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LE RIDEAU EST TOMBE

SOUPER D'ADIEU ^'

Traduit par M. Maurice Vaucaire.

(1) Ce dialogue a été adapté librement par M. Maurice Vaucaire et joué au théâtre des Capucines par madame Charlotte Wiehe, puis repris par Miss Campton.

PERSONNAGES

MAX

ANNIE

Un Maître d'hôtel.

SOUPER D'ADIEU

Un cabinet particulier chez Sacher. Anatole, planté devfint la porte, donne des ordres au maître d'hôtel. Max est étendu sur un divan.

MAX

Eh bien ! Ce n'est pas encore fini?

Mais si, mais si. {Au maître d'hôtel.) Vous avez bien compris? [Le viaître d'hôtel sort.)

MAX, pendant qu'Anatole revient au milieu de la pièce.

Et si elle ne venait pas du tout?

Pourquoi « pas du tout »? Il n'est que dix heures...

MAX

Mais le ballet est fini depuis une heure !

Le temps de se démaquiller, de se déshabiller, de se rhabiller... Je n'ai pas eu le courage d'aller l'attendre derrière l'Opéra...

MAX

Ne la gâte donc pas.

En voilà la preuve. Si tu savais!...

MAX

Cette marque d'indifférence est encore une manière de gâter les femmes.

Je voulais dire tout autre chose... oui, si tu savais!...

MAX

Vas-y. . .

Et même il me faut un réel courage...

MAX

Tu veux te marier avec Annie?

Oh non! c'est bien plus grave!

SOUPER d'adieu 123

C'est fait. Tu l'épouses demain?

Que tu es peu sérieux ! Gomme s'il n'y avait pas des choses plus sérieuses que toutes ces futilités conventionnelles!

AIAX

Quoi? Tu viens de te découvrir des sentiments nouveaux?... Et tu crois qu'elle y comprendra quelque chose ?

Puisque tu ne devines pas, voilà : c'est la fini

MAX

Ah!

Oui... Je célèbre la fin de mon amour en un souper qui sera délicieux.

MAX

Tiens! Tiens!

Parfaitement!,.. Souper d'adieu...

MAX

Alors, qu'est-ce que je fiche ici?

Mon amour agonisait; il est mort... tu vas lui fermer les yeux...

MAX

Jolie commission.

Voilà huit jours que je remets ce souper... Cette fois, ça y est.

MAX

Huit jours que tu n'as pas soupe? Eh bien! Tu dois avoir un rude appétit...

C'est-à-dire que nous soupons tous les soirs ensemble depuis huit jours... Mais je n'ai pas encore trouvé le mot, le vrai mot... .le n'ai pas osé me risquer... Et ça me rend nerveux.

MAX

Et tu veux que je te souffle ce mot qui ne te vient pas...

Est-ce que je sais? Ça te regarde... En tout cas tu dois me soutenir, si cela est nécessaire, tu dois atténuer, calmer, expliquer d'une façon claire et compréhensible.

SOUPER d'adieu 125

MAX

Bon... Tu seras donc bien gentil de me dire tout, de me confier pourquoi tu es résolu à provoquer cette rupture?

Avec plaisir... Elle m'ennuie !

MAX

Et il y en a une autre qui t'amuse ?

Oui.

MAX

Très bien! Très bien!

Et quelle autre !

MAX

L'être rêvé!

L'être nouveau, l'être unique.

MAX

Oui, la perfection.

Représente-toi une créature... d'une harmonie... d'un charme... d'une mélancolie sou-

.\\âj-

riante et malicieuse... Et couronnant le tout, une jolie petite tête blonde... comme... comme... Ah! qu'elle est difficile à décrire 1 . . . On se sent bon et doux auprès d'elle... Quand je lui apporte deux sous de violettes, elle a des larmes dans les yeux.

MAX

Et quand tu lui offres une perle...

Non, non, tu te trompes, crois-moi... c'est une fille simple... Je te jure mémo que ça ne l'amuserait pas de souper ici... Le luxe, l'élégance, le confortable la laissent absolument indifférente... Ce qu'elle adore, c'est de diner dans des restaurants modestes, au milieu de bons bourgeois et de petits employés.

MAX

Mais tu viens de me dire qu'avec Annie...

Mais c'est exact! Je soupe deux fois tous les soirs... A cinquante sous avec celle que je veux garder et à cinquante francs avec l'autre que je voudrais perdre... Et jusqu'ici je n'ai réussi ni avec l'une ni avec l'autre.

SOUPER d'adieu 127

MAX

Tu devrais essayer d'emmener Annie dans une brasserie, et la nouvelle tête blonde ici. Comme ça, tu arriverais peut-être.

Je te dis que non... ça a l'air enfantin, mais je te jure qu'elle est désolée quand je veux commander un vin supérieur, quand je propose le moindre extra...

MAX

Elle a les larmes aux yeux.

Elle refuse.

MAX

Alors, tous ces temps-ci tu n'as bu que du petit vin en carafe?

De sept à neuf, oui... Mais après je sable le Champagne avec ma petite danseuse... C'est la vie...

MAX

Pas toujours.

Ah ! je l'ai suffisamment savouré, le contraste. . .

Mais comme je suis un honnête homme et un homme libre...

MAX

Que feras-tu?

Je ne puis continuer ce double jeu... car je perds toute mon indépendance et je mens... C'est trop pour moi.

MAX

Oh! devant moi, tu n'as pas à te gêner.

Je suis ainsi... faire l'hypocrite auprès d'une femme quand on ne ressent plus rien pour elle, c'est gai...

MAX

Et dissimuler auprès d'une femme quand on l'aime, c'est triste.

D'autant plus que, vis-à-vis d'Annie, la situation pourrait être nette et si facilement... Le jour où je lui ai juré un amour éternel, je l'ai avertie : a Ma petite Annie, si jamais l'un de nous sent un beau jour que ça va vers la fin,

SOUPER D*ADIEU 129

que le cœur a changé d'idée, eh bien ! il le dira carrément à l'autre et on se fera libres. »

MAX

Ah ! vous vous êtes dit ça le jour où vous vous juriez un amour éternel!...

Et je lui ai souvent répété : « Nous n'avons pris aucun engagement l'un vis-à-vis de l'autre, nous nous séparerons quand notre temps arrivera... Pas de trahison surtout, je déteste ce genre-là. Pas de trahison. »

Certes ! Eh bien, alors ! ça marchera tout seul aujourd'hui.

A présent que je dois dénoncer le traité, je n'ose plus... Je lui ferai certainement beaucoup de peine, elle pleurera et il m'est impossible d'être de sang-froid devant des larmes. Si elle pleure je retombe amoureux d'elle, c'est sûr, et du coup je trompe l'autre... Ce qui n'est pas du tout dans mes intentions.

MAX

Oui, pas de trahison ! C'est mauvais genre.

Si tu es là, tout se passera comme il faut. Ton calme, ton sang-froid absorberont bien vite le côté coco des adieux. Devant toi on ne pleure pas.

MAX

Je ne sais pas à quoi je servirai ; en tout cas, je serai là... Quant à la consoler... non... ça, c'est tout à fait contre mes principes... tu es un ami, tu es sacré...

Que tu es drôle 1.,. Tu la consoleras dans une certaine mesure... Enfin, tu as toute latitude pour me débiner, pour l'assurer qu'en me perdant, elle ne perd pas grand' chose...

Ça, je veux bien...

Tu lui diras qu'elle en trouvera cent autres plus riches.

MAX

Plus beaux... plus intelligents...

Ah ! pardon... n'exagère rien. (Le maitre

SOUPER d'adieu 131

d'hôtel ouvre la porte. Annie entre, manteau élégant, boa déplumes blanches, gants blancs h la m.ain, un immense chapeau blanc.)

ANNIE

Bonsoir.

Bonsoir, Annie. Tu m'excuses. Si tu savais..'

ANNIE

Eh bien! on peut vraiment compter sur toi. {Elle jette son nnanteau sur un meuble.) J'ai regardé de tous côtés à la sortie du théâtre, à droite, à gauche, personne!

Et tu as eu la bonne idée de ne pas attendre davantage.

Probablement, Bonsoir, Max. (A Anatole.) Pendant tout ce temps-là, tu aurais pu faire servir.

C'est commandé. {Il Ter/i^rasse.) Mais tu n'as pas de corset?

ANNIE

Pour souper avec toi?... Tu m'excuses?...

C'est à Max qu'il faut demander pardon..

ANNIE

Ah! non, mon vieux... Et puis ça ne le gêne pas, Max, que je n'aie pas de corset... N'est-ce pas, Max?... Allons, mangeons... (Le maître d'hôtel frappe à la, porte.) Entrez... Servez... (Le maître cVhôtel sort.) Tu n'étais pas dans la salle?...

Je n'ai pas pu ce soir... j'avais à...

ANNIE

Tu n'as rien perdu... C'était assommant.

MAX

Quel opéra jouait-on avant le ballet ?

Je n'en sais rien... {Ils sont k table.) Je vais de ma loge à la scène... il ne faut pas me demander autre chose... Anatole, je voudrais te dire un mot.

Parfaitement. C'est important ?

ANNIE

Ça dépend des goûts... Tout de même, tu

SOUPER d'adieu 133

seras peut-être surpris. (Le maître tVhôtel sert.)

MAX

Si ma présence...

ANNIE

Vous ne nous gênez pas... Mais ça ne regarde pas celui-là. [Elle désigne le maître d'hôtel.) Allez, nous vous sonnerons... (Le maître d'hôtel sort.)

Alors ?

ANNIE

Quand je dis que tu seras surpris, j'exagère peut-être. Au fond, tu ne seras pas surpris du tout... ça ne peut pas te surprendre, et puis, vrai, ça n'a aucune importance.

MAX

Au poker, on dirait qu'elle est sublime, elle double l'enjeu.

Ne l'interromps pas.

AN.NIE

D'abord, sont-ce des Ostende ou des Côtes- Rouges ?

ANAfOLE

Voilà qu'elle s'occupe des huîtres maintenant... Ce sont des Ostende...

ANNIE

C'est ce que je me disais... Moi je suis folle d'huîtres... C'est la seule chose qu'on puisse manger tous les jours... sans s'en dégoûter.

MAX

C'est mon avis.

ANNIE

N'est-ce pas ?

Tu voulais nous dire quelque chose d'important, tout à l'heure ?

ANNIE

Non, ce n'est pas important. Au fond, si, c'est important... très... même... Te souviens-tu qu'un jour tu m'as fait une proposition ?...|

Je t'en ai fait beaucoup ! . . . De laquelle s'agit-il?

ANNIE

De 'la suivante. Tu m'as dit : « Mon amour, nous ne nous tromperons jamais... »

SOUPER d'adieu 135

ANATOLE, interloqué.

Oui. Mais je suppose...

ANNIE

Qu'il est trop tard ?

ANATOLE, affolé.

Que dis-tu?

ANNIE

Non, il n'est pas trop tard. Je te le dis à temps, juste à temps... demain il sera peut-être trop tard. Tu as compris, n'est-ce pas?

ANATOLE, même jeu.

Est-ce que tu es folle?

MAX, gai.

Hein?

ANNIE

Mon vieux, il faut manger tes huîtres, tes Ostende, sinon je ne te raconterai rien.

Je n'aime pas beaucoup ce genre de plaisanteries.

Alors je reprends. Il a été bien convenu que nous nous le dirions tranquillement, si ça arri-

vait un jour... Et justement, voilà que c'est arrivé...

C'est-à-dire ?

ANNIE

C'est-à-dire que je soupe avec toi pour la dernière fois.

Est-ce que tu pourrais t'expliquer plus clairement?

ANNIE

Ça devait finir un jour entre nous, c'est fini.

Comment?

MAX, en riant.

C'est exquis.

ANNIE

Qu'est-ce que vous trouvez d'exquis là-dedans ? Exquis ou pas exquis, c'est comme ça.

Ma chérie, je n'ai pas encore très bien saisi... On t'a demandée en mariage ? Tu te maries la semaine prochaine ?

SOUPER d'adieu 137

ANNIE

Oh ! si ça n'était que ça ! Ce ne serait pas une raison pour te rendre ta liberté, ou si tu aimes mieux, pour te donner congé.

ANATOLE, furieux.

Tu me donnes congé?

ANNIE

Tant pis! Il faut que ça sorte... Je suis amoureuse...

ANATOLE, riant jaune.

Ahl

ANNIE

Follement amoureuse.

De qui?

ANNIE, à Max qui rit.

Je vous en prie, Max, ça n'a rien de risible. Pourquoi vous tordez- vous tout le temps?

MAX

C'est tellement rigolo.

ANATOLE, à Annie.

Laisse donc Max tranquille. Ça ne le regarde pas, ceci est entre nous... Tu me dois des éclaircissements.

ANNIE

Mais je te les donne... puisque je te dis, je te dis que je suis amoureuse... d'un autre, bien entendu... c'est net, c'est limpide, c'est carré... N'avons-nous pas décidé autrefois que nous serions francs et braves ?

Mais sacré nom de nom, de qui?

ANNIE

Ah! mon vieux, tâche de ne pas être grossier, ou je m'en vais. [Elle fait mine de se lever.)

MAX, les cabnant.

Allons I allons!

ANNIE, à Max.

Qu'est-ce qu'il a ce soir?

J'exige... j'exige catégoriquement...

ANNIE, à Max.

Je vous en prie, mon petit Max, sonnez... Je meurs de faim. {Max se lève.)

Par exemple ! tu as faim en un pareil moment?

SOUPER d'adieu 139

MAX, en passant tout près d'Anatole.

Elle n'a pas l'air de souper pour la dernière fois, mais bien pour la première. (Le maître d'hôtel paraît.)

Qu'est-ce que vous voulez?

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