Anatole de Courde de Montaiglon, 1824-1895; notice biographique
L’homme de science et de cœur qui, empruntant à un maître éminent du xvi® siècle cette belle et mélancolique devise, sut y conformer la discipline de sa vie entière, mérite de laisser dans la mémoire de ceux qui l’ont connu un durable et noble souvenir. Ce sera le grand honneur d’Anatole de Montaiglon d’avoir aimé la science pour elle-même, avec un désintéressement absolu, avec une modestie de plus en plus rare, d’avoir voulu apprendre, apprendre toujours, apprendre partout, jusqu’à la dernière heure, sans souci des honneurs et des distinctions.
En acceptant, comme un devoir d’amitié, la tâche de retracer la carrière de cet honnête homme, de ce rare érudit, je me suis proposé d’insister avant tout sur les traits auxquels se reconnaît l’élévation de son caractère, de faire ressortir l’originalité de son esprit, sans m’étendre sur la longue liste de ses productions scientifiques et littéraires. Aussi bien, la bibliographie de ses travaux, récemment imprimée et dont la publication fut une des joies les plus vives de sa verte vieillesse, nous dispense-t-elle de présenter ici une énumération qui ne saurait être complète.
Le catalogue complet de son œuvre est fait d’une façon définitive; il serait inutile d’y revenir. Il est préférable, croyons-nous, pour rendre un suprême hommage à cette chère mémoire, de
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retracer aussi tidèlement que possible les traits de cette physionomie sympathique, de ce galant homme toujours disposé à se dépenser pour les autres, toujours accueillant pour les débutants et les humbles, et dont la bienfaisance ignorée n’a été pleinement mise au jour que par des indiscrétions posthumes.
Anatole de Montaiglon appartenait à une famille de petite noblesse provinciale, originaire de Franche-Comté. Dans les archives de la paroisse de Notre-Dame de Jussan-Monthier (5fc), déposées à Thotel-de-ville de Besançon, est conservé l’état civil de ses ascendants jusqu’au milieu du xviii® siècle et même au delà.
Son bisaïeul, Valentin de Gourde de Montaiglon, qualifié, dans un acte de mariage où il figure comme témoin ^ du titre d’officier de M. le duc de Randan, eut de sa femme, Marie-Nicole Juppin, entre 1745 et lySS, au moins sept enfants^, dont plusieurs moururent en bas âge. L’un de ces fils, Jacques- Valentin, était né le 3i octobre 1754; un autre, Théophile-Valentin, vint au monde le 5 janvier 1756; un autre enfin, Pierre-Jean-Baptiste, dont la date de naissance n’a pu être précisée, est le grand-père de celui dont nous racontons la vie. Elle remonterait, d’après l’acte de naissance de notre ami, cité plus loin, à l’année 1758.
On trouvera peut-être que c’est trop s’appesantir sur des dates et des faits bien éloignés ; mais la famille étant éteinte aujourd’hui, comme son dernier représentant avait pris la précaution de réunir et de garder soigneusement ces notes généalogiques, nous croyons respecter ses secrètes intentions en les sauvant de l’oubli.
Par quel lien se rattachait à ceux qu’on vient de nommer ce greffier des états de Languedoc, dont notre ami nous a entretenu plus d’une fois et qui entreprenait à pied, chaque année, un voyage
1. Le II février 1765, Valentin de Gourde de Montaiglon assiste, en qualité de témoin, au mariage de Jacques-Julien de Poivre, bourgeois de Paris, avec Marie-Geneviève Juppin, tille de Jean Juppin, bourgeois de Paris, et de Geneviève Blanchard. Ce sont évidemment des parents très proches du témoin.
2. Naissance de Marie-Claude le 7 septembre 1748; naissance de deux jumeaux Louis et Pierre-Guillaume le 28 janvier i75i; Louis meurt le 28 avril 1753; mort de Marie-Geneviève, âgée d’environ sept ans et demi, le 21 septembre 1752; naissance de Jacques-Valentin le 3i octobre 1754 et de Théophile-Valentin le 5 janvier 1756.
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d’un mois, pour aller remplir son office à Toulouse, nous avons omis de nous en informer, et le souvenir de ce marcheur infatigable demeurera très confus.
Combien de fois, par contre, avons-nous entendu parler de cette aïeule, d’un esprit charmant et incisif, d’une intelligence supérieure, dont l’instruction avait été toutefois quelque peu négligée, comme il arrivait souvent aux femmes de ce temps-là! Aussi, bien que ses lettres fussent d’un tour délicieux, d’un style exquis, déployait-elle toutes les ruses de la plus subtile diplomatie pour retirer des mains où ils étaient arrivés les billets qu’elle avait écrits, et notre ami, qui aimait à vanter les grâces du style épistolaire de sa parente, ne pouvait présenter un seul échantillon de son écriture.
Dans cette galerie d’ancêtres, la figure la plus originale sans contredit est celle du grand-père paternel, Pierre-Jean- Baptiste, né, comme on l’a dit plus haut, vers 1760. Agé d’une trentaine d’années au début de la Révolution, doué d’un esprit vif et primesautier, répandu dans la bonne société parisienne, il s’était trouvé fort jeune en relations suivies avec plusieurs hommes politiques considérables, notamment avec Mirabeau. Comme beaucoup de ses contemporains, il improvisait facilement d’assez jolis vers; ce talent le faisait rechercher dans la société des hommes de sa génération. 11 a laissé des témoignages écrits de sa verve poétique et aussi des notes personnelles sur les personnages célèbres qu’il connut en 1789. La prudence lui fit détruire ces papiers compromettants sous la Terreur, et c’est grand dommage; car les souvenirs, écrits quarante ans plus tard pour son petit-fils, dans un âge avancé, attestent son excellente mémoire en même temps qu’un curieux esprit d’observation.
Ce vieillard rappelait volontiers les poésies parfois un peu gauloises de sa jeunesse; n’est-ce pas une faiblesse assez commune à toutes les personnes de cette époque? Mais, parmi ces pièces inspirées par le goût régnant, il en est une qui, en raison de son caractère politique, mérite d’arrêter un moment l’attention.
C’était en 1792. Rouget de l’Isle venait d’improviser les strophes enflammées de la Marseillaise. Malgré la gravité des événements, la gaieté française ne perdait pas ses droits, et les
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jeunes gens ne négligeaient aucune occasion de s’assembler pour se divertir. Un jour que le grand-père de notre ami se trouvait en compagnie de plusieurs amis, au nombre desquels figurait un certain Sedaine, neveu du poète dramatique et auteur lui-même de plusieurs pièces de théâtre jouées sur le boulevard, il vint à l’idée de la bande joyeuse de composer une parodie des paroles du chant républicain sur l’air déjà devenu populaire. L’un des gais compagnons commença, les autres donnèrent la réplique; mais les principaux auteurs de cette parodie burlesque furent Jean-Baptiste de Montaiglon et Sedaine le neveu. C’est ce qui résulte des notes originales que nous avons sous les yeux.
Cette parodie n’avait, au demeurant, aucune intention satirique; aussi, ne paraît-elle pas avoir attiré le moindre désagrément à ses auteurs; d’ailleurs, ils se gardèrent bien de se vanter tout haut de leur exploit. Cette Marseillaise bachique devait avoir une singulière fortune. Elle ne tarda pas à se répandre dans le peuple et dans l’armée. Nous tenons d’une source très sûre que les conscrits de la République, en marchant à l’ennemi, entonnaient sur la musique nîilitaire jouant l’air patriotique, non les paroles de Rouget de l’Isle, mais les couplets à boire composés par Sedaine et de Montaiglon.
Nous en avons retrouvé et publié naguère^ le texte complet d’après le manuscrit écrit de la main de l’auteur. Il ne sera pas hors de propos d’en rappeler ici le premier et le dernier couplet, à titre de simple curiosité. Voici le début :
Allons, enfants de la Courtille,
Le jour de boire est arrivé!
C’est pour nous que le boudin grille.
C’est pour nous qu’on l’a réservé... (bis)
Ne voit-on pas dans la cuisine Rôtir et dindons et gigots :
Ma foi, nous serions bien nigauds Si nous leur faisions triste mine.
A table, citoyens, vuidons tous les flacons 1 Buvons, buvons 1
Qu’un vin bien pur humecte nos poumons.