INTRODUCTION
La comparaison du membre thoracique et du membre pelvien a été souvent faite depuis Vicq-d’Azyr\qui,en 1774, eut le premier la pensée d’établir l’homologie de ces deux régions des animaux Vertébrés. Néanmoins, malgré la variété dessoudions qui ont été données, malgré l’autorité et la compétence de leurs auteurs, je ne crois pas que le dernier mot ait été encore dit sur cette question, et qu’on ne puisse faire à chacune des théories émises des objections de valeur. Le problème paraît simple de prime abord , et l’on se laisse facilement aller à en essayer la solution : mais quand, après avoir franchi la limite des ressemblances générales qui frappent immédiatement, on veut pénétrer dans l’analyse des faits et préciser les homologies, on éprouve de véritables embarras.
La plupart des solutions proposées se sont fortement ressenties d’une idée très-malheureuse qui a présidé à la comparaison de Vicq-d’Azyr, et à laquelle Cuvier avait donné son assentiment : c’est que le membre supérieur
d'un côté avait pour homologue le membre inférieur du côté opposé. Cette
1 Mémoire sur les rapports qui se trouvent entre les usages et la structure des quatre extrémités dans l’homme et dans les quadrupèdes. (Œuvres recueillies par Moreau (de la Sarthe', tom. IV, pag. 313. — 1805.)
manière de voir a été imposée par une prétendue nécessité de rétablir le parallélisme des axes des cols du fémur et de l’humérus.
M. Martins1 a proposé, pour expliquer le défaut de parallélisme de ces axes dans les os du même côté, sa très-ingénieuse théorie de la torsion de l’humérus. On peut dire que celte vue si nouvelle a modifié les idées reçues jusque-là sur le parallélisme des deux membres, à tel point qu’il n’est plus permis de faire des comparaisons croisées entre les membres situés sur deux côtés opposés du plan médian. Ce n’est pas cependant que la théorie de la torsion soit peut-être le dernier mot de la science sur cette question de la comparaison des membres. Sans insister sur ce sujet plus qu’il ne convient dans le présent Mémoire, je crois devoir dire que cette théorie, telle qu’elle se trouve généralement comprise, a contre elle des objections d’une grande valeur, et qu’il est impossible de la conserver sans lui faire subir de trèsnotables modifications. Mais, quoi qu’il en soit, il n’en revient pas moins à M.Martins l’honneur considérable d’avoir placé sur son véritable terrain la comparaison des membres, et d’avoir démontré que la cuisse, la jambe et le pied devaient être comparés au bras, à l’avant-bras et à la main du même côté.
Mais, pour ce qui regarde l’épaule et le bassin, M. Martins conserve au fond la manière de procéder de Vicq-d’Azyr, qu’il a si justement condamnée pour le reste des membres. Seulement, pour éviter une contradiction trop flagrante, qui ne pouvait échapper à un esprit si perspicace, il compare le bassin d’un côté à l’épaule du même côté, il est vrai, mais redressée géométriquement, c’est-à-dire vue dans un miroir placé au-dessous de l’augle nférieur. On a ainsi une épaule virtuelle, idéale, qui est symétrique de l’épaule réelle, et la reproduction exacte de l’épaule du côté opposé.
Je n’ai pas besoin d’insister sur ce que celte vue a de spécieux. Elle est corrélative d’une notion sur la symétrie des Mammifères contre laquelle je m’élève de toutes mes forces ; je veux dire l’existence d’un plan de symétrie perpendiculaire à la colonne vertébrale, et placé au-dessous des fausses cqtes, au niveau de l’ombilic, plan tel que les parties situées au-
1 Ch. Martins; Nouvelle comparaison des membres pelviens et thoraciques. Mémoires de l'Académie des Sciences et Lettres de Montpellier, 1857. — Dict. encyclop. des Sciences médic , 1873. Art. Membres (Comparaison).
dessus et au-dessous de lui sont symétriques, non déformé, mais de position Ce plan n’existe en aucune façon , et les parties se succèdent depuis la tête jusqu’au coccyx dans un ordre identique , avec la même orientation et avec des connexions semblables et non inverses et symétriques par rapport à un plan idéal.
L’examen du type le moins modifié des Vertébrés, les Poissons, s’oppose entièrement à l’adoption de ce plan, qui diviserait l’animal en deux parties symétriques: l’une antérieure, formée par la tête et la moitié antérieure du corps, et l’autre par la moitié postérieure du corps et la queue. Chez les Poissons, la succession continue des segments, depuis l’extrémité antérieure du corps jusqu’à l’extrémité postérieure, est on ne peutplus évidente, et il y a même une dégradation successive d’avant en arrière qui repousse toute idée de balancement et de symétrie. La variabilité si grande de situation des membres abdominaux chez les Poissons, variabilité telle que pour un grand nombre d’entre eux ils sont situés au-dessous et même en avant des membres thoraciques, repousse toute idée de symétrie entre la partie antérieure cl la partie postérieure du corps de ces animaux, et par conséquent chez tous les Vertébrés, qu’on ne saurait en séparer sans une grave infraction aux lois de la descendance.
Que si l’on voulait considérer cette loi de symétrie comme une disposil ion spéciale du type des Mammifères, on serait tenu dans tous les cas de la préciser, et de spécifier quelles sont les parties qui se correspondent audessus et au-dessous de ce plan. Un des résultats auxquels on arriverait suffit, à mon avis, pour juger de la valeur de la théorie. La tête aurait pour organe symétrique les derniers tubercules vertébraux du coccyx, et peut-être le dernier seulement de ces tubercules. La pensée la plus naturelle au premier abord serait de considérer le sacrum comme la partie qui correspond à la tête; mais cette opinion n’a rien de légitime, et voici pourquoi.
Si le plan de symétrie longitudinale existait réellement, il serait très-
1 L'idée de ce plan de symétrie se trouve nécessairement en germe dans la comparaison croisée de Vicq-d'Azyr, et a été acceptée par la plupart des auteurs, qui ont comparé l’épaule des Mamnifères à leur bassin. Voir Foltz; Homologie des membres pelviens et thoraciques de l'homme. ( Journal de la Physiologie de l'homme et des animaux, de Hrown-Sequard, janvier 18G3.)
rationnel de considérer les différentes régions du système nerveux comme obéissant à cette disposition symétrique, et comme fournissant ainsi d’excellents points de repère pour les déterminations des régions symétriquement analogues. Or, les nerfs sacrés qui servent à la constitution du nerf sciatique ne peuvent, dans celte hypothèse, être rigoureusement comparéset assimilés qu’aux nerfs du plexus brachial, et en particulier aux nerfs médian, cubital et radial. L’origine de ces nerfs correspondant aux dernières vertèbres cervicales et aux premières dorsales, c’est exactement dans ce point qu’il faut placer la région qui correspond au sacrum. Si nous réservons la dernière vertèbre sacrée et les premières coccygiennes pour servir de contre-poids aux vertèbres cervicales supérieures, il ne restera pour représenter le crâne que le dernier tubercule du coccyx.
Un pareil résultat me paraît pouvoir être considéré comme une juste réfutation, par l’absurde, de l’hypothèse de la symétrie longitudinale. Autant vaut 1 équilibre d’une balance dont l’un des plateaux trop surchargé a lourdement atteint le dernier degré de sa course, tandis que l’autre entièrement à vide est légèrement suspendu dans l’espace.
Sans prolonger outre mesure cette critique de l’hypothèse du plan de symétrie, je dirai, en terminant, que les membres ne paraissent point chez l'embryon dans une direction inverse et symétrique semblable à celle que leur prêtent Vicq-d’Azyr et les partisans du plan de symétrie. Ils apparaissent au contraire comme des bourgeons latéraux perpendiculaires à l’axe du corps, entièrement parallèles entre eux et disposés suivant une même orientation. Ce n’est que plus tard , par suite d’adaptations héréditaires, que des déviations se produisent, que le bassin et l’épaule acquièrent une divergence des axes qui a causé l’erreur de Vicq-d’Azyr et de ceux qui ont adopté le plan de symétrie.
Au reste, la suite de ce travail démontrera combien celte notion du plan de symétrie perpendiculaire à la colonne vertébrale est peu naturelle et peu nécessaire, en établissant d’une manière évidente, je l’espère, que la comparaison de l’épaule et du bassin, pour les besoins de laquelle cette idée a pris naissance, doit être faite entre les membres d’un même côté placés dans des positions non symétriques, mais tout à fait semblables, parallèles et exactement comparables.
Mon but n’est point ici de faire une comparaison complète des membres antérieur et postérieur. Un seul point doit attirer mon attention, c’est la comparaison des ceintures scapulaire et pelvienne. C’est là réellement un des points les plus faibles de toutes les comparaisons qui ont été faites jusqu’à ce jour, et je désire y apporter quelques lumières.
11 faut déclarer dès l’abord que la plupart des recherches faites sur ce sujet ont eu le tort de se confiner, soit chez l’Homme, soit chez les Mammifères supérieurs, et de pécher par la méthode aussi bien que par l’insuffisance du champ d’observation . Je tâcherai de ne pas encourir les mêmes reproches.
La première règle qui doit diriger dans l’établissement des homologies entre deux organes, c’est qu’il faut prendre pour point de départ et pour sujet de comparaison les types où ces organes sont le moins dissemblables et ont subi les moindres variations. Pour ce qui regarde l’épaule et le bassin, faire reposer l’étude de leur comparaison sur le squelette humain, c’est réellement commettre une grande maladresse ; c’est se placer en présence de difficultés insurmontables et s’exposer sûrement à un échec. L’historique de la question est là pour le prouver, car, parmi les auteurs qui n’ont envisagé que l’Homme et même les Mammifères, je n’en connais pas un qui n’ait commis des méprises considérables et qui ait jeté quelque vraie lumière sur la question.
Chez l’Homme, en effet, les deux membres ont subi, par suite d’adaptations très-opposées, des modifications fort importantes qui masquent les vraies homologies et qui créent des ressemblances trompeuses. J’en dirai autant des Mammifères en général, sauf les Ornithodelphes. Le mode de progression des Mammifères, la situation de l’humérus et du fémur dans un plan vertical qui n’est pas le plan primitif de ces segments des membres, ont produit aussi des modifications importantes qui distinguent nettement le membre antérieur du membre postérieur.
11 faut donc chercher les sujets d’étude dans des groupes moins éloignés du type primitif, et chez lesquels \’ horizontalité et la transversalité , diraisje, du premier article des membres, ont permis la conservation des dispositions primitives. Là nous trouverons des éléments moins modifiés qui rendront la comparaison plus facile et plus complète. Nous ferons ainsi l’acquisition de points de repère extrêmement utiles, à l’aide desquels il nous
sera permis de nous élever successivement jusqu'aux Mammifères supérieurs et à l’Homme, qui est le point réellement difficile et obscur du problème.
Je dois, avant d’aborder la question, résumer en quelques mots les solutions qui ont été proposées, afin de pouvoir les soumettre au jugement des faits dans le cours de ce Mémoire.
Vicq-d’Azyr, comparant l’épaule d’un côté à l’os iliaque du côté opposé, avait conclu aux homologies suivantes: