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CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

Dans la portion introductive de ce Mémoire, j’ai parlé d’une manière générale des principes qui doivent présider à une bonne comparaison des membres. Quelques-uns de ces principes ont trouvé leur application dans la partie purement ostéologique de ce travail. Il me reste à donner à l’étude des rapports des muscles avec les os, et à l’examen des modifications introduites dans la situation des membres, toute l’importance que mérite cette portion très-intéressante de mon sujet.

Pour ce qui a trait aux rapports des muscles avec le système osseux, je dois commencer par établir certains principes qui sont le résultat de mes très-nombreuses observations. Je le dois d’autant plus que ces principes, ou bien n’ont pas encore été formulés, ou bien sont en contradiction avec les idées reçues sur cette matière. J’aurai ainsi l’avantage d’avoir donné une forme précise à des idées sur lesquelles l’attention semble s’être peu portée, ou qui ont été l’objet de fausses conceptions.

J’ai, dans mon Introduction, émis ce principe : Que les os sont faits pour les muscles plus encore que les muscles pour les os. Ce qui revenait à dire que c’est le muscle qui fait l’os, et non l’os qui lait fe muscle »; et j’ai ajouté quelques considérations à l’appui de cette proposition générale. Il est nécessaire que j’explique ma pensée à cet égard et que j’en précise la signification et la portée.

Et d’abord, dans quel sens le muscle fait-il l’os? Est-ce à dire que l’os se développe et se forme aux dépens du muscle?En aucune façon; mais cela signifie que c’est le muscle qui provoque, par sa présence et par ses contractions,

la transformation du tissu conjonctif en tissu osseux. Là où le muscle a besoin d’un point d’insertion solide, là où son action demande un levier, là aussi se trouve une saillie ou une tige osseuse qui sont appelées à jouer ce rôle. Là où le muscle disparaît, là où il n’est plus nécessaire d’avoir des insertions fixes ou mobiles, là où le défaut de mouvement ne réclame ni point d’appui solide ni levier, là aussi l’os n’existe pas, et il est remplacé par du tissu conjonctif fibreux, parfois résistant, parfois même lâche et délicat.

Mais une première restriction s’impose à la généralité de l’axiome cidessus. Le muscle ne peut faire l’os que là où l’existence de l’os est justifiée par son rôle de levier ou de point d’appui. 11 est évident en effet que là où les os servent avant tout et presque uniquement d’organes protecteurs (ce qui du reste n’est vrai que pour des parties très-circonscrites et peu nombreuses du système osseux), dans la région crânienne par exemple, là, dis-je, les relations étroites, les corrélations entre le muscle et l’os n’ont pas de raison d’être, et l’os peut exister sans le muscle. Ce sont là des exceptions à la règle générale, mais en même temps des exceptions qui confirment la règle, car elles ne s’appliquent qu’à une partie du squelette d’une origine spéciale, le dermo-squeletle ou squelette secondaire. Partout, dans le squelette primordial, qui est essentiellement le squelette de la locomotion, l’os et le muscle ont leurs existences étroitement liées entre elles, tandis que dans le squelette secondaire ou dermo-squelette, qui est essentiellement un squelette protecteur, un squelette de recouvrement, l’os peut être et est le plus souvent indépendant de l’existence des muscles.

Cette exception étant signalée, les conclusions qui se déduisent rigoureusement du principe précédent sont que les muscles homologues s’insèrent sur les os homologues ; que, là où les muscles homologues existent, les os homologues existent aussi ; et que, là où les muscles homologues font défaut, les os homologues sont atrophiés ou font également défaut.

Une seconde conséquence qui découle des principes ci-dessus, c’est que les insertions musculaires ont une fixité, une constance remarquables. C’est là un fait que de très-nombreuses dissections m’ont permis de constater, et qui est en contradiction avec ce que l’on pense généralement à cet égard. 11 n’est pas rare de voir considérer comme homologues des muscles dont les insertions diffèrent essentiellement. Des analogies de situation, des simi-

litudes d’action servent, bien à tort, de guide dans ces déterminations; et l’on se laisse facilement aller à penser que, quand un os fait défaut pour servir d’insertion à un muscle, il est ordinairement suppléé par un os voisin.

Nous verrons plus loin que les muscles ont ce que j’ai appelé des attaches ou insertions consécutives , qui se font sur un autre os que leur insertion primitive. Mais dans ce cas la disparition de l’os sur lequel se faisait l’attache primitive est, non la cause, mais la conséquence de l’établissement d’une attache consécutive sur un os différent. Les conditions dans lesquelles s’établissent ces attaches consécutives ne permettent aucun doute à cet égard, et l’on trouve donc encore dans ce cas une démonstration de ce principe que, là où disparaît l’attache musculaire, là aussi disparait l’os.

L’idée des transpositions d’attache est une erreur complète, à l’appui de laquelle je n’ai pas trouvé un seul fait d’une réelle valeur, et que l’on voit commise même par les anatomistes qui se piquent le plus d’exactitude et de précision. C’est ainsi que dans son Essai sur l'appareil locomoteur des Oiseaux , M. Alix, parlant du musc'e biceps crural des Oiseaux, ajoute' : « Il est important de remarquer l’insertion de ce muscle » sur l’aile postérieure de l’iléon. Car chez les Mammifères, y compris les » Ornithodelphes, le biceps est un muscle de la tubérosité de l’ischion. Ce » fait nous oblige à admettre que des muscles homologues peuvent subir » des transpositions d' attache. »

Nous verrons dans la suite que le fait sur lequel s’appuie cette dernière assertion est le résultat d’une fausse interprétation, et que, bien observé et bien compris, il fournit au contraire une preuve de plus à l’appui de la fixité des insertions musculaires. Mais, pour donner une idée des conséquences singulières auxquelles peut conduire le principe de la mobilité des insertions et des transpositions d’attache, il me suffira de dire que, pour M. Alix, le muscle moyen pectoral de Yicq d’Azyr, chez l’Oiseau, est en réalité le muscle sus-épineux. « Le sus-épineux, dit-il, est tellement déplacé et mo- » difié, qu’il serait fort difficile de le reconnaître si l’on ne trouvait pas chez «les Ornithodelphes une disposition intermédiaire qui explique parfaile- » ment ce que l’on voit chez les Oiseaux. En effet, chez les Ornithodelphes ,

1 Alix -, Essai sur l’app. loc. des Oiseaux ; Thèses de Paris, 1874.

»de même que chez les Oiseaux, il n existe pas de fosse sus-épineuse, et » pourtant le muscle sus-épineux existe, mais son insertion est rejetée sur nia face interne du col de l'omoplate. Chez l’Oiseau, le muscle, qui acnquiert un développement énorme , va chercher ses insertions sur le ster » num, sur la clavicule, sur l’os coracoïdien, et sur la membrane sternoncléido-coracoidienne' .»

Laissant de côté pour le moment la proposition peu exacte relative au sus-épineux des Ornilhodelphes, proposition sur laquelle je reviendrai du reste à propos de ce muscle, je me borne à faire remarquer combien de tels moyens de détermination, basés sur le principe des transpositions d’attache, peuvent conduire à des résultats qui ne supportent pas l’examen. Le pectoral moyen des Oiseaux est un véritable pectoral ayant des insertions réellement pectorales; et il est par trop irrationnel de le considérer comme un sus-épineux sans rapports, non-seulement avec une fosse sus-épineuse, mais même avec une portion quelconque du scapulum. En se laissant aller à de tels procédés, on arriverait facilement à démontrer qu’un muscle coccygien s’est peu à peu transporté à la face.

J’ai cité les exemples empruntés à l’ouvrage de M. Alix, pour montrer jusqu’où peuvent conduire de faux principes de détermination ; j’aurais pu

1 Je tiens à citer ici . en note, encore quelques lignes de M. Alix, pour montrer à quelles aberrations de déterminations on arrive avec des points de départ aussi faux. « Le muscle qui » (chez les Lacertiliens) répond au sus-épineux, et par conséquent au moyen pectoral des Oi- » seaux, se fixe à la tubérosité externe de l'humérus , au-dessous du grand pectoral ; il recou- » vre l'épicoraco-huméral, passe sous la clavicule, contourne cet os, et va s'insérer sur la face » superficielle de l’épi-stérnal. C'est encore une nouvelle variété. Ainsi, ce muscle s’insère :

» chez les Mammifères monodelphes et didelphes, dans la fosse sus-épineuse ; chez les Orni- » thodelphes, en dedans du col de l'omoplate ; chez les Oiseaux à sternum caréné, sur le stern num ; chez l'Autruche, sur la face externe du coracoïdien ; chez les Tortues, sur la face » externe du coracoïdien, de la membrane acromio-eoracoïdienne, et de l’acromion ou précoraï coïdien (M. Alix confond à tort l'acromion et le précoracoïde) ; chez le Monitor, à la face » superficielle de l'inter-clavicule, après s'être réfléchi sur la clavicule ; chez les Oiseaux à » sternum caréné et chez les Mammifères didelphes et monodelphes, il traverse un trou sus- » glénoïdien. » Voilà bien des transports et des déménagements singuliers ! Je sais bien que la matière musculaire est, de sa nature, souple, maniable, et plastique ; mais il ne faut pas cependant en abuser, et, en présence d’unprotée pareil à ce muscle sus-épineux, on croit rêver, et l’on se souvient involontairement de l'étymologie du mot Cheval, qui viendrait d ’Equus mais avec bien des changements sur la route.

en ajouter d’autres, puisés chez un très-grand nombre d’anatomistes, pris même parmi les plus distingués et les plus célèbres, qui, sans avoir cependant, comme M. Alix, érigé en principe l’inconstance et la transposition des insertions musculaires, se sont laissés aller à accepter des déterminations qui prouvent qu’ils n’ont point attribué aux insertions musculaires une fixité et une constance rigoureuses.

Les insertions musculaires ne se transposent point, elles ne passent pas d’un os à l’autre; et par os je désigne ici, non-seulement l'os considéré comme un tout, comme une masse osseuse, continue, mais encore les éléments importants essentiels , qui, d’abord séparés comme points d’ossification dinstincts d’une même masse cartilagineuse, peuvent, suivant les cas, rester distincts pendant tout le cours de la vie, ou devenir coalescents pour constituer un os unique d’origine complexe. C’est ainsi, par exemple, qu’un muscle qui s’insère uniquement à l’os iliaque et non au sacrum, n’est pas représenté par un muscle qui s’insère au sacrum et non à l’iliaque, mais encore qu’un muscle qui s’insère à l’ischion n’est représenté que par un muscle ischiatique et non par un muscle pubien ou iliaque, et ainsi de suite. Ce qui est vrai de l’homologie des muscles dans une même région considérée chez divers représentants du type vertébré, est aussi vrai dans les rapports qui concernent l’homotypie : ainsi, un muscle coraco'idien n’est représenté que par un muscle ischiatique, un muscle scapulaire que par un muscle iliaque, et un muscle précoracoidien que par un muscle pubien.

La spécialisation des insertions sur des points particuliers et limités se retrouve même assez souvent avec une fixité remarquable, ainsi que nous le démontrerons dans les études qui vont suivre. Généralement, en effet, un muscle qui s’insère sur une région bien caractérisée et bien délimitée d’un os chez un Vertébré, se retrouve dans des conditions identiques ou très-peu différentes chez les Vertébrés qui ne sont pas trop distants du type pris pour point de départ. Et dans tous les cas, chez un même animal, les insertions musculaires comparées dans deux régions homotypiques, comme la ceinture thoracique et le membre antérieur d’une part, et la ceinture pelvienne et le membre supérieur d’autre part, présentent toujours une ressemblance remarquable et parfois une identité parfaite qui m’a souvent frappé et qui a été pour moi la source et l’occasion de révélations bien inattendues. Ainsi

verrons-nous que les muscles qui prennent leur point fixe sur tel bord, sur telle éminence, sur telle face, sur telle extrémité d’un os appartenant à la ceinture thoracique, ont très-fréquemment pour homologues des muscles s’insérant sur le bord, sur l’éminence, sur la face et sur l’extrémité homotypes de la ceinture pelvienne.

Il est juste néanmoins de dire que dans quelques cas, assez rares pourtant, les attaches musculaires semblent se mouvoir à la surface du même os , dans un rayon d’une certaine étendue, mais toujours assez limité. Je signalerai ces cas au lecteur lorsqu’ils se présenteront à nous dans la suite de ce travail.

Les muscles sont réellement déterminés par leurs insertions, mais ils ne le sont ni par leur trajet ni par leur action. On conçoit en effet que l’un et l’autre de ces éléments de l’histoire du muscle puissent être fortement altérés par les modifications de situation, de direction et de développement des pièces osseuses avec lesquelles ils sont en relation, soit d’insertion, soit de trajet. Un muscle extenseur peut devenir fléchisseur, suivant que la saillie osseuse à laquelle il s’insère se prolonge ou ne se prolonge pas au-dessus de l’axe des mouvements articulaires. L’action des muscles ne doit donc être considérée que comme très-secondaire dans la détermination des homologies. Des muscles d’action contraire sur deux membres ou chez des animaux différents peuvent être exactement homologues l’un de l’autre. Des muscles analogues par le résultat de leur action peuvent n’avoir entre eux aucune relation d’homologie.

Quant au trajet des muscles, nous verrons par quelques exemples remarquables combien les inégalités ou les différences de développement entre les pièces homologues d’une région du squelette peuvent entraîner de différences dans le chemin parcouru par un muscle. L’occlusion d’un orifice de passage, une saillie osseuse plus accéntuée, peuvent provoquer des déviations très-prononcées. De là résultent des différences de trajet qui sont capables de masquer les homologies, mais non de les anéantir.

Il résulte de là que les connexions des muscles entre eux ne doivent être que d’un intérêt secondaire dans la fixation des homologies. Les connexions des muscles homologues peuvent varier en effet et différer parfois d'une façon remarquable. Ces connexions sont déterminées par les relations

des os entre eux , et les situations relatives des parties du squelette amènent parfois des modifications importantes dans les rapports des muscles qui en naissent. Je tiens à citer ici quelques exemples entre mille. Chez les Mammifères, dont l’ischion et le pubis sont peu distants l’un de l’autre et se réunissent par leors extrémités distales pour circonscrire un trou obturateur complet, les muscles obturateurs interne et externe ont leurs chefs contigus et sont confondus même en une masse aplatie unique, qui tapisse la membrane obturatrice et les portions voisines des faces correspondantes de l’ischion et du pubis. Aucun muscle ne s’interpose donc entre les deux chefs iscbiatique et pubien de l’obturateur externe, et les muscles grand adducteur et demimembraneux s’insèrent sur la branche ascendante de l’ischion et la tubérosité iscbiatique, tout à fait en dehors de l’espace circonscrit par les insertions de l’obturateur externe.

Il n’en est pas de môme chez les Crocodiliens, dont le pubis, fortement porté en avant, est séparé de l’ischion par un vaste intervalle ouvert en dedans et occupé par une membrane obturatrice fibreuse formée par des faisceaux entre-croisés. Ici, les chefs pubiens et ischiatiques des obturateurs sont fortement écartés l’un de l’autre et séparés par un angle largement ouvert en dedans. Dans cet angle d’écartement viennent s’insérer sur le bord antérieur de l’ischion : d’une part, en dedans, le grand adducteur fémoral, qui va de l’ischion à la tubérosité interne de l’extrémité inférieure du fémur, et, d’autre part, en dehors du grand adducteur, le muscle demimembraneux, qui va plus tard se réunir avec le demi- tendineux en un tendon commun qui s’applique sur la face interne de l’extrémité supérieure du tibia et s’y insère jusqu’à la tubérosité antérieure de cet os.

11 en résulte que dans leur moitié centrale les muscles grand adducteur et demi-membraneux sont interposés entre le chef pubien et le chef ischiatique de l’obturateur interne, ce qui établit des connexions bien différentes de celles que nous avons constatées chez les Mammifères.

Il y a à ce niveau, chez l’Alligator, une modification remarquable des connexions musculaires. En effet, tandis que chez les Mammifères les insertions ischiatiques du demi-tendineux et du demi-membraneux sontconliguës etquecesdeux muscles sont appliqués l’un à l’autre dans tout leur parcours, sans l’interposition d’un autre muscle, il en est tout autrement chez l’Alligator.

En effet, tandis que le demi-membraneux s’attache sur le bord antérieur de l'ischion en dehors de l’attache du grand adducteur, le demi-tendineux s’attache sur la tubérosité ischiatique elle-même, c’est-à-dire sur l’extrémité postérieure de l’épiischion, et va ensuite se réunir avec le demi-membraneux en nn tendon qui s’insère sur le tibia, ainsi que nous venons de le voir. Ces deux muscles forment donc un muscle biceps dont les deux chefs centraux sont écartés, l’un de l’autre et entre ces deux chefs s’interpose le chef ischiatique de l’obturateur externe. Voilà donc des connexions nouvelles qui ne portent aucune atteinte à la signification homologique des muscles , car j’affirme qu’il est impossible d’attribuer aux muscles dont je m’occupe actuellement des déterminations différentes de celles que je leur donne ici, et qui sont le résultat de dissections et d’observations très-attentives. Les insertions sont du reste très -précises, très-significatives, et ne permettent aucun doute.

Un autre exemple me suffira pour démontrer combien le trajet d’un même muscle peut varier suivant la situation des os. Le chef pubien de l’obturateur interne passe, chez les Amphibiens et chez les Reptiles, au-devant du pubis et se réfléchit sur le bord pectinéal, pour aller s’insérer sur le fémur. 11 sort donc de la ceinture pelvienne par l’orifice antérieur de celte ceinture. Chez les Oiseaux, ce chef pubien sort par le trou sous-pubien, c’est-à-dire par le trou obturateur, entre le pubis et l’ischion. Chez les Mammifères, ce même muscle sort du bassin en arrière de l’ischion par l’échancrure sciatique, et conséquemment par l’orifice postérieur de la ceinture. Le chef ischiatique du même obturateur sort par l’orifice postérieur de la ceinture chez les Reptiles et chez les Mammifères, et par le trou obturateur chez les Oiseaux.

Les faits que je viens d’exposer suffisent pour démontrer que les connexions des muscles entre eux, leur trajet, sont des caractères inconstants et par suite secondaires, dont les variations n’influent pas sur la valeur homologiques des muscles. Ils ne peuvent donc servir à l’établissement des homologies. Les insertions, les attaches musculaires, ont seules le caractère de fixité et de constance qui en font de bons critères des homologies. Voilà pourquoi, contrairement à tout ce qui a été fait jusqu’à présent, je remplace hardiment, dans l’étude comparée du système musculaire, le 'principe des

connexions par celui des insertions. 11 est vrai que les insertions sont aussi des connexions , et il y a alors lieu de reconnaître pour l’étude des muscles une subordination des connexions, les connexions avec les os étant de beaucoup les plus significatives et les plus importantes.

Les homologies musculaires peuvent être masquées par des différences d’insertions osseuses qui sont purement consécutives, mais qui n’appartiennent pas à la distribution primitive du système musculaire. On peut en effet établir comme régie que tout tendon qui appuie sur une saillie osseuse sans être appelé à subir sur elle des mouvements de glissement , finit par adhérer à cette saillie, et semble par conséquent y prendre insertion. Je donne à ces muscles, à ces tendons la désignation de muscles ou de tendons interrompus. Cela se produit, par exemple, lorsque le tendon passe sur une saillie immobile par rapport à l’insertion première du muscle, comme l’est l’ischion par rapport à l’iléon et au pubis, comme l’est une saillie, une éminence d’un os, par rapport aux autres portions du même os. Dans ce cas, le tendon adhère à la saillie, qui constitue pour lui une insertion consécutive ou réelle , tandis que l’insertion primitive ou rationnelle perd de son importance et peut même arriver à disparaître entièrement. Mais il arrive dans la plupart des cas que la partie du tendon comprise entre l’insertion primitive et l’insertion consécutive est conservée à l’état de ligament tendu entre les deux pièces osseuses, qui ont entre elles des rapports fixes. Ce sont là des faits dignes d’attention, et dont nous retrouverons quelques exemples remarquables, exemples mal compris, considérés à tort comme des transpositions d’attache, et qui, loin de combattre la loi de constance des insertions, la confirment d’une manière éclatante et rendent compte de certaines dispositions anatomiques tout à fait incomprises jusqu’à présent.

Ce qui précède s’applique également aux rapports des muscles avec les ligaments fixes et les aponévroses. Lorsqu’un tendon musculaire a des relations de contact et de pression contre ces organes, sans conserver sur eux des mouvements de glissement, il y a ordinairement adhérence du muscle avec le ligament et avec l’aponévrose, aussi bien que dans le cas du muscle et de la saillie osseuse sur laquelle il est appliqué.

li esl un ordre de muscles qui ont pu faire croire à tort à des transpositions, à des variations d’attache. Ce sont les muscles dont une des extrémités s’insère à la fois sur deux os ou sur deux portions distinctes du même os; les muscles, en un mot, qui ont une double insertion. 11 arrive assez souvent, en recherchant les homologues de ces muscles chez des types ou des formes animales différentes, qu’on ne trouve qu’une seule des deux insertions, tantôt l’une, tantôt l’autre ; et l’on serait alors disposé à considérer ces muscles comme ayant transposé leurs insertions, si l’on ne savait que dans leur forme primitive ces muscles ont une double attache. De ces deux insertions, une seule a été conservée sous l’influence de causes variables selon les cas, mais qui peuvent ordinairement être ramenées à des modifications introduites par l’adaptation et l’hérédité dans les rapports réciproques des deux os qui sont le siège des deux insertions, ou bien dans les relations de l’os porteur de la double insertion avec les os voisins et surtout avec l’attache de l’autre extrémité du muscle.

Il ne faut pas oublier de dire en effet que les saillies osseuses qui servent d’insertion aux muscles peuvent subir des déplacements et des déformations notables qui sont la conséquence des changements de relation entre les muscles qui s’y attachent. Les muscles d’une région, et en particulier les muscles qui concourent à relier entre eux deux articles d’un membre ou ce membre au tronc, présentent des différences très-marquées dans leur mode de groupement, suivant la situation du membre et son adaptation à des fonctions de tel ou tel ordre. Tels muscles qui sont isolés et distincts chez un animal ou dans l’une des deux paires de membres, deviennent plus ou moins coalescenls et confondus en une masse commune chez un autre animal ou dans l’autre paire de membres. De là résultent des homologies masquées qu’il faut savoir démêler, et de fausses homologies qu’il convient de dévoiler. De là résultent aussi des modifications frappantes dans la conformation, le volume et le rapport des saillies destinées aux insertions musculaires.

Celles de ces saillies qui sont voisines des extrémités articulaires sont encore fortement influencées par le sens de l’action musculaire, ou, en d’autres termes, par le sens des mouvements articulaires, et par la situation, la conformation, l’étendue et la direction des surfaces articulaires. Ces dernières, en effet, se forment là même où ont lieu les contacts osseux, et se

développent dans le sens où se font les mouvements. Elles présen tentée ce côté plus de saillie, ainsi qu’on peut en juger par les condyles du fémur et par l'extrémité inférieure de l’humérus, et leur accroissement de volume dans ce sens tend à déplacer, à repousser les saillies osseuses musculaires qui les avoisinent.

Les différences de situation absolue et relative entre les tubérosités ou trochanters huméraux et fémoraux, chez l’Homme et chez les Mammifères, s’expliquent parfaitement en vertu de ces considérations. J’aurai l’occasion de revenir longuement sur ce sujet quand je m’occuperai de la signification des trochanters.

Enfin, il est une catégorie très-restreinte de muscles qui pourraient faire croire pour eux à une variation possible dans leurs insertions : je veux parler de certains muscles réservés aux grandes articulations ginglymoidales du coude et du genou, dont ils occupent la face de l’extension. Ces muscles, connus sous le nom de vastes internes et de vastes externes, s’insèrent au coude sur l’apophyse olécranienne du cubitus, tandis qu’au genou leur insertion est rotulienne et par cela même tibiale. Ces muscles, dont les attaches inférieures ne portent donc pas sur des os homotypes, sembleraient ainsi n’avoir pas entre eux des relations d’homologie qu’il est bien difficile de leur refuser, vu l’étendue, l’importance et la situation de leurs insertions humérales et fémorales, qui se correspondent à tous les égards.

Or, si l’on étudie avec soin l’insertion inférieure de ces muscles, on n’a pas de peine à s’apercevoir que ces muscles sont ce que j’appellerai des muscles articulaires, destinés à s’insérer sur les ligaments de l’articulation du coude et du genou, du côté de l’extension. Si ces articulations, à flexion très-prononcée, eussent possédé du côté de l’extension des ligaments libres et indépendants du système musculaire, ces ligaments eussent dû avoir une longueur considérable pour permettre la flexion complète de l’article, et eussent présenté pendant l’extension une laxité exagérée qui serait devenue la cause de pincements douloureux, ou d’un défaut de solidité dans la demiflexion et dans les divers degrés de la flexion incomplète. Ces ligaments sont très-avantageusement maintenus dans une tension suffisante par l’action des muscles dont il s’agit ici, et dont ils sont devenus les tendons. Mais les

ligaments antérieurs de l’articulation du genou s’insèrent naturellement sur le tibia, qui, chez l’Homme et beaucoup de Vertébrés, constitue par excellence l’os de la jambe sur la face antérieure ou d’extension du genou ; tandis qu’au coude les ligaments postérieurs de l’articulation s’insèrent au cubitus, qui constitue toujours, à des degrés divers, l’os par excellence de l’articulation du coude et occupe toujours la partie postérieure de celte articulation.

Les muscles ont donc des insertions homologues sur les ligaments homologues ; mais ces derniers, à cause du balancement que présentent en sens inverse les deux os de la jambe et de l’avant-bras, ont leurs attaches principales au tibia d’une part, et au cubitus de l’autre. Néanmoins, dans bien des cas il est possible de reconnaître au genou des fibres péronières du triceps crural, de même qu’au coude on peut constater que des fibres du triceps se dirigent vers le radius. Ces remarques peuvent être surtout faites chez les Reptiles, où le péroné et le radius ne sont pas très-inférieurs, en volume, au tibia et au cubitus. Ces traces d’insertions radiales et péronières sont des témoins non douteux d’une insertion des muscles aux deux os du second article des membres, insertion qui s’est limitée, dans les deux cas, à l’os principal de l’articulation correspondante.

Les muscles vastes internes et vastes externes sont donc des muscles articulaires qui ont deux actions différentes. Ils sont tenseurs des ligaments du côté de l’extension, et par cela même extenseurs de l’articulation correspondante. Seulement, à cause même de la prépondérance du rôle extensif, le rôle de tenseur est devenu accessoire et secondaire.

Je me borne, pour convaincre le lecteur de l’exactitude des propositions qui précèdent, à lui recommander la dissection attentive de ces attaches musculaires, et à lui rappeler que parfois chez l’Homme, où la flexion du genou est si prononcée et les tètes articulaires sont si volumineuses, il y a, au-dessous des muscles vastes, un faisceau dit sous-crural , qui complète le rôle articulaire de ces muscles et qui, s’insérant sur le cul-de-sac supérieur de la synoviale, en prévient le pincement pendant l’extension de la jambe. Le même fait se reproduit ordinairement à l’articulation du coude , où quelques-uns des faisceaux les plus profonds des muscles vastes se détachent du corps des muscles pour s’insérer sur la capsule synoviale de l’articulation de manière à en prévenir le pincement pendant l’extension.

Je ne dois pas oublier de faire remarquer que dans certains cas les muscles peuvent s’insérer sur des ligaments, des aponévroses ou des parties fibreuses, qui dans ce cas remplacent les os d’insertion et servent pour ainsi dire de nouveau tendon au muscle en question. C’est ainsi que les muscles obliques et transverses de l’abdomen s’insèrent sur la ligne blanche qui remplace le sternum. C’est ainsi également que le long biceps fémoral, chez l’Homme et chez les Mammifères, s’insère sur le petit ligament sacro-sciatique, qui représente l’iléon postérieur des Reptiles et des Oiseaux. Il en est de môme pour le petit pectoral des Mammifères non claviculés, dont l’insertion se fait sur l’aponévrose sus-épineuse, qui remplace Pacromion non développé. Mais il faut remarquer que ces cas se produisent surtout lorsque le muscle a déjà acquis d’autres insertions osseuses ou insertions consécutives, en contractant des adhérences. !1 en est ainsi pour les muscles larges de l’abdomen, qui ont adhéré au bassin; pour le biceps fémoral, qui a adhéré à la tubérosité de l’ischion; et pour le petit pectoral, qui a adhéré à l’apophyse précoracoïdienne et à la tubérosité supérieure de l’humérus.

Il convient enfin de remarquer que les muscles disparaissent là où disparaît la mobilité entre les os, par suite d’articulations sympbysaires ou de sutures. C’est ce que l’on voit pour les muscles qui auraient pu être appelés à mouvoir le bassin sur la colonne vertébrale. De telle sorte que la proposition générale: pas de muscles, pas d’os, doit être combinée avec celle-ci : pas de mouvements, pas de muscles.

Ces principes qui précèdent vont trouver à la fois leur application et leur démonstration dans l’étude comparative que je vais faire des muscles des deux ceintures. Pour ce travail, qui ne manque ni de complexité ni de difficultés, je dois adopter un ordre spécial qui me servira de fil conducteur. Je prendrai pour point de départ la comparaison des muscles des deux ceintures dans l’espèce humaine, où ils sont plus généralement et plus in- Umement connus. Je discuterai soigneusement les rapports homologiques des divers muscles, et pour cela j’appellerai à mon aide les données et les considérations de l’anatomie comparée, qui nous seront d’un puissant secours, et qui donneront à mes conclusions une force qu’elles ne sauraient avoir autrement.

Les muscles des deux ceintures peuvent être divisés en plusieurs catégories : 1° ceux qui attachent la ceinture au trcnc ; 2° ceux qui unissent le premier article du membre (bras ou cuisse) à la ceinture, ou au tronc, ou encore aux deux à la fois; 3° ceux qui relient le second article du membre (avant-bras ou jambe) à la ceinture; 4° à ces trois catégories, je joindrai les muscles qui relient le premier article du membre au second, à cause des relations intimes qu’ils contractent avec quelques-uns des muscles des trois premières catégories.

Ces catégories sont, on le voit, assez nombreuses, et si elles devaient nous servir rigoureusement de classification dans notre étude, elles créeraient de très-grandes difficultés. Il arrive en effet que tel muscle, qui dans l’une des deux ceintures relie plusieurs parties du squelette, n’est représenté dans l’autre ceinture que par un muscle dont les connexions sont plus restreintes, et qui ne correspond en réalité qu’à une portion du premier muscle. Toutefois le groupement précédent a quelque chose d’assez naturel pour qu’on doive le suivre, quoique de loin.

11 est du reste un autre point de vue auquel je dois me placer dans celte étude, et qu’il faut combiner avec le précédent : c'est la considération des éléments osseux sur lesquels s’attachent les muscles. C’est ainsi que, suivant qu’ils s’insèrent sur telle ou telle partie de la ceinture pelvienne je serai appelé à distinguer des muscles iliaques, épiiliaques ; des muscles ischiatiques, épiischia tiques ; coracoïdiens, épicoracoïdiens ; précoracoïdiens, et épiprécoracoïdiens.

C’est en me plaçant à cedoublepoint de vue que je vais considérer successivement les divers muscles dont les homologies intéressent l’étude des deux ceintures.

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