LE RIDEAU TOMBE
Traduction de M. Maurice Rémon.
PERSONNAGES
ELSE
Chez Anatole, à la tombée de la nuit. La pièce est d'abord un moment vide, puis Anatole et Max entrent.
MAX
Allons... Voilà encore que je suis monté avec toi!
ANATOLE
Reste encore un peu.
MAX
Est-ce que je ne te dérange pas ?
ANATOLE
Reste, je t'en prie. Je n'ai pas envie d'être seul, et qui sait seulement si elle viendra !
MAX
Ah!
160 ANATOLE
ANATOLE
Sept fois sur dix j'attends pour rien.
MAX
Moi, je ne supporterais pas ça.
Et souvent il faut avaler les excuses... ah, elles sont si vraies !
MAX
Les sept fois ?
ANATOLE
Est-ce que je sais ! Ah, je te le jure, rien n'est plus épouvantable que d'être l'amant d'une femme mariée.
MAX
Oh si... d'être son mari.
ANATOLE
Et cela dure déjà depuis... combien de temps?... deux ans... allons donc!... plus que ça. Il y a eu deux ans au carnaval, et nous en sommes maintenant au troisième « printemps de notre amour... »
MAX
Mais qu'est-ce que tu as ?
AGONIE 16i
ANATOLE, qui s' est jeté, sans ôter son pardessus ni poser sa, canne, sur un fauteuil, près de la fenêtre.
Ah, je suis las, je suis nerveux, je ne sais pas
ce que je veux. . .
MAX
Fais un voyage.
Pourquoi ?
MAX
Pour abréger la fin.
ANATOLE
Que veux-tu dire par « la fin » ?
MAX
Je t'ai déjà vu comme ça plus d'une fois... la dernière fois, tu te rappelles, quand tu ne pouvais pas te décider à congédier une certaine petite dinde, qui ne méritait vraiment pas tes tourments.
ANATOLE
Tu veux dire que je ne l'aime plus?
MAX
Oh, ce serait superbe... Arrivé à ce point-là on ne souflVe plus!... Tu traverses en ce mo-
162 ANATOLE
ment quelque chose de bien pire que la mort, les affres des derniers instants.
ANATOLE
Tu as une manière de vous dire des chose s agréables ! Mais tu as raison... c'est l'agonie.
MAX
C'est quelquefois consolant d'en parler, et nous n'avons même pas besoin de philosophie pour ça. Inutile de s'élever jusqu'aux généralités . Il suffit parfaitement d'examiner le cas particulier à fond, jusqu'aux racines les plus cachées ,
ANATOLE
Ce n'est pas drôle ce que tu me proposes là.
MAX
Oh, je n'y tiens pas autrement. Mais je l'ai vu toute l'après-midi déjà, au Prater, où tu étais pâle et ennuyé, comme la fatalité.
ANATOLE
Elle devait s'y promener en voiture, aujourd'hui.
MAX
Mais tu as été bien content de ne pas rencontrer sa voiture, parce que tu n'as certainement
plus à ta disposition ce sourire dont tu Tas saluée il y a deux ans.
ANATOLE, se leVctUt.
Comment cela se fait-il? Dis-moi, comment cela se fait ? Ainsi il faudra voir encore ce dépérissement de l'amour graduel, lent, morne. Tu ne sais pas comme cela me fait peur.
MAX
C'est bien pour cela que je te dis : Pars en en voyage. Ou bien aie le courage de lui dire toute la vérité.
ANATOLE
De lui dire quoi ?
Eh bien, tout simplement : que c'est fini.
ANATOLE
Il n'y a pas de quoi être fier de ce genre de vérité-là. C'est la franchise brutale de ceux qui sont las du mensonge.
MAX
Bien entendu. Vous aimez mieux vous cacher par mille ruses que vous n'êtes plus les mêmes vis-à-vis l'un de l'autre. Mais pourquoi cela?
164 ANATOLE
ANATOLE
Parce que nous ne le croyons pas nous-mêmes. Parce que, dans ce désert infini qu'est une agonie de ce genre, il y a des moments extraordinaires d'illusion, de renouveau, où tout est plus beau que jamais. Nous n'avons jamais une plus ardente soif de bonheur que pendant ces derniers jours d'un amour, et quand survient une disposition d'esprit, une griserie, un rien qui se travestit en bonheur, nous ne voulons pas soulever le masque... Alors viennent des instants où on a honte d'avoir cru que c'en était fait de toute douceur, alors on se demande mutuellement pardon de tant de choses, sans l'exprimer par des mots. On était si accablé par l'angoisse de la mort, et voici que soudain la vie est revenue, plus ardente, plus brillante que jamais... et plus trompeuse que jamais.
Seulement n'oublie pas une chose : cette iîn commence souvent plus tôt que nous ne le soupçonnons. Il y a plus d'un bonheur qui a commencé à mourir avec le premier baiser. N'as-tu pas entendu parler de ces malades gravement
atteints qui se croient en bonne santé jusqu'au dernier moment?
ANATOLE
Je ne suis pas de ces gens heureux, c'est certain, j'ai toujours été un hypocondriaque de l'amour. Peut-être mes passions n'ont-elles jamais été aussi malades que je l'ai cru... et ça ne vaut pas mieux ! Il me semble souvent que le conte du « Mauvais regard » a été vrai pour moi. Seulement le mien est dirigé vers l'intérieur et mes sensations les meilleures s'étiolent sous son influence.
MAX
En ce cas, il faut avoir au moins l'orgueil de son mauvais regard.
ANATOLE
Ah non, j'envie au contraire les autres. Tu sais... les heureux de ce monde, pour lesquels chaque parcelle de vie est une nouvelle victoire. Il faut toujours que je projette de terminer quelque chose ; je fais halte, je délibère, je me repose, je me traîne !... les autres, dont je parle, triomphent, en se jouant, tout en vivant...
MAX
Ne les envie pas, Anatole, ils ne triomphent pas, ils ne font que passer.
ANATOLE
Tant mieux pour eux ! En tous cas ils n'ont pas cet étrange sentiment de faute, qui est la cause secrète des souffrances de la rupture.
MAX
Quelle faute ?
ANATOLE
N'avions-nous pas l'obligation d'enfermer, dans les quelques années, ou les quelques heures, que nous les avons aimées, cette éternité que nous leur avions promise ? Et nous ne l'avons jamais pu... jamais! Nous savons cela quand nous nous séparons de toutes les femmes, et notre mélancolie ne signifie pas autre chose qu'un aveu silencieux. C'est notre dernier acte d'honnêteté.
MAX
Quelquefois aussi le premier...
ANATOLE
Et tout cela fait si mal.
Mon cher, pour toi ces liaisons pTolongées ne valent rien... tu as le nez trop fin.
ANATOLE
C'est-à-dire?
MAX
Ton présent traîne toujours avec lui tout un lourd fardeau de passé mal digéré... Les premières années de ton amour s'en ressentent... Même autour des heures les plus saines et les plus radieuses de ta vie actuelle, flotte toujours comme une odeur de putréfaction, et l'atmosphère de ton bonheur présent en est irrémédiablement empoisonnée.
ANATOLE
C'est bien possible.
MAX
Et voilà pourquoi se produit éternellement en toi ce méli-mélo de jadis, maintenant et plus tard : ce sont des transitions continuelles et confuses. Le passé n'est plus pour toi un fait simple et déterminé, et il se dégage en même temps des impressions que tu y as ressenties... ou plutôt, non, ces impressions pèsent lourde-
168 ANATOLE
ment sur lui, seulement elles pâlissent, se fanent... et meurent.
ANATOLE
Mon Dieu, oui. Et cette atmosphère gâte mes meilleurs moments. Et je veux m'en défendre.
Je vois que personne n'est sûr de ne pas avoir à prononcer un jour des paroles graves. Et je voudrais te dire : Sois fort, Anatole, sois sain.
ANATOLE
Tu ne peux pas t'empêcher de rire toi-même en le disant... Il est possible que j'en sois capable. Mais il me manque quelque chose de bien plus important : d'en éprouver le besoin. Je sens tout ce que je perdrais si un beau jour, je me trouvais « fort »... Il y a tant de maladies, et il n'y a qu'une santé ! On est obligé d'être bien portant comme tous les autres, mais on peut être malade d'une tout autre façon que son voisin.
MAX
C'est de la présomption.
ANATOLE
Quand cela serait? Tu sais très bien que la présomption est un défaut, n'est-ce pas?
MAX
Tout cela veut dire que tu ne veux pas voyager.
ANATOLE
Je partirai peut-être, oui, c'est entendu. Mais il faut que ce soit par surprise... il ne faut pas qu'il y ait préméditation... la préméditation gâte tout. C'est ce qu'il y a d'épouvantable dans ces histoires-là, qu'il faut faire sa malle, envoyer chercher une voiture et lui dire : « A la gare ».
MAX
Je ferai tout cela pour toi. {Comme Anatole est Eillé vivement h la, fenêtre et a regardé dehors.) Qu'as-tu donc?
ANATOLE
Rien...
MAX
Ah, oui, j'oubliais... Je m'en vais.
ANATOLE
Vois-tu... en ce moment, il me semble encore...
MAX
ANATOLE
... Que je l'adore.
170 ANATOLE
MAX
Il y a à cela une explication très simple, à savoir que tu l'adores réellement... pour le moment.
ANATOLE
Alors, adieu... Ne commande pas encore la voiture.
Ne sois donc pas si arrogant. Le rapide de Trieste ne part que dans quatre heures... et on peut se faire envoyer ses bagages.
ANATOLE
Merci bien.
MAX, à la porte.
Je ne peux pas m'en aller sans un aphorisme.
ANATOLE
Je t'en prie ?
MAX
« La femme est une énigme ». .
ANATOLE
Oh ! I !
MAX
Dis donc! La femme est une énigme. Mais
quelle énigme ne serions-nous pas pour la femme, si elle était assez raisonnable pour réfléchir sur nous ?
ANATOLE
Bravo, bravo ! (Max s'incline et sort. Anatole reste un moment seul et va. et vient dans la pièce, puis il se rassied près de ^a fenêtre et fume une ciga,rette. On entend les sons d'unviolon, qui viennent de V étage supérieur. Un silence, puis des pas dans le corridor. Anatole prête l'oreille, se lève, pose sa cigarette dans un cendrier, et va vivement audevant d'Else qui entre, très voilée.) Enfin!
ELSE
Il est tard, oui, oui, je sais ! (Elle ôte sa voilette et son chapeau.) Impossible de venir plus tôt... impossible.
ANATOLE
Tu aurais peut-être pu me faire prévenir? L'attente m'énerve tellement. Mais... tu restes?
ELSE
Pas longtemps, mon chéri. Mon mari... (Anatole se détourne d'unair boitdeitr.) Regarde...
172 ANATOLE
quelle tête tu me fais encore. Je n'y peux rien pourtant.
ANATOLE
Enfin, oui, tu as raison... C'est comme ça, et il faut bien se résigner. Viens, mon trésor... viens ici. (Ils vont à la fenêtre.)
ELSE
Et si on me voyait !...
ANATOLE
Il fait sombre... et puis le rideau nous cache. Comme c'est désolant que tu ne puisses pas rester longtemps ! Voilà deux jours que je ne t'ai vue. Et même, la dernière fois, tu n'es restée que quelques minutes.
ELSE
Tu m'aimes donc ?
Ah, tu le sais bien!... tu es tout, tout pour moi. Ne pas te quitter...
ELSE
Moi aussi, je suis toujours heureuse près de toi.
ANATOLE
Viens !... {Il V attire près de lui sur le fau-
teuil.) Ta main ! {Il la porte à ses lèvres.) Tu entends, le vieux qui joue, là-haut? Joli... n'estce pas?
ELSE
Mon trésor !
ANATOLE
Ah oui, être avec toi comme ça... sur le lac de Gôme... ou à Venise...
ELSE
J'y ai été pour mon voyage de noces ! ANATOLE, avec une irritation contenue.
Est-ce bien le moment de le rappeler?
ELSE
Mais je n'aime que toi, je n'ai jamais aimé que toi. Aucun autre, pas même mon mari, ne m'a...
ANATOLE, joignant les mains.
Oh ! je t'en prie ! Tu ne peux donc pas, pour une seconde au moins, oublier que tu es mariée? Savoure donc cette minute... imagine que nous sommes tous deux seuls au monde... {Sonnerie de pendule.)
ELSE
Quelle heure?
174 ANATOLE
ANATOLE
Else, Else, ne le demande pas. Oublie qu'il existe d'autres êtres... tu es près de moi.
ELSE, tendretnent.
J'ai déjà oublié bien des choses pour toi!
ANATOLE
Mon bijou... [Il lui baise la, main.)
ELSE
Mon cher Anatole...
ANATOLE, avec émotion.
Quoi encore, Else?... {Else en souriant fait signe de la main qu'il faut qu'elle parte.)
ANATOLE
Tu dis?
ELSE
Il faut que je m'en aille.
Il le faut?
ELSE
Oui.
ANATOLE
Il le faut? Tout de suite? Immédiatement ? Eh bien, va-t'en {Il s'éloigne d'elle.)
ELSE
On ne peut pas te parler !
ANATOLE
On ne peut pas me parler! (Elle va et vient dans la, pièce.) Mais tu vois bien que cette vie me rend fou !
ELSE
Voilà comment tu me remercies !
ANATOLE
Te remercier! Te remercier... de quoi? Ne t'ai-je pas donné autant que tu m'as accordé? Est-ce que je t'aime moins que tu ne m'aimes? Est-ce que je te rends moins heureux que tu ne me rends heureux? L'Amour... folie... douleur! Mais de la reconnaissance? Comment peux-tu prononcer ce mot absurde?
ELSE
Alors je n'ai droit à aucune gratitude... absolument aucune, de ta part? Moi, qui t'ai tout sacrifié...
Sacrifié? Je ne veux pas de sacrifice... si c'en a été un, alors tu ne m'as jamais aimé.
ELSE
Ça, c'est le comble ! Je ne l'aime pas, lui, pour
176 ANATOLE
qui je trompe mon mari... moi, moi... je ne l'aime pas.
ANATOLE
Mais je n'ai pas dit ça!
ELSE
Oh ! qu'ai-je fait !
ANATOLE, s'arrêtant, debout devant elle.
« Oh! qu'ai-je fait! » Il ne manquait plus que cette admirable exclamation! Ce que tu as fait? Je vais te le dire... Tu n'étais, il y a sept ans, qu'une petite dinde, et tu as épousé ton mari parce qu'il faut bien se marier. Tu as fait ton voyage de noces, et tu as été heureuse... à Venise...
ELSE
Jamais.
ANATOLE
Tu as été heureuse... à Venise... sur le lac de Gôme : c'était pourtant bien de l'amour... à certains moments, tout au moins.
ELSE
Jamais!
Comment? Il ne t'a pas prise dans ses bras ? couverte de baisers? Tu n'as pas été sa femme?
Puis vous êtes revenus, et tu as commencé à t'ennuyer... naturellement, car tu es jolie, élégante... et tu es femme. Et lui c'est tout simplement un imbécile. Alors vinrent des années de coquetterie... j'admets que c'était uniquement de la coquetterie. Tu n'as aimé personne avant moi? Mon Dieu, cela ne se prouve pas, mais je veux bien le croire, parce que le contraire me serait trop désagréable.
ELSE
Anatole! De la coquetterie, moi!
ANATOLE
Oui, delà coquetterie! Et qu'est-ce que c'est qu'être coquette? C'est être à la fois pleine de désirs et de fourberie.
ELSE
J'étais cela, moi?
ANATOLE
Oui, toi! Ensuite ce furent les années de lutte... et tu chancelais. « N'aurai-je donc jamais mon roman? » Tu devenais de plus en plus belle, ton mari de plus en plus ennuyeux, stupide et odieux. Finalement ce qui devait arriver arriva et tu pris un amant. Je me suis trouvé par hasard être cet amant.
ELSE
Par hasard... toil
ANATOLE
Oui, par hasard ce fut moi... car si je n'avais pas été là, un autre s'y serait trouvé. Tu t'es sentie malheureuse dans ton ménage... ou pas assez heureuse, et tu voulais être aimée. Tu as flirté un peu avec moi, tu as rêvé de la grande passion, et, un beau jour, comme tu regardais une de tes amies passer dans sa voiture, ou peut-être une jolie femme qui occupait une loge à côté de la nôtre, tu t'es dit : Pourquoi donc ne prendrais-je pas moi aussi mon plaisir? Et voilà comment tu es devenue ma maîtresse. Ce que tu as fait, le voilà. C'est tout, et je ne vois pas pourquoi tu as besoin de si grandes phrases pour cette petite aventure.
ELSE
Anatole, Anatole! Une aventure !
ANATOLE
Oui.
ELSE
Retire ce que tu viens de dire, je t'en prie.
ANATOLE
Que veux-tu que je retire ! Qu'est-ce que c'est donc pour toi ?
ELSE
Tu crois cela, vraiment ?
Oui.
ELSE
Eh bien, alors, il faut que je m'en aille.
ANATOLE
Va... je ne te retiens pas. [Un silence.)
ELSE
Tu me chasses?
ANATOLE
Comment, je te chasse ! Il y a deux minutes tu me disais : « Il faut que je m'en aille. »
ELSE
Oui, Anatole, il le faut. Tu ne le comprends donc pas?
ANATOLE, avec résolution.
Else.
ELSE
Quoi donc ?
ANATOLE
Else... tu m'aimes?... Tu le dis du moins.
ELSE
Je le dis... quelles preuves veux-tu donc?
Veux-tu le savoir? Bon. Peut-être pourrai-je croire que tu m'aimes...
ELSE
Peut-être ? Tu me dis cela, maintenant !
ANATOLE
Tu m'aimes?
Je t'adore.
ELSE
ANATOLE
Eh bien, reste avec moi.
ELSE
Comment?
ANATOLE
Fuis avec moi... oui, avec moi, dans une autre ville, dans un autre monde... je veux être seul avec toi.
ELSE
Qu'est-ce qui te prend ?
ANATOLE
Ce qui me prend? La seule chose qui soit naturelle... parfaitement. Gomment puis-je te laisser partir... pour le retrouver... comment ai-je jamais pu le faire? Oui, comment peux-tu te résoudre à cela, toi, toi qui m'adores? Comment? En sortant de mes bras, toute brûlante encore de mes baisers, tu rentres dans cette
maison, qui t'est devenue étrangère depuis que tu m'appartiens? Non, non... nous nous sommes laissé surprendre... nous n'avons pas songé combien c'est monstrueux. Il est absolument impossible que nous puissions continuer à vivre ainsi. Else, Else, tu viens avec moi!... Eh bien, ...tu ne dis rien... Else, en Sicile, où tu voudras, au delà des mers, si tu préfères... Else!
ELSE
Ah! que dis-tu là!
ANATOLE
Plus personne entre toi et moi... au delà des mers, Else, et nous serons tout seuls.
ELSE
Au delà des mers?
ANATOLE
Où tu voudras.
ELSE
Mon cher, cher petit...
ANATOLE
Tu hésites?
ELSE
Ecoute, mon chéri, en somme pourquoi faire ?
Gomment?
182 ANATOLE
ELSE
S'expatrier... ce n'est pas du tout nécessaire... Nous pouvons nous voir, même à Vienne, à peu près aussi souvent que nous voulons.
ANATOLE
A peu près aussi souvent que nous voulons. Oui, oui... ce n'est pas du tout nécessaire...
ELSE
Ce sont des rêves chimériques...
ANATOLE
Tu as raison... [Un silence.)
ELSE
Pas fâché? (Sonnerie de pendule.)
ANATOLE
Il faut que tu partes ?
ELSE
Gomme il est tard.
ANATOLE
Eh bien, va donc.
ELSE
A demain. Je serai chez toi à six heures.
Comme tu voudras.
ELSE
Tu ne m'embrasses pas?
ANATOLE
Oh si I
ELSE
Je te dédommagerai... demain.
ANATOLE la recondiàt à la, porte.
Adieu.
ELSE, à la porte.
Encore un baiser.
ANATOLE
Pourquoi pas... là! [Il lui donne un baiser^ elle sort. Il revient dans la pièce.) Allons, par ce baiser je viens de faire d'elle ce qu'elle mérite d'être : une de plus. {Il se secoue.) Ah! que c'est bête, que c'est bête !
Traduction de M. Maurice Rémon.
PERSONNAGES
ANATOLE
FRANZ
Un Domestique.
Le salon d'une garçonnière, meublé avec beaucoup de goût : la porte de droite donne dans l'antichambre, celle de gauche, devant laquelle tombe une portière, dans la chambre à coucher.
Anatole, en pyjama, entre sur la pointe des pieds, venant de la chambre à gauche, et referme la porte tout doucement. Il s'assied sur une chaise longue et appuie sur un bouton électrique. Sonnerie.
Franz parait à droite et sans voir Anatole se dirige vers la porte de gauche.
ANATOLE, qui 116 l'a cVabovd pas remarqué, court ensuite après lui et Vempêche d'ouvrir la porte.
Pourquoi te glisses-tu comme ça? Je ne t'ai pas entendu.
FRANZ
Que désire monsieur?
ANATOLE
Le samovar.
188 ANATOLE
FRANZ
Bien, monsieur. (Il sort.)
Doucement, imbécile. Tu ne peux donc pas faire moins de bruit? {Il va sur Ici pointe des pieds à la porte de gauche et l'entr'ouvre.) Elle dort... Elle dort toujours. {Il referme la porte.)
FRANZ, rentrant avec le samovar.
Deux tasses, monsieur?
ANATOLE
Oui. (On sonne.) Va voir. Qui peut bien venir sitôt? (Franz sort.) Décidément je ne suis pas aujourd'hui en humeur de me marier. J'ai envie d'y renoncer. (Franz ouvre la porte de droite pour laisser entrer Max.)
MAX, cordial.
Mon cher ami !
ANATOLE
Chut ! Pas de bruit. Encore une tasse, Franz.
MAX
Mais il y en a déjà deux.
ANATOLE
Encore une tasse, Franz, et laisse-nous, {Franz sort.) Là... et maintenant, mon cher, qu'est-ce qui t'amène chez moi à huit heures du matin?
MAX
Il est dix heures.
Alors, qu'est-ce qui t'amène chez moi à dix heures du matin ?
MAX
Mon étourderie.
ANATOLE
Plus bas.
MAX
Mais pourquoi ça ? Tu es nerveux?
ANATOLE
Oui, très.
MAX
Ce n'est pourtant pas le jour d'être nerveux.
ANATOLE
Enfin, qu'est-ce que tu veux ?
MAX
Tu sais que je suis aujourd'hui témoin à ton
190 ANATOLE
mariage et que j'offre le bras à ta ravissante cousine Aima.
ANATOLE, d'une voix blanche.
Au fait.
Eh bien, j'ai oublié de commander le bouquet et je ne sais pas encore quelle robe portera mademoiselle Aima. Nous apparaîtra-t-elle en blanc, en rose, en bleu ou en vert?
ANATOLE, avec humeur.
En tout cas pas en vert.
MAX
Pourquoi, en tout cas pas en vert ?
ANATOLE
Ma cousine ne porte jamais de vert.
MAX, piqué.
Je ne pouvais pas le savoir.
ANATOLE, comme plus haut.
Ne crie pas comme ça : ça peut s'arranger tout tranquillement.
MAX
Enfin tu ne sais pas du tout de quelle couleur sera sa robe ?
ANATOLE
Rose ou bleue.
MAX
Mais ça fait une fameuse différence.
ANATOLE
Bah, rose ou bleu, c'est bien la même chose.
Mais pour mon bouquet ce n'est pas du tout la même chose.
ANATOLE
Eh bien, commandes-en deux, et tu en mettras un à ta boutonnière.
MAX
Je ne suis pas venu ici pour écouter tes mauvaises blagues.
ANATOLE
Je vais en faire une encore bien plus mauvaise, aujourd'hui, à deux heures.
MAX
Eh bien, tu es d'une jolie humeur, pour le jour de ton mariage.
ANATOLE
Je suis agacé.
192 ANATOLE
MAX
Tu me caches quelque chose.
ANATOLE
Rien du tout.
LA VOIX d'ilona, dans la chambre à coucher.
Anatole ! (Max regarde Anatole avec sur' prise.)
ANATOLE
Excuse-moi une seconde. {Il va a la porte de la chambre a coucher où il disparaît un mo' ment. Max le suit du regard en ouvrant de grands yeux. Anatole embrasse Ilona par l'ouverture de la porte sans que Max puisse le voir, puis referme la porte et revient h Max . )
MAX, décontenancé.
On ne fait pas de ces choses-là.
ANATOLE
Ecoute-moi, mon cher Max : après tu jugeras.
MA.X
J'entends une voix de femme et je juge : tu ne perds pas de temps pour tromper ta femme.
ANATOLE
Assieds-toi, écoute-moi, et tu changeras d'avis.
MAX
Jamais de la vie. Je ne suis pas un modèle de vertu, mais ça !...
ANATOLE
Tu ne veux pas m'écouter ?
Raconte, mais fais vite : je suis invité à ton mariage. (Ils s'asseyent.)
ANATOLE, tristement.
Ah oui !
MAX, avec impatience.
Eh bien, voyons?
ANATOLE
Eh bien... eh bien il y avait une réunion hier soir chez mes futurs beaux-parents.
MAX
Je sais... J'y étais.
ANATOLE
C'est vrai, tu y étais... il y avait d'ailleurs un
194 ANATOLE
monde fou. On était très en train, on a bu du Champagne, porté des toasts...
MAX
Moi entre autres... à ton bonheur.
ANATOLE
Oui, toi entre autres, à mon bonheur. {Il lui serre la msàn.) Je te remercie.
MAX
Tu m*as déjà remercié hier.
Enfin on a été très gai jusqu'à minuit.
MAX
Je sais.
ANATOLE
Un instant j'ai eu l'impression que j'étais heureux.
MAX
Après ton quatrième verre de Champagne.
ANATOLE, tristement.
Non, après le septième seulement... c'est triste, et j'ai peine à concevoir ça.
MAX
Assez là-dessus.
Il y avait aussi là ce jeune homme qui a été la première passion de ma fiancée.
MAX
Ah oui... le jeune Ralmen.
ANATOLE
Oui, une espèce de poète, je crois. Un de ces garçons, qui semblent destinés à être la première passion d'une quantité de femmes, mais la dernière d'aucune.
Si tu voulais bien en venir au fait?
ANATOLE
11 m'était d'ailleurs parfaitement indifférent ; au fond même je me moquais de lui... A minuit on se sépara. Je pris congé de ma fiancée en lui donnant un baiser. Elle aussi elle m'embrassa... froidement. En descendant l'escalier, je sentis un frisson.
MAX
Aha!
ANATOLE
Sous la voûte je reçus encore les félicitations de celui-ci et de celui-là. L'oncle Edouard, com-
196 ANATOLE
plètement gris, m'embrassa. Un docteur en droit chantait une chanson d'étudiant. « La passion de jeunesse», je veux dire le poète, disparut, en relevant son col, dans une petite rue transversale. Quelqu'un me blagua : « J'allais certainement passer le reste de la nuit à me promener sous les fenêtres de ma bien-aimée. » Je souris avec dédain... Il avait commencé à neiger. Les gens se dispersaient peu à peu... je restai seul.
MAX, avec compassion.
Oh!
ANATOLE, s'animant.
J'étais tout seul, dans la rue, par cette froide nuit d'hiver, et la neige tourbillonnait autour de moi en gros flocons. C'était, dans une certaine mesure, à frissonner d'horreur...
Accouche, je t'en prie, et dis-moi où tu es allé?
ANATOLE, avec noblesse.
Je fus réduit à aller... au bal masqué.
MAX
Ah!
ANATOLE
Gela t'étonne, hein?
MAX
Maintenant je me figure assez bien la suite.
ANATOLE
Eh bien, non, mon vieux. Comme j'étais là, debout, dans cette froide nuit d'hiver...
MAX
A frissonner...
ANATOLE
A geler... alors j'éprouvai comme une violente douleur à penser que, dès cet instant, je n'étais plus un homme libre, qu'il fallait dire adieu pour toujours à ma douce, à ma folle vie de jeune homme. Voilà, me disais-je la dernière nuit où tu peux rentrer chez toi sans qu'on te demande : « D'où viens-tu? » La dernière nuit de liberté, d'aventure... d'amour, peut-être.
MAX
Oh!
Et tout à coup je me trouvai au milieu de la foule. Autour de moi bruissaient les robes de soie, brillaient les regards, souriaient les masques et embaumaient les blanches et étincelantes épaules... respirait et tournoyait follement tout le Carnaval. Je me précipitai dans ce
198 ANATOLE
tumulte, je le laissai se déchaîner autour de mon âme. Je ne pouvais m'empêcher de le respirer, de m'y baigner...
MAX
Au fait : nous n'avons pas le temps.
ANATOLE
Je suis donc ainsi emporté au milieu de la foule, et, après m'être grisé le cerveau, je me grise maintenant l'odorat de tous les parfums qui flottent autour de moi. Ils m'envahissaient comme jamais encore. C'était pour moi, oui pour moi personnellement, que le carnaval donnait une fête d'adieu.
MAX
J'attends la troisième griserie.
ANATOLE
Elle vint... la griserie du cœur.
Des sens.
Du cœur... enfin, oui, des sens. Te rappelles tu Catherine?
MAX, très haut.
Oh, Catherine...
ANATOLE
Chut !
MAX, montrant la. porte de la chambre kcoucher.
Ah... c'est elle?
ANATOLE
Non... ce n'est justement pas elle. Mais elle était là aussi, et puis une ravissante petite femme brune, dont je ne te dirai pas le nom, et puis Lizzie, la petite blonde de Théodore — seulement Théodore, lui, n'était pas là — et ainsi de suite. Je les reconnaissais toutes, malgré leur masque, à la voix, à la démarche, à un geste. Mais, chose étrange, il y en avait une justement que je ne reconnaissais pas tout d'abord. Je la suivais, ou bien était-ce elle qui me suivait ? Sa silhouette m'était si familière. En tout cas nous nous rencontrions sans cesse : près du jet d'eau, au buffet, près des avant-scènes... partout. Enfin elle me prit le bras et je sus qui c'était. (Il montre la chambre à coucher.) C'était... elle.
MAX
Une ancienne amie?
200 ANATOLE
ANATOLE
Mais, malheureux, tu ne devines donc pas? Tu sais pourtant bien ce que je t'ai raconté, il y a six semaines, quand je me suis fiancé... cette vieille histoire : « Je pars en voyage, je reviendrai bientôt, je t'aimerai éternellement... »
MAX
Ilona?
ANATOLE
Chut!
MAX
Ce n'est pas Ilona?
ANATOLE
Si... c'est justement pour ça! « Te revoilà donc ! me chuchote-t-elle à l'oreille. — Oui, dis-je du tac au tac. — Arrivée de quand? — Ce soir. — Pourquoi pas écrit avant? — Pas de poste. — Où donc? — Un village perdu. — Et maintenant?... — Heureuse, te revoilà... été fidèle. — Moi aussi... — Bonheur parfait, Champagne et... re-bonheur parfait.
MAX
Et re-champagne,
ANATOLE
Non, plus de Champagne. — Ah, quel retour
à la maison, en voiture... comme autrefois. Elle s'appuyait sur ma poitrine. « Maintenant, disaitelle, nous ne nous séparerons plus jamais...
MAX, se levant.
Réveille-toi, camarade, et tâche d'achever.
ANATOLE
« Ne jamais nous séparer... (Il se lève.) Et aujourd'hui, à deux heures, je me marie.
MAX
Avec une autre.
ANATOLE
Mon Dieu, oui : c'en est toujours une autre qu'on épouse.
MAX, 7^egardant la pendule.
Je crois qu'il serait grand temps... (Son geste indique qu'il faut faire filer Ilona.)
ANATOLE
Oui, oui je vais voir si elle est prête. (A la porte, il s'arrête et se tourne vers Max.) Estce que ça n'est pas triste?
MAX
C'est immoral.
ANATOLE
Oui, mais triste aussi.
Va donc, à la fin ! [Anatole va à la porte de la chambre.)
iLONA passe la tête par la porte entrouverte^ puis entre; elle est enveloppée d'un élégant domino.
Ça n'est que Max.
MAX, 8' inclinant.
Que Max.
iLONA, à Anatole.
Et tu ne me dis rien ! Je croyais que c'était un étranger, sans quoi il y a longtemps que je serais venue vous retrouver. Comment ça va, Max? Que dites-vous de ce misérable?
MAX
Ah! oui, c'est bien son nom.
ILONA
Je le pleure pendant six semaines et il était... Où étais-tu donc?
ANATOLE, avec un grand geste de la main.
Là-bas...
ILONA
Est-ce qu'il ne vous a pas écrit, à vous non
plus?... Mais maintenant je l'ai retrouvé. (Elle lui prend le bras.) Maintenant plus de départ... plus de séparation. Un baiser...
Mais...
ILONA
Bah, Max ne compte pas. (Elle l'embrasse.) Mais tu en fais une tête!... Maintenant je vais vous servir le thé, et à moi aussi, si vous permettez.
ANATOLE
Je t'en prie.
MAX
Ma chère Ilona, je ne peux malheureusement pas accepter votre invitation à déjeuner... et je ne conçois pas non plus...
iLONA, arrangeant le saynovar.
Qu'est-ce que vous ne concevez pas?
MAX
Anatole devrait lui aussi...
ILONA
Qu'est-ce qu'il devrait faire, Anatole?
MAX, à Anatole.
Tu devrais déjà...
ANATOLE ILONA
Il devrait... quoi
Tu devrais déjà
être habillé.
ILONA
Ne soyez donc p
las ridicule comme
ça, Max;
nous restons chez nous toute la journée, nous ne
bougeons pas...
ANATOLE
Ma chère enfant,
, ce ne sera malheureusement
pas possible...
ILONA
Oh, ce sera parfaitement possible.
ANATOLE
Je suis invité.
ILONA,
versant le thé.
Excuse-toi.
MAX
Il ne peut pas s'excuser.
Je suis invité à un mariage. (Max lui fait des signes d'encouragement.)
ILONA
Mais ça n'a aucune importance.
ANATOLE
Si, ça en a tout de même un peu... je suis en quelque sorte... garçon d'iionneur.
ILONA
Est-ce qu'elle t'aime, ta demoiselle d'honneur?
MAX
Ça, c'est un détail secondaire.
ILONA
Mais moi je l'aime, et ça, c'est la grande affaire. Ne mettez donc pas toujours votre mot,
ANATOLE
Mon petit... il faut que je m'en aille.
MAX
Oui, il faut qu'il s'en aille, croyez-le, il le faut.
ANATOLE
Il faut que tu m'accordes un petit congé... quelques heures.
ILONA
Allons, pour le moment, asseyez-vous s'il vous plaît... Combien de morceaux, Max?
MAX
Trois.
ANATOLE
iLONA, à Anatole.
Et toi?
ANATOLE
Il n'est vraiment que temps.
ILONA
Combie
n de morceaux?
ANATOLE
Tu sais
bien..
. toujours deux.
ILONA
Crème,
rhum?
Rhum..,
. tu le j
sais bien, ça aussi.
ILONA
Rhum et deux morceaux de sucre. (A Max.) Il a des principes.
MAX
Il faut que je parte.
ANATOLE, bas.
Tu me laisses seul ?
ILONA
Vous boirez bien votre thé, Max?
ANATOLE
Mon petit, maintenant il faut que je m'habille.
ILONA
Au nom du ciel... Quand est-il donc, ce maudit mariage ?
MAX
Dans deux heures d'ici!
ILONA
Vous êtes invité aussi?
Oui.
ILONA
Garçon d'honneur aussi?
ANATOLE
Oui, lui aussi.
ILONA
Et qui donc se marie?
ANATOLE
Tu ne le connais pas.
ILONA
Mais comment s'appelie-t-il? Ce n'est tout de même pas un secret.
ANATOLE
Si, c'est un secret.
ILONA
Comment?
208 ANATOLE
ANATOLE
La cérémonie se passe dans l'intimité.
ILONA
Avec garçons et demoiselles d'honneur? Quelle blague !
Il n'y a que les parents qui ne doivent rien savoir.
iLONÂ, buvant son thé à petits coups, tranquillement.
Mes enfants, vous vous payez ma tête.
MAX
Oh, je vous en prie.
ILONA
Dieu sait où vous êtes invités aujourd'hui... et ce que je m'en moque ! Vous, mon cher Max, vous pouvez naturellement aller où bon vous semble, mais celui-là, il reste.
ANATOLE
Impossible, impossible. Je ne peux pas ne pas assister au mariage de mon meilleur ami.
ILONA, à Max. •
Est-ce qu'il faut que je lui donne la permission?
MAX
Ma chère Ilona... ma chère amie, il le faut.
ILONA
Dans quelle égUse, ce mariage?
ANATOLE, inquiet.
Pourquoi cette question?
Je veux au moins voir ça.
MAX
Ça ne se peut pas.
ILONA
Pourquoi donc?
ANATOLE
Parce que ce mariage se célèbre dans une... dans une chapelle absolument souterraine.
ILONA
Il y a tout de même bien un chemin pour y aller?
ANATOLE
Non... c'est-à-dire... bien entendu il y a un chemin.
ILONA
J'aimerais bien voir ta demoiselle d'honneur,
210 ANATOLE
Anatole. Je suis jalouse d'elle, tout simplement. Ça s'est vu, des garçons d'honneur qui ont épousé leur demoiselle d'honneur. Et, tu me comprends, Anatole, je ne veux pas que tu te maries.
MAX
Et qu'est-ce que vous feriez, s'il se mariait?
iLoiNA, avec calme.
Je troublerais la cérémonie.
ANATOLE
Ah!
MAX
Et comment cela?
ILONA
J'hésite encore. Je ferais probablement un grand scandale à la porte de l'église.
MAX
C'est bien vulgaire.
ILONA
Oh, je trouverais quelque chose de nouveau.
MAX
Par exemple?
ILONA
J'arriverais en voiture comme la fiancée... avec une couronne de myrte... ça serait original?
MAX
Extrêmement. {Il se lève.) Il est temps que je parte. Adieu, Anatole.
ANATOLE se lève ; résolument.
Tu m'excuseras, ma chère Ilona, mais maintenant il faut que je m'habille... il est grand temps.
FRANZ, entra.nt avec un bouquet.
Ce sont les fleurs, monsieur.
ILONA
Quelles fleurs?
FRANZ regarde Ilona, d'un air à la fois étonné et familier.
Ce sont les fleurs, monsieur.
ILONA
Tu l'as toujours, ton Franz. {Franz sort.) Tu voulais le renvoyer?
MAX
C'est quelquefois si difficile... {Anatole tient à, la main le bouquet tout enveloppé de papier de soie.)
ILONA
Fais voir si tu as bon goût.
212 ANATOLE
MAX
Ce sont les fleurs pour ta demoiselle d'honneur?
iLONA, écsirtant le papier.
Mais c'est un bouquet de fiancée !
ANATOLE
Allons bon, on s'est trompé de bouquet en me l'envoyant. Franz, Franz ! {Il sort vivement en emportant le bouquet.)
MAX
Et le malheureux fiancé va recevoir celui d'Anatole.
ANATOLE, rentrant.
Franz, court chez le fleuriste.
MAX
Maintenant vous voudrez bien m'excuser... je file...
ANATOLE, l'accompagnant jusqu'à la porte.
Que faire?
MAX
Avouer.
ANATOLE
Impossible.
MAX
Enfin, en tout cas, je reviens le plus vite que je peux.
ANATOLE
Je t'en prie, oui.
- MAX
Et ma couleur ?
Bleu... ou rouge... j'ai comme une idée de ça. Au revoir.
MAX
Adieu, Ilona. (Bas à Anatole.) Dans une heure je suis là. {Anatole rentre dans lapièce»)
ILONA, se jetant dans ses bras.
Enfin ! Ah, que je suis heureuse !
ANATOLE, machinalement.
Mon ange !
ILONA
Que tu es froid !
ANATOLE
Je viens de te dire : Mon ange !
ILONA
Mais est-ce qu'il faut vraiment que tu t'en ailles à ce bête de mariage ?
214 ANATOLE
ANATOLE
Sérieusement, oui, mon trésor, il le faut.
ILONA
Sais-tu, je pourrais bien t'accompagner dans ta voiture jusque chez ta demoiselle d'honneur...
En voilà une idée ! Nous nous retrouverons ce soir. Il faut que tu ailles au théâtre aujourd'hui.
ILONA
J'enverrai un mot pour m'excuser.
ANATOLE
Non, non, j'irai te chercher. Maintenant je vais enfiler mon habit. [Il rega.rde sa montre.) Ce que le temps passe ! Franz, Franz!
ILONA
Que lui veux-tu ?
ANATOLE, à Franz qui entre.
Avez-vous tout préparé dans ma chambre ?
FRANZ
Monsieur veut dire l'habit et la cravate blanche?
ANATOLE
Mais oui.
FRANZ
Je viens... {Il disparaît dans la chambre à coucher.)
ANATOLE, niarchant de long en large.'
Alors... Ilona... ce soir... après le théâtre... n'est-ce pas?
Ça m'aurait fait tant de plaisir de passer la journée avec toi.
ANATOLE
Ne fais donc pas l'enfant... j'ai mes obligations moi aussi... tu le vois bien.
ILONA
Je t'aime... je ne vois que ça.
^ ANATOLE
Mais c'est absolument indispensable.
FRANZ, sortant de la chambre à coucher. Tout est prêt, monsieur. (Il sort.)
ANATOLE
Bon. (Il va dans sa chambre et continue a parler derrière la porte, tandis qu'Ilona reste
216 ANATOLE
en scè7ie.) Il est absolument indispensable, veux -je dire, que tu comprennes cela.
ILONA
Alors, vraiment, tu t'habilles?
ANATOLE
Je ne peux pourtant pas aller comme ça à un mariage.
ILONA
Mais pourquoi y vas-tu ?
ANATOLE
Oh, tu ne vas pas recommencer. Il le faut.
Alors, à ce soir.
ANATOLE
Oui. Je t'attendrai à la porte des artistes.
ILONA
Mais ne sois pas en retard.
ANATOLE
Non. Pourquoi voudrais-tu que je sois en retard?
ILONA
Oh, rappelle-toi. Une fois je t'ai attendu une heure après la représentation.
ANATOLE
Vraiment ? Je ne me souviens pas du tout. {Un silence.)
iLONA marche en tous sens dans la. 'pièce, examinant le plafond, les murs.
Tiens, Anatole, tu as un nouveau tableau, là.
ANATOLE
Oui. Il te plaît?
ILONA
Je ne comprends rien à la peinture.
C'est une très jolie toile.
ILONA
Tu l'as rapportée avec toi?
ANATOLE
Comment cela?... D'où?
ILONA
Eh bien, de ton voyage.
ANATOLE
Oui, c'est vrai, de mon voyage. Non, d'ailleurs, c'est un cadeau. [Un silence.)
ILONA
Écoute, Anatole.
218 ANATOLE
ANATOLE, nerveux.
Quoi donc ?
ILONA
Ou as-tu été, en somme?
ANATOLE
Je te l'ai déjà dit.
ILONA
A moi? Pas un mot.
Hier soir je te l'ai dit.
ILONA
Alors c'est que je l'ai déjà oublié.
ANATOLE
J'ai été... dans le voisinage de la Bohême.
ILONA
Qu'est-ce que tu avais donc à faire en Bohême?
ANATOLE
Je n'ai pas été en Bohême, dans le voisinage seulement.
ILONA
Ah bon : tu étais sans doute invité à la chasse ?
Oui, j'ai été tirer des lièvres.
ILONA
Pendant six semaines ?
ANATOLE
Oui, sans débrider.
ILONA
Pourquoi ne m'as-tu pas fait tes adieux ?
Je ne voulais pas te troubler.
ILONA
Toi, mon petit, tu voulais me plaquer.
ANATOLE
Quelle bêtise !
ILONA
Oh, tu as déjà essayé une fois.
ANATOLE
Essayéj oui, mais je n'ai pas réussi.
ILONA
Comment ? Tu dis ?
ANATOLE
Eh bien, oui, je voulais me détacher de toi, tu le sais bien.
220 ANATOLE
ILONA
Quelle absurdité : tu ne peux pas te détacher de moi.
ANATOLE
Ha, ha!
ILONA
Qu'est-ce que tu dis?
J'ai dit : ha, ha !
ILONA
Ne ris donc pas, mon trésor : cette fois-là aussi tu m'es revenu.
ANATOLE
Cette fois-là... oui.
ILONA
Et cette fois aussi... tu m'aimes.
ANATOLE
Malheureusement.
ILONA
Gomment ?
ANATOLE, élevant la voix.
Malheureusement.
ILONA
Tu es bien courageux, dis donc, quand tu es
dans une autre pièce. Tu ne me dirais pas ça en face.
ANATOLE ouvre la, poiHe et passe sa, tête. Malheureusement.
iLONA, allant a la porte.
Qu'est-ce que cela veut dire, Anatole ?
ANATOLE, de nouveau derrière la porte.
Cela veut dire... que ça ne peut pas continuer comme ça éternellement.
ILONA
Comment?
ANATOLE
Cane peut pas continuer comme ça, je te dis; cane peut pas durer éternellement.
ILONA
C'est à mon tour de rire : ha, ha, ha !
ANATOLE
Comment ?
ILONA, ouvrant brusquement la porte.
Ha, ha, ha!
ANATOLE
Ferme la porte I (La porte est de nouveau fermée.)
ANATOLE
ILONA
ANATOLE
ILONA
Non, mon trésor, tu m'aimes, et tu ne peux pas me quitter...
ANATOLE
Tu crois ?
ILONA
Je le sais.
Tu le sais ?
Je le sens.
ANATOLE
Alors tu penses que je resterai, de toute éternité, prosterné à tes pieds ?
ILONA
Tu ne te marieras pas, en tout cas, ça, je le sais.
ANATOLE
Tu es tout simplement folle, mon petit. Je t'aime, c'est déjà très joli, — mais nous ne sommes pas liés pour l'éternité.
ILONA
Est-ce que tu te figures que je te lâcherai?
ANATOLE
Tu y seras bien obligée un jour.
ILONA
Obligée ? Quand donc?
Quand je me marierai.
ILONA, tambourinant à la porte.
Et quand sera-ce, mon trésor?
ANATOLE, ironique.
Oh, bientôt, mon trésor.
ILONA, plus émue.
Quand donc ?
ANATOLE
Cesse donc de tambouriner. Dans un an, il y aura longtemps que je serai marié.
ILONA
Imbécile I
ANATOLE
D'ailleurs je pourrais aussi bien me marier dans deux mois.
ILONA
Oui, il y a une femme qui t'attend.
224 ANATOLE
ANATOLE
Précisément... en ce moment même, il y en a une qui m'attend.
ILONA
Alors, c'est dans deux mois ?
ANATOLE
Tu en doutes, il me semble ?... {Ilona rit.) Ne ris pas, je me marie dans huit jours. [Ilona rit encore plus fort.) Ne ris pas, Ilona. (Ilona tombe, à force de rire, sur le divan, Anatole près de la porte ; il est en habit.) Ne ris pas.
ILONA, riant.
Quand te maries-tu?
ANATOLE
Aujourd'hui.
ILONA, le regardant.
Quand ?
ANATOLE
Aujourd'hui, ma chérie.
ILONA, se levant.
Anatole, assez plaisanté.
ANATOLE
C'est sérieux, mon petit, je me marie aujourd'hui.
ILONA
Tu perds la tête, hein?
ANATOLE
Franz.
FRANZ, entrant.
Monsieur ?
ANATOLE
Mon bouquet. (Franz sort.)
ILONA, debout devant Anatole, menaçante.
Anatole! [Franz apporte le bouquet; elle se retourne et se jette avec un cri sur le bouquet; Anatole V arrache vivement des mains de Franz, qui sort lentement en souriant.) Ah! Alors, c'est vrai?
ANATOLE
Comme tu vois. [Ilona veut lui arracher le bouquet des mains.) Qu'est-ce que tu fais donc? {Il est obligé de fuir devant elle; elle le poursuit à travers la pièce.)
ILONA
Misérable! Misérable! (Max, qui entre, un bouquet de roses à la main, s'arrête, sazsi, sur le seuil.)
226 ANATOLE
ANATOLE s'est véfugié sur un siège et tient son bouquet en Vair.
A mon secours, Max! (Max s'élance vers Ilonay et la retient; elle se retourne vers lui^ lui arrache son bouquet des mains, le jette a terre et le piétine.)
MAX
Ilona î Vous êtes folle. Mon bouquet ! Me voilà frais 1 (Ilona éclate violemment en larmes et tom.be sur un siège.)
ANATOLE, avec embarras, toujours sur sa chaise, cherchant a s'excuser.
Elle m'a exaspéré... Eh bien, oui, Ilona, maintenant tu pleures, naturellement. Pourquoi t'es-tu moquée de moi?... Elle m'a défié... tu comprends, Max... Elle a dit... que je n'oserais pas me marier... alors... je me marie... ça se conçoit... par esprit de contradiction. [Il veut descendre de sa chaise.)
ILONA
Hypocrite, menteur ! (Anatole est remonté sur sa chaise.)
MAX, qui a ramassé son bouquet.
Mon bouquet !
ILONA
C'est le sien que je voulais arranger comme ça. Mais vous le méritez autant que lui. Vous êtes son complice.
ANATOLE, toujours SUT sa chaise.
Allons, maintenant sois raisonnable.
ILONA
Oui, voilà ce que vous dites toujours quand vous nous avez affolées. Mais maintenant vous allez voir ! Ça va être un joli mariage. Attendez un peu... {Elle se lève.) En attendant, adieu.
ANATOLE a sauté à bas de sa chaise.
Où vas-tu?
ILONA
Tu le verras bien.
ANATOLE et MAX, ensemble.
Où vas-tu? Où allez-vous?
ILONA
Laissez-moi.
ANATOLE et MAX, lui bavrant le chemin.
Ilona, qu'est-ce que tu veux?...
Ilona, qu'est-ce que vous voulez?
228 ANATOLE
ILONA
Laissez-moi... laissez-moi m'en aller.
ANATOLE
Sois raisonnable... calme-toi!...
ILONA
Vous ne voulez pas me laisser sortir? Eh bien... {Elle court à travers la pièce et dans sa fureur jette a terre le -plateau a thé. Anatole et Max restent interdits.)
ANATOLE
Voyons, je te le demande : est-il bien nécessaire de se marier quand on est aimé comme ça? (Ilona retombe brisée sur le divan et pleure. Un silence.) La voici qui se calme.
MAX
Il faut que nous partions... et moi... sans fleurs.
FRANZ, entrant.
La voiture attend monsieur. {Il sort.)
La voiture... la voiture... que vais-je faire? {Il va derrière Ilona et lui met un baiser dans les cheveux.) Ilona!
MAX, de l'autre côté.
Ilona. {Elle continue à pleurer sans bruitj son mouchoir devant la figure; a Anatole.) Vat'en toi, maintenant, et laisse-moi faire.
ANATOLE
Il faut en effet que je m'en aille, mais comment puis-je...?
MAX
Va...
ANATOLE
Pourras-tu l'éloigner?
MAX
Pendant la cérémonie je te glisserai dans l'oreille : « Tout va bien. »
ANATOLE
J'ai une peuri
MAX
Mais va-t'en donc.
ANATOLE
Ah! {Il fait unine de s'en aller ^ puis revient sur la pointe des pieds, met un baiser léger sur les cheveux d' Ilona et sort vivement.)
230 ANATOLE
MAX s'assied en face d'Ilona, qui pleure toujours en tenant son mouchoir devant sa figure. Il regarde sa montre.
Hum ! Hum !
TLONA regarde autour d'elle^ comme si elle s'éveillait d'un rêve.
Où est-il?
MAX, lui prenant les mains.
Vous ne le trouveriez pas.
ILONA
Mais je veux...
MAX
Voyons, vous êtes raisonnable, Ilona, vous ne voulez pas faire de scandale...
ILONA
Laissez-moi.
MAX
Hona!
ILONA
Où se célèbre le mariage?
MAX
C'est une question secondaire.
Je veux y aller.. S'il faut que j'y aille..
MAX
Vous ne ferez pas ça... En voilà une idée !
ILONA
Ah! il s'est moqué de moi... il m'a trompée!
MAX
Mais non, ni l'un ni l'autre : c'est la vie, tout simplement.
JLONA
Taisez-vous, vous : vous m'assommez avec vos phrases.
MAX
Vous n'êtes qu'une enfant, Ilona, autrement vous verriez que tout est inutile.
ILONA
Inutile ?
MAX
C'est une bêtise.
ILONA
Une bêtise?
MAX
Vous vous rendriez ridicule, voilà tout
C'est cela, insultez-moi maintenant.
232 ANATOLE
Vous VOUS consolerez.
ILONA
Ah ! comme vous me connaissez mal !
MAX
Mais enfin s'il s'en allait en Amérique...
ILONA
Qu'est-ce que vous dites?
MAX
S'il était réellement perdu pour vous?
ILONA
Qu'est-ce que ça veut dire?
MAX
L'essentiel est que ce n'est pas vous qui êtes trompée.
ILONA MAX
On peut vous revenir... on peut la, quitter.
ILONA
Ohl... si cela se... (Elle a une expression de joie farouche.)
C'est bien à vous... {Il lui serre la ma,in.)
ILONA
Je veux me venger... Voilà pourquoi ce que vous dites me fait plaisir.
MAX
Vous êtes de celles qui a mordent quand elles aiment ».
ILONA
Oui, je suis de celles-là.
MAX
Maintenant vous me faites l'effet d'une femme très forte... d'une femme qui serait capable de venger sur nous tout son sexe.
ILONA
Oui... c'est ce que je ferai.
MAX, se levant.
J'ai encore le temps de vous reconduire chez vous. {A part.) Autrement il arriverait un malheur. {Lui offrant le bras.) Allons, prenez congé de cet appartement.
ILONA
Non, mon cher ami, pas congé : je reviendrai.
234 ANATOLE
Allons, vous vous croyez un démon... et vous n'êtes en somme qu'une femme. {Sur un geste de mauvaise humeur d'Ilona.)... ce qui est d'ailleurs très suffisant. [Il lui ouvre la porle.) Si vous voulez bien, mademoiselle?
iLONA, se retourndLïit une dernière fois avant de sortir, avec une dignité affectée.
Au revoir ! {Elle sort avec Max.)
Traduction de M. Maurice Vaucaire.
(1) Cette pièce a été représentée pour la première fois au Théâtre Antoine le 29 avril 1912.
PERSONNAGES
ROBERT MM. Antoine.
ALFRED Grand.
WEKERMANN Saverne.
BRAND Chahlier.
OLGA M'i« Bellanger.
Un Domestique.
Un salon élégant. Les tapis et les meubles sont de couleur claire, plutôt bleue. A gauche en avant, un bureau de dame; un piano à droite. Portes adroite et à gauche. Au fond, une grande fenéti"e ouverte, donnant sur un balcon. Paysage : une l'ue montant tout droit jusqu'au mur d'un cimetière. Le mur n'est pas haut, on voit des tombes et des croix. Au loin, des montagnes peu élevées se confondent. La soirée est avancée, il fait presque nuit, le paysage est dans l'ombre sur la rue déserte. Clair de lune.