Oui, mieux, parce que nous ne nous aimions pas nous deux. Pour moi ce n'est pas une figure de rêve. Pour moi, elle n'est rien de plus que cent autres qui sautent à travers des cerceaux, ou figurent, en jupe courte, dans le dernier quadrille.

Oui...

MAX

Et elle n'était rien de plus. Je l'ai vue comme elle était. C'est de la riche et belle vie de ton âme que tu as tiré la jeunesse et l'ardeur imaginaires que tu as découvertes en elle.

Non. Cela m'est arrivé quelquefois, oui, mais pas ce jour-là. Je ne veux pas la faire meilleure qu'elle n'était. Je n'étais pour elle ni le premier, ni le dernier... j'étais...

MAX

Eh bien ! qu'étais-tu? Un entre beaucoup. Elle était la même dans tes bras que dans ceux des autres : la femme à son moment suprême.

Tu ne m'as pas compris.

MAX

Oh non, c'est toi qui te méprends. Je voulais . simplement dire que tu peux avoir éprouvé le charme le plus doux, tandis que cela ne signifiait rien de plus pour elle que bien d'autres fois déjà. Le monde, pour elle, était-il donc si merveilleux?

Tu la connaissais très bien?

MAX

Oui, nous nous rencontrions souvent dans la joyeuse bande où tu étais venu une fois avec moi.

Et c'était tout?

MAX

Tout. Mais nous étions bons amis. Elle avait de l'esprit, nous aimions bien bavarder tous les deux.

Et c'était tout?

MAX

Tout.

... Et pourtant... elle m'a aimé.

MAX

Si nous continuions à lire... {Il prend un des^ petits paquets.) « Si je pouvais savoir ce que signifie ton sourire, ô femme aux yeux verts... »

Sais-tu d'ailleurs que toute la troupe vient d& revenir ici?

MAX

Bien sûr, et elle aussi.

Probablement.

MAX

C'est absolument certain. Je vais même la revoir ce soir.

Comment? Toi ? Tu sais donc où elle demeure ?

MAX

Non, elle m'a écrit, elle va venir ici.

ANATOLE, bondissant de son siège.

Comment? Et tu me le dis seulement maintenant?

MAX

Qu'est-ce que ça peut te faire ? Tu veux être « libre et seul. »

Je sais bien !

MAX

Et puis rien n'est plus triste qu'un charme réchauffé.

Tu veux dire?...

MAX

Je veux dire que tu dois bien te garder de la revoir.

Parce qu'elle pourrait redevenir dangereuse pour moi ?

MAX

Non, parce que ce fut si beau naguère. Rentre chez toi, avec ton souvenir délicieux. Il ne faut pas toucher au passé.

Je ne vais pourtant pas renoncer à une rencontre qui s'olîre à moi si facilement.

MAX

Elle est plus sage que toi. Elle ne t'a pas écrit... peut-être d'ailleurs tout simplement parce qu'elle t'a oublié.

Quelle absurdité !

MAX

Gela te paraît impossible?

Gela me fait rire.

MAX

Tout le monde n'a pas des souvenirs comme les tiens.

Oh... cette heure... autrefois...

MAX

Eh bien?

Ge fut une de ces heures inoubliables...

MAX

J'entends quelqu'un dans l'antichambre.

C'est elle!

MAX

Va-t'en, passe par ma chambre

à coucher.

Ce serait trop

bête.

Va donc... pourquoi veux-tu détruire le charme ?

Je reste. (On frappe.)

MAX

Va-t'en vite. {Anatole secoue la tête.) Alors, mets-toi là, qu'au moins elle ne te voie pas tout de suite... là. {Il le pousse vers la cheminée de telle sorte qu'il est en partie caché par l'écran.)

ANATOLE, s'appui/ant au dessus de la cheminée.

Comme tu voudras. (On frappe.)

MAX

Entrez.

BiANCA, entrant^ vivement.

Bonsoir, cher ami. Me voici revenue.

MAX, lui tendant les mains»

Bonsoir, ma chère Bianca. C'est gentil à vous, vraiment gentil.

BIANCA

Mais vous avez bien reçu ma lettre? Vous êtes le premier... c'est-à-dire, le seul...

MAX

Vous pensez si j'en suis fier.

BIANCA

Et que deviennent les autres? Notre bande de chez Sacher? Existe-t-elle toujours? Est-ce qu'on se retrouvera encore, tous les soirs, après la représentation ?

MAX, tout en Vaidant à se débarrasser.

Mais il y avait des soirs où on ne pouvait pas vous trouver.

BIANCA

Après la représentation ?

MAX

Oui, où vous disparaissiez immédiatement après.

BIANCA, souriant.

Ah oui... naturellement... Comme c'est gentil

l'IO ANATOLE

(le s'entendre dire ça, sans la moindre nuance de jalousie. Il faut avoir aussi des amis comme vous...

MAX

Oui, oui, c'est nécessaire.

BIANGA

Qui vous aiment, sans vous tourmenter.

MAX

Ça ne vous est pas arrivé souvent?

BIANGA, apercevant l'ombre d'Anatole.

Mais vous n'êtes pas se\i\...? {Anatole s' avance et s'incline.)

MAX

Une ancienne connaissance.

BiA>-GA, prenant son face-k-main.

Ah!...

ANATOLE, se rapprochant.

Mademoiselle...

Que dites-vous de cette surprise, Bibi ?

cfANGA, un peu gênée, cherche visiblement dans ses souvenirs.

Ah, vraiment, nous nous connaissons...

Mais certainement, Bianca.

BIANCA

Bien entendu, nous nous connaissons très bien...

ANATOLE, ému, prenant la main de Bianca dans les siennes.

Bianca...

BIANCA

Mais où nous sommes-nous donc vus... où donc... Ah oui !

MAX'

Rappelez-vous...

BIANCA

Sans doute... c'était... à Saint-Pétersbourg.., n'est-ce pas?...

ANATOLE, laissant brusquement retomber la main.

Ce n'était... pas à Saint-Pétersbourg, mademoiselle. {Il se détourne pour s'en aller.)

BIANCA, à Max, avec inquiétude.

Qu'a-t-il donc ? Est-ce que je l'ai froissé?

MAX

Voilà qu'il disparaît... {Anatole s'est éclipsé par la porte du fond.)

BIANCA

Oui, qu'est-ce que cela veut dire ?

MAX

Voyons, vous ne l'avez donc pas reconnu?

BIANCA

Reconnu... si, si. Mais je ne me rappelle plus très bien...

MAX

Mais, Bibi, c'est Anatole !

BIANCA

Anatole? Quel Anatole?

MAX

Anatole... le piano... la suspension... verte et rouge... à Vienne même... il y a trois ans...

BIANCA, se prenant le front.

Que je suis sotte ! Anatole ! {Elle va à la porte.) Il faut que je le rappelle... {Elle ouvre la porte.) Anatole ! {Elle court, derrière la scène, dans la cage de l'escalier.) Anatole !

MAX reste ià, souriant; il ia suivie jusque sur le seuil.

Eh bien ?

BiANCA, rentrant.

Il doit être déjà dans la rue. Vous permettez? (Elle ouvre vivement la fenêtre.) Le voilà qui passe.

MAX, derrière elle.

Oui, c'est bien lui.

BIANCA, appelant.

MAX

Il ne vous entend pas.

BIANCA, frappant légèrement du pied.

Quel dommage ! Il faudra m'excuser auprès de lui. Je l'ai vexé, ce cher et brave garçon.

MAX

Alors, vous vous souvenez tout de même de lui?

BIANCA

Bien sûr. Seulement... il ressemble à s'y tromper à quelqu'un que j'ai connu à Péterabourg.

MÀXj la rassurant.

Je le lui dirai.

BIANCA

Et puis, quand on a été trois ans sans penser à quelqu'un et qu'il se dresse tout à coup devant vous. . . On ne peut pourtant pas tout se rappeler.

MAX

Je vais refermer la fenêtre. Il fait froid. {Il ferme la fenêtre.)

BIANCA

Mais je le reverrai bien pendant mon séjour ici?

MAX

Peut-être. Mais il faut que je vous montre quelque chose. {Il prend V enveloppe sur la table et la lui tend.)

BIANCA

Qu'est-ce que c'est que ça ?

MAX

C'est la fleur que vous portiez ce soir-là... ce fameux soir.

BIANCA

Il l'a gardée...

Comme vous voyez.

BIANCA

Il m'a donc aimée ?

MAX

D'un amour ardent, infini, éternel... comme toutes celles-ci. (Il montre les petits paquets.)

BIA>'CA

Comme... toutes celles-ci! Qu'est-ce que cela signifie ? Est-ce que ce ne sont que des fleurs ?

MAX

Des fleurs, des lettres, des boucles de cheveux, des photographies. Nous étions justement en train de les mettre en ordre.

BiANCA, avec irritation.

Sous difl'érentes rubriques...

MAX

Oui, évidemment.

BIANCA

Et dans laquelle me classez-vous ?

MAX

Dans celle-ci... je crois. {Il jette l'enveloppe dans la cheminée.)

ilfi ANATOLE

BIANCA

Oh!

MAX, à part.

Jeté venge, ami Anatole... de mon mieux... [Haut.) Là... et maintenant ne soyez pas fâchée. Asseyez-vous là, près de moi, et racontez-moi quelques détails sur ces trois dernières années.

BIANCA

Ah oui, je suis bien en train ! Après une pareille réception 1

MAX

Je suis pourtant votre ami... Allons, venez, Bianca... Racontez-moi un peu.

BIANCA se laisse attirer sur le fauteuil qui est près de la cheminée.

Mais quoi ?

MAX, se laissant tomber sur un siège en face d'elle.

Parlez-moi, par exemple, de « celui qui lui ressemblait tant », à Saint-Pétersbourg.

BIANCA

"Vous êtes insupportable.

MAX

Allons...

BiANCA, aigre-douce.

Mais que voulez-vous que je raconte?

Commencez toujours : Il y avait une fois... Voyons : Il y avait une fois une grande, grande ville...

BIANCA, avec mauvaise humeur.

... Où se trouvait un grand, grand cirque.

MAX

Et il y avait aussi une petite, petite artiste...

BIANCA

... Qui sautait à travers un grand, grand cerceau... {Elle rit doucement.)

MAX

Voyez-vous, ça va. (Le rideau com.mence à descendre tout doucement.) Dans une loge... eh bien... dans une loge venait tous les soirs...

BIANCA

... Dans une loge venait tous les soirs un beau, beau jeune homme... Ah Dieu !

MAX

Eh bien... et puis?

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