‹ Anatomie comparée du cerveau, dans les quatre classes des animaux vertébrésChapitre 10 sur 50 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Aperçu sur le siège de l'instinct. — De l'Action des nerfs trijumeaux des vertébrés , comparée à celle des ganglions cépkaliques des articulés.

On ne peut parler du système nerveux des invertébrés , sans qu'aussitôt l'admirable industrie de certains d'entre eux ne se présente à l'esprit.

Ces êtres ont des impressions , des sens qui les leur transmettent, et des déterminations qui paraissent réglées sur ces impressions. Or, comme chez les vertébrés les impressions aboutissent à l'encéphale , et que les déterminations en partent , on n'a pu croire que des êtres en qui ces facultés se montrent, fussent dépourvus de l'organe qui en est l'instrument. On a donc cherché un encéphale et une moelle épinière chez les invertébrés , parce que les vertébrés ont une moelle épinière et un encéphale. Pour en venir à ce résultat, on a négligé toutes les considérations anatomiques qui pouvaient en éloigner. On a fait abstraction des formes, delà position , de la structure et des rapports des deux organes que l'on assimilait l'un à l'autre.

Mais, en même temps que l'on arlmcltait chez

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ics invertébrés un cerveau , los psychoîogisles étaient loin de confondre leurs actes avec ceux des animaux vertébrés. La nécessité qui les dirige, et la répétition (exacte qui les caractérise , les a l'ail distinguer avec soin des détenninalions qui paraissent être le résultat d'une combinaison préméditée. On a nommé instinct la faculté d'où dérivent ces actes.

La zoologie des invertébrés , fondée sur l'examen attentif des caractères extérieurs , est très avancée; l'anatomie, surtout celle des régions profondes, l'est beaucoupmoins ; la physiologie laisse presque tout à désirer. Nos connaissances sontloulà-fait nulles en ce qui concerne les fonctions du système nerveux; aumomentoù les physiologistes se disposent à entrer dans ce champ nouveau de recherches , il était donc bien nécessaire que l'anatomie comparative déterminât à quelle partie du système nerveux des vertébrés pourraient être rapportés les phénomènes observés.

J'ai déjà touché ce point difficile de la science dans la Seconde Partie de cet ouvrage; j'ai cherché à faire ressortir, chez les animaux vertébrés, les rapporlsanatomiques du nerf trijumeau avec tous les sens ; j'ai montré que chacun d'eux avait deux cordons nerveux : le nerf spécial de la sensation , et un nerf accessoire provenant de la cinquième paire. J'ai dit ensuite que les articulés étant privés de l'organe encéphalique, manquaient nécessairement des nerfs propres des sens, qui se mettent

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en relation avec l'encéphal»'; il ne leur restait, et il ne devait leur rester que les branches analogues à celles du nerf trijumeau chez les vertébrés. A l'appui de ces vues nouvelles, j'ai fait connaîtreavec détail l'organisation de la taupe , du rat-taupe du Cap , de la chrysochlore et du protéo: chez tous ces animaux , le nerf optique manque^ et une branche de la cinquième paire le rc?mplace. Ils servent , sous ce rapport , d'intermédiaires entre les articulés et les vertébrés. C'I&st pour l'anatomiste un anneau qui joint ces deux grands cmbranchemens du règne animal.

Des faits de cette nature heurtaient trop directement les hypothèses adoptées , pour ne point éprouver une vive opposition ; pour s'en débarrasser, on a dit : la taupe a un nerf optique , ainsi le veulent les analogies, et il est absurde de croire , a-t-on ajouté , que le nerf trijumeau exerce une influence quelconque sur l'acticn d'un ou de plusieurs sens. Prouvons par de nouveaux faits et de nouvelles expériences, que cette action est réelle , et montrons que la taupe est privée du «terf optique. Ramenons ainsi aux faits ^ des auteurs qui , pour s'en être malheureusement écartés , (mt consumé leurs veilles et leur génie à étayer des systèmes qui s'écroulent de toute part-

Ecartons de cette discussion les dissidences des divers auteurs; cardans les sciences d'observation, un faitest, ou n'est pas ; s'il est , qu'importent ces

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autorités qui l'ont rejeté? et s'il n'est pas , qu'importent aussi celles qui l'ont admis? La taupe a-t-eïte un nerf optique? J'ai dit qu'elle n'eu avait pas, cl chacun peut s'en assurer en examinant la base de l'encéphale de ce singulier animal. J'ai cru inutile , et il eût été peut-être déplacé alors de mettre en avant les principes de la science, pour prouver ce fait , qui , je dois le dire, me paraissait très-simple : aujourd'hui, il n'en est pas de même, il faut l'étayer par le raisonnemeiîl, en partant des bases sur lesquelles sont établies en anatomic les individualités organiques.

Depuis que l'anatomie est devenue une science; depuis qu'elle ne nomme pas uerf toutce qui est blanc; muscle, tout ce qui e?t rouge ; artère , tout ce qui est creux , les anatomisles se sont imposé la loi d'assigner a chaque organe des caractères fixes , et un nom qui rap|)elle à l'esprit ces principaux caractères. Plus tard , la zoologie , ( qui , comme nous l'avons dit , n'est que l'analOmie des surfaces , ) a adopté celte logique anatomique . et lui a dû ses plusbrillans succès. On a purgé les genres de ces espèces, dites anomales, qui rompaient les affinités naturelles ( Cuvicr , Geoffrv y-Saint-Hilaire), et on n'a pas hésité à faire un genre nouveau pour une seule espèce, lorsque cette espèce ne pouvait prendre son rnng dans les genres qui ravoisiuaient.

Lesespècesanatomiques se déduisent de leur po- ?ilion. dclc'.'.r forme , de leurs rapports., du point

de leur départ el de leur terminaison , après que leur structure a déterminé le genre auquel elles appartiennent. C'est d'après cette méthode que tous les anatomistes , sans aucune exception , ont donné le nom de nerf optique à im nerf qui de l'œil se rend aux tubercules quadrijumeaux , ou à leurs analogues, les lobes optiques , et qui , dans sa marche , s'adosse et s'entrecroise avec son congénère. Existe-t-il un nerf optique chez la taupe? C'est , en d'autres termes, demander s'il y a chez cet animal un nerf qui des tubercules quadrijumeaux se porte à l'œil , ou qui de l'œil se dirige vers les tubercules quadrijumeaux, en s'adossant à celui du côté opposé.

S'il manquait à un nerf Tune de ces trois conditions , des doutes s'élèveraient avant de l'assimiler au nerf optique ; s'il en manquait deux , on rejeterait cette analogie ; et si aucun de ces (rois caractères n'existait , quel serait l'anatomiste qui prendrait sur lui de confondre des parties si fondamentalement opposées l'une à l'autre? Or, y a-t-il un nerf chez la taupe qui , du fond du globe de l'œil , se dirige , comme le nerf optique , vers les apophyses d'Ingrassias? INon. Y a-t-il un nerf qui des tubercules quadrijumeaux se porte vers la même partie du sphénoïde ? Non. Y a-t-il un nerf sur la base de l'encéphale de la taupe qui se joigne et se croise, comme le nerf optique, avec celui du côté opposé? Non, certainement non; rien de semblable ne se remarque ni chez la

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musaraigne, ni chez le rat-taupe du Cap, ni chez le protéc , ni chez la taupe. Ce n'est pas toutefois qu'on n'ait prétendu le contraire dans ces derniers temps. M. Durondeau dit avoir vu un nerf optique suivre chez la taupe la marche ordinaire, de l'œil à la base de l'encéphale; M. Gall a avancé la même opinion ; mais à l'examen , toutes ces suppositions se sont évanouies. Il n'est plus resté , pour soutenir cette assertion , que le petit filet sus-sphénoïdal , que Carus et Treviranus ont regardé comme un nerf optique rudimentaire ; encore 'ces anatomistes illustres n'ont-ils hasardé cette conjecture que dans l'idée où ils étaient que ce petit filet se joignait à la branche du nerf trijumeau pouraller s'épanouir dans le globe de l'œil: supposition qui ne s'est point réalisée dans les nombreuses recherches que MM. Cuvier, Geoffroy- Saint-Hilaire, Lisfranc, Bailly et moi avons tentées à ce sujet.

Toute la discussion portant désormais sur ce petit filet , ou sur ces petits filets , car il y en a deux de chaque côté ; c'est à leur détermination que doivent s'attacher les anatomistes pour éclairer ce point curieux de li science. Exposons d'abord ce que montre la dissection délicate et difficile de cette partie , nous jugerons mieux ensuite les conjectures qu'elle a fait naître.

Si l'on soulève l'encéphale de la taupe d'avant en arrière , on aperçoit , vers le milieu de la base de cet organe , quatre petits filets grisâtres , trans-

païens, adhércns d'une part à l'encéphale, et se dirigeant ensuite vers la base du crâne : les filets externes sont les plus f^ros et les plus longs ; ils se rendent des cellules etmoïdales sur les côtés de la base du cerveau, entre le tuber cinereum et la base du lobe, côtoyant dans ce trajet k côté internedu nerf trijumeau auquel ils adhèrent parun petit repli de l'arachnoïde. Un millimètre environ plus en arrière, on dislingue deux autres fdets plus petits, égalant à peine le tiers d'un cheveu pour le volume; CCS filets s'élèvent de la partie moyenne et antérieure du corps du sphénoïde : séparés l'un de l'autre par l'inlervalle d'une ligne ou d'une ligne et demie, ils se dirigent parallèlement l'un à l'autre vers la base du cerveau , à laquelle ils adhèrent vers la partie moyenne du tuber cinereum. Leur position est plus interne que celle des premiers ; ils n'ont conséquemment aucun rapport avec le tronc des nerfs trijumeaux.

Arrivés à la base de rencéphale , ces petits filets du. centre convergent plus l'un vers l'autre ; le plus souvent ils se continuent par arcade , et , adhèrent tantôt à la matière grise du tuber cinereum , tantôt à la strie médullaire blanchâtre que Garus considère comme la commissure inférieure de la division moyenne de l'encéphale, tantôt en avant, et tantôt en arrière de cette même commissure. Quelque soit le point de leur adhérence , si on dissèque dans l'eau distillée , et qu'on soulève J'encéphale avec beaucoup de précaution , on les

voit abandonner la base du cerveau , et s'en écartcrd'un millimètre environ en déplissant une lame arachnoïdalc extrêmement mince, qui du cerveau, se rénOchit sur ces deux petits filets, ainsi que sur les deux précédens situés un peu plus en dehors.

Raisonnons dans la supposition que ces filets sont nerveux. Nous trouvons que Carire a pris les externes pour les rudiincns du nerf o[)fique, parce qu'il les voyait s'adosser au nerf trijumeau , et qu'il pensait qu'ils S(; joignaient à la brandie supérieure de ce nerf qui se porte dans l'œil. Tié- ^iranus, au contraire, le regarde comme le nerf de la troisième paire , et il réserve le nom de nerf optique aux fdcts internes ; mais il a tort alors de s étayer de la supposition de Carus , puisque ces derniers fdels sont «ans communication avec le nerf de la cinquième paire. M. Gall a adopté l'idée de Tréviranus , et Al. Bailiy, anatomiste distingué , qui a soutenu l'opinion de ces auteurs, n'a porté son attention que sur les filets moyens.

Après avoir uiontré que ces filets ne se rendent pas à l'œil, après avoir vu qu'en prolongeant leur ligne d'insertion sur le sphénoïde, ils tomberaient à un pouce au moins au-dessous de l'œil de la taupe; après avoir fait remarquer cfuc ers filets ne s'adossaient pas sur le sphénoïde, mais divergeaient plutôt que de se rapprocher, je fis remarquer (pi«^ . j).ir \.'ur adhérence à reiiGéphalr . Ils

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n'avaient ni ne pouvaient avoir aucune connexion ni avec les tubercules quadri-jumeaux , ni avec la partie postérieure des couches optiques. Je fis voir ainsi que ces filets étaient dépourvus de tous les caractères propres au nerf optique. On insista beaucoup alors sur leur rapport avec la petite commissure inférieure de l'encéphale , en attribuant à «telte commissure une influence trèsgrande sur le nerf optique en général : influence que J'ignore , parce qu'elle n'a pas été développée. Mais en admettant encore cette nouvelle supposition , elle ne prouverait rien en favpur de ce prétendu nerf optique de la taupe : car, i°. Curus et Tréviranus ont toujours vu ce filet s'insérer sur la matière grise du tuber cinereuni', 2°. dans le grand nombre de taupes que j'ai disséquées dans cette vue, je l'ai vu le plus souvent s'adosser au point désigné par ces célèbres anatoraistes ; quelquefois je l'ai vu adhérer à la petite commissure, plus rarement je l'ai rencontré en arrière d'elle ; plus rarement encore j'ai observé un des filets s'insérant en avant, et l'autre en arrière: dans toutes ces variétés , en disséquant avec le soin que nécessite une préparation si minutieuse, j'ai vu ces deux filets se réunir par arcade^ en se détachant de la base de l'encéphale, et déplissant {)ar une légère traction un repli de l'arachnoïde qui semble les y assujétir. La ténuité extrême de ces filets et leur élasticité iie m'ont jamais permis , ni aux autres analoiuistes , de les suivre dans la

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profondeur du tiihei' cinereum ^ ou dr la potile commissure, quand ils y adhèrent (i).

Aiusi , i". ces fdcls ne se rendent pas à l'œil ; 2°. ils ne se rendent pas aux tubercules quad rijumeaux ni à la couche optique; 5°. ils ne s'adossent pas sur le sphénoïde ; 4°- i's n'adhèrent pas le plus souvent à la petite commissure inférieure de l'encéphale. Dans toutes les suppositions possibles , ces fdets ne peuvent donc être regardés comme le nerf optique rudimentaire.

J'ai supposé jusqu'ici que ces filets étaient nerveux ; mais le sont-ils réellement ? je ne le pense pas. A la vérité, ils blanchissent par l'action de l'alcohol ; mais les filets externes , que Tréviranus considère comme le nerf de la troisième paire, blanchissent aussi; or, nous allons prouver que ces derniers n'appartiennent pas au système nerveux.

Leur couleur grise , leur transparence parfaite ,

(i) Au moment où je corrige cette page, un de mes élèves , M. Joseph Martin , m'apporte une musaraigne commune. Le nerf optique manque connue chez la taupe et la musaraigne musette; les Blets su.s-sphénoïdaux sont cloul)les; les internes offrent une disposition un peu différente de ceux de la taupt;. Ils se touchent presque sur le sphénoïde, où M s'arrêtent, et ils adhèrent à la base de l'encéphaie en avant de la strie médullaiie moyenne. Ils sont d'un gris cendré; les externes sont rougeâtres; la troisième , la quatrième et la sixième paires manquent Une branche de l'ophthalmique do la cinqnème paire se rend à l'œil . et s'y "omporlc de niTine que chez la taupe.

6o CONCORDANCE DU SYSTEME JNERVElîX

leur élasticité très-prononcée , me paraissent les réunir au système vasculaire , et voici les raisons sur lesquelles je m'appuie.

Premièrement , ce petit réseau vasculaire existe chez la plupart des mammifères doués de nerfs optiques ; après avoir incisé ces nerfs à leur entrée dans le crâne , si on les soulève , on aperçoit en arrière d'eux quatre petits filets transparens, analogues, parleur position et leur marche, aux filets de la taupe. J'ui disséqué ces filets chez les carnassiers , les rumiuans , les rongeurs , et chez les oiseaux , qui ont un nerf optique si développé ( i ) .

En second lieu , j'ai injecté consîannnent ces filets chez ces divers animaux, soit au vermillon, soit au mercure : assez souvent chez les petits animaux les lilets internes ne s'injectent pas.

Puisque les animaux pourvus de nerf optique ont les filets que l'on considère comme tels chez la taupe , c'est une preuve sans réplique que ces filets ne sont jjoiiit le nerf optique rudimentairc. Mais sont-ils vasculaires? c'est une nouvelle question à l'appui de laquelle je vais présenter le résuftat de mes recherches.

(i) En disséquant renccphiile de rornilhorhjnqiie avec M. Laurillard, prosecteur de M. Cuvier, et conservateur du Cabinet d'Analomie coinparée au Jardin du Roi , j'ai trouvR de niênne ces lilets , dont la disposition est analogue à celle de la taupe. M. Laurillard eut même la bonté de m'en faire un dessin, que je conserve avec ceux que j'ai fait exécuter rhoz la taupe et chez divt.-is autres animaux.

I)A!N.S LE REGNE A.MMAL. 6l

Chez plusieurs taupes strangulées , j'ai vu les filets extérieurs remplis de sang; sur plusieurs j'ai remarqué une molécule jaunâtre occupant le centre des filets moyens, et parcourant sa longueur, quand on abaissait et relevait l'encéphale avec précaution. J'ai injecté plusieurs de ces animaux: constamment je suis parvenu à remplir, par le vermillon et le mercure , les filets externes ; ce qui prouve que ce n'est pas la troisième paire. Une ou deux fois seulement, sur environ trente injections, je suis parvenu à rougir les filets internes; encore m'est-il resté des doutes sur leur injection; car, quand on soulevait l'encéphale pour les examiner, 1rs molécules rouges remontaient vers l'encéphale, et se réunissaient en nappe h; long du petit repli arachnoïdal qui les applique contre l'encéphale. L'injection remontait-elle par la capillarité extrême de ces filets? c'est un fait que je n'ose assurer.

Si ces filets sont vasculaires , ils devront disparaître dans une classe chez laquelle le réseau vasculaire qui avoisine le tuber cinereum chez les mammifères et les oiseaux , disparaît aussi ; ce sera , je crois , une preuve évidente qu'ils ne sont ni des filets nerveux , ni conséquemment le nerf optique rudimentaire. Or, c'est ce qui arrive chez les reptiles. Chez eux on ne voit plus les petits filets en arrière de leur nerf optique ; et chez le protée qui , comme la taupe , est privé de ce nerf, on nr roncontre plus les filets grisâtres qui ont

trompé les anatomistes à ce sujet. Je ne les ai pas rencontrés sur le dernier proté(; dont j'ai examiné le cerveau , et Tréviranus , qui a disséqué plusieurs protées dans ceUe intention , ne les a non plus jamais aperçus.

Il me paraît donc rigoureusement établi que la taupe est privée de nerf optique , comme aussi le rat-taupe du Cap, la chrysochlore , la musaraigne et le protée , et que si cet animal jouit de la vision, comme le prouvent les faits intéressans et les expériences curieuses , exposés dernièrement à la Société Pliilomatique par MM. les professeurs Geoffroy-Saint-Hilaire , DumériletBlainville, cette fonction ne peut s'exécuter que par l'intermède du nerf de la cinquième paire.

Autre hérésie physiologique, a-t-on dit, que de supposer que la cinquième paire puisse exercer une influence quelconque sur la vue ou les organes des sens. Ne supposons rien ; laissons parler les expériences physiologiques et les faits pathologiques , et nous verrons cette seconde objection réfutée plus victorieusement encore que la précédente.

Ces faits et ces expériences vont nous porter sur un champ nouveaft- de recherches dont il est impossible de prévoir les résultats. Nous allons voir se réunir sur un même point l'anâlomie comparative , la physiologie expérimentale et la pathologie, trois sciences qu'on croit si étrangères les unes aux autres, et qui tôt ou tard n'en feront qu'une.

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Quiconque eût annoncé, il y a quelques années, que la section de la cinquième paire chez les animaux, et les altérations de ce nerl chez l'homme, porteraient une telle atleinteàl'action des sens, que la plupart d'entre eux seraient paralysés, eût trouvé devant lui toute la cohorte des anciennes idées , au travers de la<{uelle il n'eût pu se faire Jour; on n'eût pas manqué de dire qu'il y avait un nerf optique qui seul pouvait voir, comme on Ta fait dans la discussion précédente : un nerf olfactif qui seul pouvait sentir; un nerf acoustique qui seul pouvait entendre: on eût ainsi, pendant quelque temps, enrayé la marche des idées; mais les progrès rapides de la science du système nerveux ont prévenu ces objections.

Parmi les êtres organisés, les animaux seuls sont doués de deux propriétés qui les caractérisent , la sensibilité et la molilité; le système nerveux en est le siège. Mais chaque nerf ou chaque partie du système nerveux est - elle également propre à développer et à transmettre l'une et l'autre de ces propriétés? ou bien existe-t-il des nerfs et des parties , dans l'axe cérébro-spinal , destinées spécialement à la sensibilité , d'autres à la motilité? Pfrsonne n'ignore combien est ancienne la division des nerfs , en nerfs du sentiment et en ceux du mouvement; chacun sait aussi combien furent infructueuses les recherches de nos pères, pour démontrer l'isolement de ces deux actions , dont ils avaient un pressentiment vague. Ces idées,

tour-à-tour suivies avec persévérance , délaissées ensuite, puis reprises de nouveau par l'école de Halier, et délaissées encore quand l'impulsion de ce grand homme s'éteignit , ont acquis enfin des recherches modernes , un degré de certitude qui" promet à la science les plus importantes acquisitions. Les résultats déjà obtenus par Charles Bell, par le professeur Mayo , et par M. Magendie , sont connus de tout le monde ; c'est en les poursuivant sans relâche que le dernier de ces physiologistes a été conduit à pratiquer sur les animaux vi vans la section de l^^ cinquième paire. Déjà le professeur Mayo l'avait tentée ; mais , n'agissant sur les animaux qu'après la mort , ou ne les laissant vivre que peu de temps, il méconnut les effets remarquables que nous a dévoilés le physiologiste français (i) , et dont les plus surprenans , et sans aucun doute les plus inattendus, sont relatifs à la perte de la vue , de l'odorat et de l'ouïe ^ qui suit immédiatement la section de la cinquième paire. Voici l'ordre de leur manifestation.

A. Vingt- quatre heures après la section , la cornée co.mmence à devenir opaque ; après soixante-douze heures , elle l'est beaucoup plus , l'opacité augmente graduellement , et cinq ou six jours après la section, elle est de la blancheur de l'albâtre.

(i) Journal de Phys. expérim. et de Pat h. ; numéro d'ayril 1834 , pag. iy6.

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i). Vers le deuxième jour la conjonctive s'injecte; on voit aussi l'iris devenir rouge et s'enflammer comme la conjonctive. Il se développe à la surface antérieure de l'iris de fausses membranes, qui , comme l'iris , ont la forme d'un disque percé à son centre. Ces fausses membranes finissent par remplir la chambre antérieure de l'œil , et contribuent à faire paraître la cornée opaque.

C. Vers le huitième jour, le tissu de la cornée s'altère visiblement , son centre s'ulcère, et sa circonférence se détache de la sclérotique (i) ; l'œil se vide et se réduit à un petit tubercule.

D. La vue parait être très-afTaiblie et presque perdue dès que les deux nerfs sont coupés ; l'animal se conduit comme s'il était aveugle.

E. La langue est insensible du côfé où le nerf est coupé , et des deux , si les nerfs le sont à droite et à gauche ; dans ce dernier cas , la mâchoire inférieure est pendante chez les animaux , la déglutition est très-gênée.

Quand un seul nerf est coupé , la moitié de la langue devient blanchâtre, les gencives quittent les dents , ou , d'après l'expression ordinaire , les dents sont déchaussées.

/'. Quoique les altérations morbides de ïa

(i)CeUt; circotistance proute la dilTérence d'organisation <le ces deux membranes, différence expliquée par forganogénie, comme je le prouverai <lnns un autre ouvrage.

66 CONCOr.DANCJÎ DU SYSTriME NERVEUX

membrane piluitaire soiejit moins sensibles physiquement que celles de l'œil et de la bouche, néanmoins sa sensibilité disparaît ; aucun corps odorant ne l'affecte , soit qu'il soit placé à distance ou en contact ; les corrosifs même ne l'excitent pas ; circonstance que nous avons déjà vue produite par la section du nerf olfactif. Cet effet esten grande partie expliqué par l'anatomie comï)arative ; car on sait d'une part que les divisions du nerf olfactif ne dépassent pas les cornets ethmoïdaux, et de l'autre j'ai montré que l'étendue de la chambre olfactive était principalement due^ chez les animaux, au volume du cornet inférieur, sur la surface duquel se distribuent uniquement les filets de la cinquième paire.

G. M. Magendie, à qui j'emprunte ces faits importans , crofit avoir remarqué aussi que la section de la cinquième paire entraîne la perte de l'ouïe ; circonstance qui expliquerait l'audition des animaux dont îe nerf acoustique pafaît n'être qu'une division du trifacial (i), et qui en serait expliquée à son tour.

Des résultats si nouveaux ne pouvaient manquer d'exciter vivement ralteution des physiologistes; à une autre époque, peut-être, i!s eussent été stériles pour la médecine; les médecins n'eussent pas manqué de renouveler contre eux toutes les préventions qu'ils ont conçues contre la phy-

(i) Tom. P', pag. 58 1, ôgtj

siologio expérimentale. Mais à peine étaieul-ils connus , que j'en fis à l'homnie les plus heureuses et les plus utiles applications. J'avais . depuis plusieurs mois , dans ma division , à l'hôpital de la Pilié , un jeune homme qui avait successivement perdu l'œil droit , et la vue, l'odorat et le goût du même côté. Quelle était la cause de cette attectiou simultanée des sens , dont les annales de la science n'offraient point d'exemple ? on va le voir dans l'observation détaillée que j'en présente ici.

Histoire d'une altération organique dunerf trijumeau, suivie de la perte de la vue , de l'odorat , de l'ouïe et du goût du même côté.

Hubertin-Joscph Laine, âgé de vingt-six ans , garçon chapelier , entra dans ma division à l'hôpital delà Pilié , le 29 septembre 182.5. Sa constitution était délicate, son tempérament lymphatique ; sa vie avait été régulière , mais il s'était souvent livré à la masturbation.

Son air était hébété, sa physionomie donnait au premier aspect l'idée d'un homme imbécille; il paraissait concevoir lentement et comprendre avec difliculté les questions qu'on lui adressait. Lorsqu'il avait compris et qu il voulait répondre, on voyait qu'il éprouvait de la difficulté à s'exprimer. Il prononçait diflicilement , et le peu qu'il disait, semblait exiger de sa part un efibrt très-

prononcé. Sou crâae était volumineux propor^ tionnellement au reste du corps. Quelques élèves, soupçonnant un commencement d'hydrocéphale, crurent remarquer un écartement entre les pariétaux et les temporaux; mais la saillie Irès-prononcéé des yeux me fit rejeter cette conjecture. Les os maxillaires et les jugaux étaient un peu écartés , ce qui avait produit l'aplatisî^ement du nez ; les os de la face du côté droit étaient un peu plus volumineux que ceux du côté gauche , ce qui faisait que la face était légèrement déjetée dans ce dernier sens. Le malade avait quelque peine à mouvoir la langue : les mouvemens et la sensibilité des membres n'étaient point affectés ; toutefois , il agissait moins librement des extrémités inférieures que des supérieures.

Tel est l'état dans lequel il se présenta à nous ; il nous apprit d'ailleurs , qu'il était affecté d'épilepsie . maladie dont il faisait remonter l'invasion à une des deux années précédentes, sans pouvoir lui assigner de cause. Il avmit perdu son père et sa mère; il avait une sœur sourde et muette; il n'était en relation habituelle avec personne ; circonstances qui nous privèrent de plus amples détails sur sa vie antérieure , que nous ne pouvions du reste connaître par lui-même à cause de son état moral.

Dans les premier? temps nous ne portions notre attention que sur les accès d'épilepsie , qui se remarquaient assez fréquemment , et qui toujours

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commençaient par une convulsion du côté droit ; , l'œil droit était en outre aOecté d'un ophthalmie chronique , que nous jugeâmes de nature scrophuieuse, à cause de la constitution du malade. Nous combattîmes ces alFcctions par les moyi;ns ordinaires , et nous nous abstînmes le plus possible de lui adresser des questions à cause d'une circonstance qu'il est important de ne pas négliger. Il nous était mort depuis quelque temps dés malades affectés d'épilepsie , dont les aJtérations morbides de l'encéphale avaient vivement excité notre intérêt; ce jeune homme nous présentait quelques-uns des symptômes que nous avions précédemment observés. ÎNous nous arrêtâmes plusieurs jours de suiteàsonlit, afin d'apprendre de lui l'ordre de leur succession , et le sentiment qu'il en éprouvait pendant l'accès, ou dont il devait conserver le souvenir après l'accès , dont la durée ne dépassait pas ordinairement un quart-d'heure. Or il nous arriva fréquemment de provoquer le retour de l'accès par l'attention qu'il mettait à nous comprendre, et les efforts qu'il était toujours obligé de lairepournous répoudre. Aussitôt que nousnous lûmes aperçu du mal que lui faisaient les renseignemens que nous cherchions à obtenir , nous cessâmes nos recherches , et pendant près de deux mois nous nous conteiitâines de l'examiner en passant à la visite, sans lui adresser d'autres questions que celles qui étaient relatives à ses besoins.

^O CONCORDANCE DL' SYSTEME M-llVEl'X

Le calme moral , le repos dans lequel il restait, firent diminuer considérablement le retour des accès ; il restait souvent huit , quinze et vingt jours sans en éprouver , tandis qu'au moment de son entrée ils se répétaient tous les jours , quelquefois deux ou trois fois. L'appétit était revenu, le malade mangeait les trois-quarts de la portion, et digérait bien; l'embonpoint revenait de jour eu jour; de jour en jour aussi il paraissait plus content et plus gai.

Mais ce bien-être ne fut pas de longue durée : vers le milieu du mois de décembre, une ophthalmie aiguë se manifesta sur l'œil droit: elle fut accompagnée d'un œdème des paupières, et d'une opacité commençante de la cornée transparente ; l'iris de ce côté ne présenta rien de particulier. Un selon fut appliqué à la nuque : i'ophthalmie se dissipa au bout de dix à douze jours ; mais pendant que l'inflammation de la conjonctive diminuait , l'opacité de la cornée augmentait de plus en plus, dételle sorte que, l'ophthalïnie ayant disparu , la cornée parut épaissie et tout-à-fait opaque dans toute son étendue. La perte de la vue de ce côté en fut le résultat inévitable; du reste , les accès épileptiques devinrent plus fréqucns et se manifestèrent principalement pendant ia nuit. J'administrai les anti-spasmodiques, le nitrate d'argent associé au camphre rlesaccidens se calmèrent de nouveau , et le malade revint à-peuprès dans l'état où nous l'avons vu précédemment.

Toutefois, nous nous étions aperçu que l'œil droit «tait insensible, clans le cours de janvier eten février i8a4- Plusieurs fois les accès épilcptiques avaient eu lieu sous nos yeux. Je remarquai que les convulsions dont il était affecté, se manifestaient exclusivement du côté droit , et consistaient dans une extension et une flexion alternative du bras et de la jambe de ce côté , mais principalement du bras , qui souvent , pendant plusieurs minutes, restait dans une rigidité tétanique : du reste , la face était aussi injectée , spécialement du côté droit. Ayant remarqué encore que nos questions le fatiguaient beaucoup et provoquaient le retour des accidens épileptiques , nous discontinuâmes des recherches qui lui paraiss".iient si nuisibles. Dans le cours des mois d'avril et de mai , nous nous aperçûmes qu'il quittait rareuîent son lit , et nous apprîmes qu'il lui était resté une faiblesse très-grande du bras et de la jambe du côté droit.

Le i". juin iSa/j , je fus invité par M. Magcndie à aller voir les animaux sur lesquels il avait pratiqué la section de la cinquième paire : à l'aspect <les effets que j'aperçus sur les yeux de deux ou trois lapins, je fus frappé d'un trait de lumière relativement au malade qui fait le sujet de cette o])servalion. Je me rappelai (uio l'oplithalmie de l'œil droit , et l'opacité de la cornée qui en avait été la

suite , avaient offert une marche à-peu-près semblable à celle (]r>ul CCS animaux étaient affectés.

'J2 CONCOlîDAXCK I>1 SYSTKME .\Er,Vf:UX

Est-ce d'une atfecliou de Ja cinquième paire que serait atteint notre malade ? telle est la conjecture qui s'offrit à mon esprit. Rentré à l'hôpital , je me rendis aussitôt auprès du malade , je m'assurai que le globe de l'œil droit était insensible , ainsi que la partie interne de la paupière. Je constatai que la narine du même côté était insensible aux odeurs , tandis que l'oeil gauche et la narine correspondante jouissaient de leur sensibilité naturelle. Je n'aperçus rien sur les gencives , ni dans l'intérieur de la bouche. C'en était assez cependant pour m'arrêter à cette idée , après en . avoir abandonné d'autres pour lesquelles j'avais répété quelques expériences importantes (i).

(Craignant d'aggraver l'état du malade en le soumettant pendant la visite aux expériences qu'il devenait indispensable de tenter pour avoir sur le diagnostic de sa maladie quelque chose de plus positif, je pris la résolution de le voir seul dans le cours de la journée le 7 et le i i juin ; je vérifiai

(1) Cette observation me présentant des phénomènes insolites dans les maladies organiques du cerveau , j'attribuai les effets observés sur l'œil, ù la lésion du nerf intercostal, iivant de connaître kn expériences de M. Magendie sur la cinquième paire.

On sait que le célèbre médecin Petit, de Namur, avait l'ait la section du nerf intercostal, chez le chien, au niveau «le la troisième et quatrième vertèbre cervicale, pour prouver (juc ce nerf exerçait une inlluence sur certaines parties de l'œil. (Hisloire de l' Jcadcmii. licvale des Sciences, année

DANS I.K UKGNi: AM.M\i,. -^J

de nouveau l'insensibilité du globe de l'œil droit, la perte de l'odorat du même côté ; je plaçai du poivre en poudre sur la moitié droite de la langue, il ne le sentit point; je l'appliquai à gauche , il en ressentit vivement l'impression.

Du i5 au 20, je m'aperçus que les gencives s'enflammaient du côté droit, d'abord à la mâchoire supérieure, puis à l'inférieure Le 25, j'invitai M. le professeur Lisfranc à se joindre à moi pour répéter les précédens essais. Un stylet boutonné fut promené sur toute la surface de l'œil droit ; celuici resta immobile, il n'y eut point de clignotement delà paupière; le malade n'en avait aucun sentiment. L'œil gauche , au contraire , était très-sensible , le malade fcrnjait l'œil envoyant approcher lestylet, et quand on était parvenu à l'appliquer sur sa surface , il y portait sa main pour le frotter et détruire la démangeaison que cet attouchement avait provoquée. ?SOus lui fîmes prendre du tabac par la narine droite, il ne le sentit point; il le sentit vivement de la gauche , et étcrnua deux fois.

1707.) Parmi les phénomèue:» observes, il avait constaté la rougeur de la conjonctive et l'opacité de la cornée , que j'ob - ^iervais chez ce malade. Je répétai cette expérience , qui ne me réussit qu'une lois , et qui détermina l'aplalissenient et l'opacité partielle de la cornée, l'injection de la conjonctive et une alléraliuo sen.iblç du bord libre des paupières. Je rapporterai ailleurs les résultais de cette expérience, qui , in ce qui concerne l'oeik, drflerent de ceux produits par la >e/tion do la cinquienic paire.

'J4 CONCIORDAIVCE 1) L SYSTÈME NERVEUX

Je lui fis flairer une potion éthérée ; il reconnut la présence de l'éther de la narine gauche, et ne put jamais le distinguer de la narine droite. Je n'aperçus rien du reste sur la membrane pituitaire. Il est inutile de dire que nous fermions avec soin la narine opposée à celle sur laquelle on faisait l'essai.

Nous examinions avec soin l'intérieur de la bouche , et nous reconnûmes sur les gencives droites un commencement d'affection scorbutique qui n'existait pas à gauche ; les gencives étaient rouges, quelques plaques blanches existaient ça et là ; elles étaient gonflées au pourtour des alvéoles , surtout ,à la mâchoire inférieure. La langue se mouvait toujours avec quelques difficultés-; du poivre en poudre fut encore appliqué et non ressenti sur la partie droite de cet organe ; sur la gauche , il excita le ptyaîisaie et une vive cuisson. L'ouïe du côté droit rfe parut nullement affectée*

Cet état restait stalionnaire. Dès le 5 juillet, je fis observer aux élèves laffection scorbutique qui se remarquait du côté droit et point à gauche. 11 survint à cette époque une gène de la respiration cjue nous n'avions pas remarquée jusqu'à ce jour. Le 1 1 juillet , l'aîiiîctton scorbutique tivait fait des progrès; la partie gauche en était encore exempte. Le i6, les gencives sojit plus boursouflées à gauche, fendues vers la partie*quL embrasse lé collet des dents, raffcction commence à s'étendre aux

UANS M' Ki:(;>E A Ni. M AL. -jb

gencives du côlé gauclie. Du 17 au 1" août , l'intérieur de la bouche devient de plus en plus malade ; mais la partie droite reste toujours plus profondément affectée que lagauche; du côté droit, les racines des dents commencent à abandonner leurs alvéoles , c'est-à-dire à être déchaussées. Cet état fait des progrès jusqu'au 10 août; à cette époque les gencives étaient écartées à droite du collet des dents; il existait entre ces dernières et les gencives des vides, où avaient pénétré du tartre et des parcelles d'alimens.

Sa santé d'ailleurs déclinait de jour en jour. Le soin que nous avions eu de ne point fatiguer le malade, avait presque fait cesser les accès épileptiques; mais une cachexie générale s'était lentement développée. Le malade était d'une faiblesse extrême. La respiration était gênée plus à droite qu'à gauche. Le pouls était concentré , petit et fréquent. La face, qui s'était conservée jusqu'alors, offre une altération profonde des traits. L'appétit disparaît , et le malade tombe dans une taciturnité qui jamais ne s'était manifestée.

On conçoit , d'après l'exposé de tout ce qui précède, qu'il ne me restait aucun doute sur le siège de la maladie. Trop de caractères , trop de signes indiqunientunelésion de lacinquième paire, pour qu'il mt possible do la méconnaître, quoique ce fût le premier fait de ce genre qui s'offrait aux regards des médecins , et que je ne fusse dirigé , xians ce diagnostic, que par les inductions de la

■JO COiNCORDAiNCli Di: SYSTEME NERVEUX

physiologie expérimentale et de ranatomie comparative. Aussi, dès le 7 août, discutant devant la Société philomatique sur le prétendu nerf optique de la taupe , et réfutant les objections qui s'élevaient contre l'action que j'avais attribuée à la cinquième paire sur les sens , je n'hésitai pas à m'avancer devant cette honorable assemblée , en l'assurant que sous peu de jours je produirais un cas de pathologie qui justifierait ce que j'avais avancé. Tout , dès-lors , annonçait une fia prochaine de ce malade.

Jusques-là, je n'avais fait qu'énoncer auxélèves les conjectures que j'avais formées sur le siège de la maladie. Je m'étais abstenu , par les raisons indiquées plus haut ^ de faire devant eux les expériences qui m'avaient mis sur la voie du diagnostic. Je jugeai cependant qu'un fait de cette importance devait être publiquement constaté : en conséquence , le 10 août , à la visite du matin, j'invitai M. Dimbarre,interne de ma division, jeune médecin très-instruit, et excellent observateur, à répéter lui-même les expériences devant les autres élèves.

M. Dimbarre Irotta l'œil droit avec les barbes d'une plume à écrire : le malade n'en eut aucun scnliment , il n'y eut point de clignottement des paupières : la face interne de ces dernières parties était également insensible. La même expérience faite sur l'œil gauche, produisit une vive sensation et un clignotcnient long-temps prolongé. On réi-

DANS LE RKGNF. AMMAL. 77

téra deux ou trois fois cet. essai , parce que le malade n'en parut pas fatigué , et que cette insensibilité de la conjonctive , de la cornée et de la face interne de la paupière, jointe à l'immobilité complète du globe de l'œil et de ses dépendances , excitait un vif étonnement parmi les assistans.

On passa ensuite aux fosses nasales , on introduisit la plume dans la narine droite, on l'agita dans tous les sens : le malade y fut complètement insensible. On passa à la narine gauche, la sensibilité la plus vive se manifesta dès son introduc-' tion. On présenta à la narine droite un flacon contenant de l'ammoniaque liquide : le malade en ressentit une faible impression après une forte inspiration ; à gauche , l'approc^he du flacon ne put même être supportée.

On vint à la bouche : nous constatâmes de nouveau l'altération profonde des gencives du côté droit, beaucoup plus affectées que celles du côté gauche. La langue ne parut pas sensiblement altérée , le malade la portait hors de la bouche , en ligne directe. Du sulfate de quinine, réduit en poudre . fut appliqué sur la partie droite de la langue , le malade ne le sentit point , ne le dégusta point; on en mit sur le côté gauche, il le cracha aussitôt. Interrogé sur la saveur qu'il lui avait trouvée , il en désigna l'amertume par le terme de chicotin , usité parmi le peuple.

On a remarqué dans les expériences premières que nous fimp? sur vc malade , que l'audition

•^8 CONCOftnANCK DU SYSTÈME NERVEUX

n'avait point éprouvé d'altération sensible. Le malade paraissait entendre également bien de l'un et de l'autre côté. On a dû remarquer aussi que dans ses expériences sur les animaux , M. Magendie n'était pas sûr que l'ouïe fût affectée , ce dont il est du reste très-difficile de s'assurer dans les vivisections. Cette circonstance tient peut-être à ce que la partie de la cinquième paire qui communique avec l'oreille, est la dernière à ressentir l'effet de la section ou de l'altération du nerf : c'est du moins ce qu'on pourra inférer du fait extraordinaire que nous rapportons. L'ouïe se conserva du côté droit et du côté gauche jusqu'au 5 ou 4 août ; mais vers le 5 et le 6 , il devint presque sourd de l'oreille droite. Informé par le malade de ce nouvel accident , je fis appliquer un vésicatoire à la nuque. Les 7 , 8 et 9 , la surdité diminua , et le 10, au moment où on répétait les expériences précédentes , il entendait encore bien moins de l'oreille droite que de la gauche, la sensibilité était parfaitement conservée dans toute l'étendue du côté droit de la face et du coi. Si on pinçait légèrement la peau, il en ressenlait aussi bien l'impression à droite qu'àgauche. Tel fut le résuUat des expériences faites publiquement à la visite du 10 août.

Le malade était d'ailleurs dans une triste position ; la faiblesse était extrême, la respiration était courte , précipi4ée ; le côté droit de la poitrine était immobile, le son qu'il rendait était mat, on

DANS I.K RÈC.NL ANIMAI.. Ty

n'entendait pas la respiralioa par i'applicalion du cylindre; le pouls était très-petit, tros-fréqucnt et lacileàdéprinicr : la lace, décomposée, oUVaitdéjà un aspect cadavérique ; ces mauvais symptômes augmentèrent d'intensité le i i. Il mourut dans la nuit du 1 1 au i a août , après une agonie de huit à neuf heures.

Aussitôt que je fus informé de sa mort, j'écrivis à MM. les docteurs Magendie, Lisfranc et Georget, afin qu'ils se réunissent à moi pour faire l'ouverture du cadavre. Elle fut faite le lendemain à deux heures , en présence de ces médecins , etd'im concours nombreux d'élèves, alors présens à l'amphithéâtre des hôpitaux.

Avant de procéder à la nécropsie , je fis lire l'histoire de la maladie par l'interne de ma division , j'en résumai ensuite les circonstances principales, en les rapprochant des eiFctsqui suivent la section de la cinquième paire ciîcz les animaux. Je fis remarquer l'altéralion de la cornée de l'œil droit ; rophthalmie chronique et aiguë qui avait précédé cette transforni,ation de tissu ; l'insensibilité complète du globe de l'œil , qui avait supporté les irritations les plus vives sans que ce iiiaiadt; en eût la conscience, sans qu'il y eût eu le clignotement des paupières qui a constamment lieu toutes les fois que la sensation la plus légère aifecte l'œil. Je fis observer ensuite que dans toutes les expériences la membrane pituitaire avait paru insensible, soit qu'on l'ait irritée avec un stylet ou les barbes d'une

8o CONCORDANCE DU SYSTÈME NERVEUX

plume, promenées en divers sens dans la narine droite. Toutefois, l'odorat n'avait pas complètement disparu , puisque le malade avait senti les potions éthérées , puisqu'il avait été affecté par l'ammoniaque liquide. Cette différence apparente de ce qu'avait éprouvé le malade et de ce qu'on avait observé chez les animaux, me parut expliquée par la difficulté qu'il y a à s'assurer si un animal éprouve ou non une sensation , toutes les fois que celle-ci n'est pas portée à un degré qui l'affecte vivement ou désagréablement.

En rappelant ce qu'on venait d'entendre sur les altérations des gencives et du goût , j'observai que les effets étaient identiques chez les animaux et chez l'homme ; que dans les expériences , de même que dans le cas pathologique, les gencives du côté expérimenté ou du côté malade avaient abandonné le collet des dents et avaient été profondément altérées; le goût avait disparu sur la moitié de la langue. Notremalade, dans ces diversesexpériences, n'avait senti ni le poivre , ni le sulfate de quinine, que l'on avait placés sur la partie droite à diverses reprises et à des époques éloignées les unes des autres. Ces faits confirmaient donc ce que l'expérience avait appris; et, ce que l'expérience ne pouvait apprendre sur les animaux , ils constataient positivement que cette sensation était anéantie. Il en était de même de l'ouïe ; car si chez les animaux il est difficile de s'assurer si ce sens est perdu ou non d'un seul côté , il n'en était pas de

DANS LE RÈGNE ANIMAL. 8l

même chez l'homme : notre malade nous indiqua hii-méme l'époque à laquelle la surdité du côté droit commença à se manifester. En définitif , donc , les altérations de l'oeil , celles des fosses nasales, de la bouche et del'oreiHe, se réunissaient pour nous permettre de pronostiquer que nous allions trouver sur le cadavre une altération plus ou moius profonde de la cinquième paire , soit à son insertion snr la protubérance annulaire , soit vers son ganglion.

Désirant donner à notre pronostic le degré de certitude que mes recherches antécédentes sur les maladies des hémisphères cérébraux m'avaient appris , je rappelai aux élèves de ma division que les accidens épileptiques de ce jeune homme avaient suivi la même marche que ceux d'une femme décédée quelques jours auparavant, et sur le cadavre de laquelle nous avions trouvé une inflammation chronique dans l'hémisphère opposé au côté sur lequel les convulsions étaient plus prononcées. 11 était donc à présumer qu'avec la lésion de la cinquième paire , nous trouverions de plus une altération plus ou moins grande de l'hémisphère gauche du cerveau.

Cela posé , on procéda à l'ouverture du cadavre. Le crâne fut scié avec ic plus grand soin pour ne point ébranler l'encéphule; ceîûi-ci étant mis à découvert, la face iniernc de la dure-mère parut injectée du côté droit ; du côté gauche elle était épaissie, d'un blanc sale; la tente du cervelet, II. 6

plus épaisse encore , adhérait à la face supérieure de cet organe. L'encéphale fut détaché de la base du crâne avec la plus grande attention, le tronc de la cinquième paire du côté droit se détacha néanmoins de la jîrotubérance annulaire , par le seul effet du soulèvement de cette dernière partie.

La base du crâne ainsi dégagée parut inégale ; elle était plus étroite à droite qu'à gauche : cette inégalité portait plus spécialement sur la fosse sphénoïdale.

La dure-mère étant détachée de la fosse sphénoïdale droite, nous aperçûmes à son côté interne le ganglion du nerf trijumeau dans un état insolite : ce ganglion était boursouflé , d'un gris jaune , une petite quantité de sérosité en séparait les granulations. A sa partie interne , la portion du ganglion d'où se détachait le nerf ophlhalmique était rouge , injectée ; cette injection et cette rougeur étaient partagées par la dure-mère, qui la recouvrait. En arrière du ganglion, les faisceaux nerveux étaient isolés par une petite quantité de sérosité. Les faisceaux internes étaient d'un blanc plus mat que les externes, les uns et les autres étaient un peu ternes; cette disposition faisait ressortir les faisceaux musculaires du nerf trijumeau qui , parfaitement sains , occupaient le côté interne du nerf, et qui passaient au-dessous du ganglion, après avoir dépassé la ligne supérieure du rocher. Tout-à-fait en arrière , le tronc du nerf qui débordait dans la fosse occipitale était

DANS I.L lU.GSZ ANIMAL. 87)

jaune comme le ganglion lui-mcmc ; cette couleur se remarquait dans l'ôtcnduc de deux lignes environ. 11 est à remarquer encore que les fiicls musculaires ne partageaient point cette aîtéralion ; ils étaient dans leur état ordinaire , en arrière comme en avant.

L'altération du ganglion et son hypertrophie se prolongeaient en avant sur ses trois principales divisions ; le nerf ophthalmique paraissait le plus anciennement affecté, le nerf maxillaire inférieur était un peu plus altéré que le supérieur. Ces trois nerfs étaient d'un jaune terne, dont la coloration contrastait avec celle des nerfs opposés, qui étaient découverts. Ils conservaient celte couleur jusqu'à leur sorlicdu crâne; au-delà, le nerf ophlhalmique la perdait avant d'arriver à la fente sphénoïdalc : le nerf lacrymal, le nerf frontal et le nerf nasal , nous offrirent du reste leur structure ordinaire. La couleur jaune du maxillaire supérieur disparaissait lout-à-fait dans la fosse spliéno - maxillaire , les rameaux orbilaires , dentaires antérieurs , postérieurs et supérieurs, et les branches du sous-p orbitaire, disséqués avec soin, ne présentèrent aucun changement dans leur texture ni dans leur organisation ; la troisième branche du nerf trijumeau, ou le nerf maxillaire inférieur, conservait son boursouflement et sa couleur jaune dans le crâne , et en partie dans son trajet dans la fosse zygomatique : dans cette fosse, il paraissait divisé en deux parties par l'altération dont il avait été le

84 CONCORDANCE DtJ 8YSTÊME NEAVEUX

siège; une partie interne conservait encore la nuance jaune du tronc, l'externe ne différait pas du nerf du côté opposé. De la première partaient les rameaux dentaire inférieur , lingual et auriculaire ; de l'autre se détachaient plus spécialement les rameaux temporaux profonds. lesptérygoïdiens, le niasséterin et le buccal. En disséquant ces derniers rameaux d'avant eu arrière , nous aperçûmes qu'ils correspondaient aux faisceaux intacts qui se remarquaient au côté interne et inférieur du ganglion de Gtaser. Cet isolement dés branches musculaires du nerf trijumeau, produit par cette altération pathologique, est un fait d'autant plus important que l'anatomie normale est loin de pouvoir la mettre en évidence d'une manière aussi marquée.

Le nerf optique droit est, en arrière de l'œil, un peu moins volumineux que le gauche. Dans le reste de leur trajet , ces deux nerfs sont identiques.

La cornée de l'œil droit est opaque et épaissie dans toute son étendue. L'itis est adhérente à sa face postérieure , ce qui détruit l'espace désigne sous le nom de chambre antérieure. La pupille est contractée; la face antérieure de l'iris est couverte d'une fausse membrane blanchâtre, qui adhère à la face postérieure de la cornée. Sur cette dernière on aperçoit plusieurs petits vaisseaux formant deux demi-cercles. La choroïde est un peu rougeâtre; l'humeur vitrée paraît moins transparente que dans l'œil gauche.

La membrane muqueuse nasale est un peu injectée à la narine dioite, principalement dans la portion qui correspond au cornet nasal inférieur.

Les gencives sont noires du côté droit à la mâchoire supérieure et inférieure. Son tissu , mou, boursouflé, sedéchire avec la plus grande facilité. Les dents sont tout-à-fait déchaussées en haut et en bas ; le tissu osseux formant les alvéoles supérieures et inférieures , est comme injecté. A gauche, le tissu des gencives est brun , un peu ramolli ; mais Talléralion est bien moins profonde que du côté opposé,

La langue ne présente d'abord aucune trace d'altération à sa superficie ; mais disséquée avec soin , le tissu muqueux paraît un peu plus mou à droite qu'à gauche.

L'oreille droite ne présente aucune lésion sensible, soit dans son appareil osseux interne, soit dans ses nerfs. Le nerf acoustique , la portion dure de la septième paire dans l'aqueduc de Fallope , la corde du tympan , sont dans leur état normal.

L'encéphale fut examiné avec le même soin que les parties dont nous venons de présenter l'état insolite. Ce qui d'abord frappa nos regards, fut le côté droit de la protubérance annulaire , correspondant à l'inaertion du nerf trijumeau altéré. A la place de ce nerf qui , comme nous l'avons dit , s'était détaché en soulevant le cerveau , nous trouvâmes une matière gélatineuse, jaune, ana-

logue à celle qui existait à l'extrémité du nerf, restée libre au niveau du bord supérieur du rocher. Ecart.int ensuite les faisceaux trans verses du pont, nous suivîmes les traînées de cette matière jaune, dans l'étendue environ de deux lignes: en même temps , nous remarquâmes , au côté interne de la matière gélatineuse , deux petits faisceaux blancs, intacts , que nous mîmes à découvert jusqu'au bord supérieur du bulbe rachidien. Ces faisceaux étaient la continuation des faisceaux médullaires quicxlstaient sur le côté interne du ganglion sphétioïdal delà cinquième paire. Les filets musculaires étaient donc sains dans toute leur étendue, ils paraissaient n'avoir point participé à l'altération profonde dont le nerf trijumeau de ce côté avait été atteint. Du côté gauche, le nerf de la cinquième paire était dans son état normal.

En outre , l'hémisphère gauche du cerveau était ramolli , légèrement jaune à sa surface supérieure, principaîemerii en avant et en arrière. Sa face inférieure était tellement adhérente à la dure-mère , qu'une petite partie de la substance corticale resta attachée à cette membrane , au moment où on soulevait l'encéphale pour en considérer la base. Tout le lobe moyen et postérieur parut alors ramolli et jaune ; cette altération s'étendait dans la profondeur du lobe jusqu'au niveau du demicentre ovale du côté gauche. La couche optique et le corps strié du même côté étaient un peu plus mous que du côté opposé. L'hémisphère

gauche çhi cervelet offrait une all(!rralioii analogue à celle de l'hémisphère cérébral du même côlé ; elle était néanmoins beaucoup moins profonde. Le ventricule latéral gauche était plus étendu que le droit ; la glande pinéale est plus volumineuse et plus dure que dans l'état normal (i).

Les deux poumons sont tuberculeux à leur sommet.

Un fait de cette nature n'a pas besoin d'un long commentaire , pour peu que l'on soit au courant de la marche sévère que présentent de nos jours la physiologie expérimentale et la pathologie ; l'accord de ces deux sciences sur un point si^important de leurs recherches devait nécessairement arriver , du moment que j\L Magendie avait précisé les effets résultant de la section de la cinquième paire; du moment qu'il était descendu de la cause aux cffeis , la pathologie ne pouvait manquer de remonter des effets à la cause. Mais se serait-on attendu que les effets fussent absolument les mêmes? Se serait-on attendu qu'une maladie de l'homme répétât de point en point tout ce que la physiologie expérimentale avait fait connaître? Disons-le hautement , un tel accord est encore trop rare pour ne pas être signalé à l'attention des physiologistes et des médecins ; de ces

(1) J'ai fait peindre ces diverses altérations; ces dessins feront partie du grand ouvrage que je publierai après celuici sur les maladies organiques du cerveau ci de la moelle ♦pinière.

derniers surtout, dont la plupart regardedtcomme oiseuses les recherches expérimentales sur les animaux.

Tout a concouru pour donner à cette nouvelle acquisition de la science toutes les applications que la médecine pou\ait désirer; car à peine avions-nous constaté par l'autopsie le siège positif de cette maladie , que deux nouveaux malades, un homme et une femme, se présentèrent dans ma division, offrant les symptômes primitifs que nous avait offerts le jeune homme dont nous venons de tracer l'histoire : rougeur de la cbnjonclive , insensibilité de la cornée , dureté de l'ouïe, diminution de la sensibilité de la langue , tels étaient les préludes d'une affection qui aurait eu peut-être les tristes suites de la précédente, si, éclairé comme nous l'étions , nous n'en eussions arrêté la marche. La Jemme fut guérie en cinq semaines , et l'homme, sur lequel MM. Mageudie et Edwards répétèrent avec nous les expériences, fut rétabli, et sortit après vingt-six jours de séjour dans l'hôpital (i). De semblables faits, je le répète , n'ont pas besoin de commentaires ; ils prouvent que la cinquième paire exerce une influence très-puissante sur l'action des sens , chez

(i) C'est par des faits de cette nature, c'est par des résultats semblables que la physiologie expérimentale doit repousser les attaques sans cesse renouvelées contre elle, et qui portèrent tant d'amertume dans la carrière scientifique des Harvey, des Malpighi et des Haller. Vne maladie in-

les mammifères , et même chez l'homme ; ils expliquent parfaitement la vision des animaux privés du nerf optique, et pourvus d'un nerf oculaire provenant du rameau supérieur du nerf trijumeau. Us ouvrent un nouveau champ aux études de l'action du système nerVeux chez les vertébrés et les invertébrés.

J'ai parlé, dans le premier volume (1) , de deux enfans anencéphales chez lesquels les ganglions des nerfs trijumeaux , réunis dans le erane, ser- "vaient d'insertion aux différens nerfs des sens. L'un d'eux vécut dix-huit heures; l'autre deux jours et une nuit; tous les deux prirent le sein de leur mère ; tous les deux ouvraient et fermaient les yeux; ils exécutèreut des actes que nous sommes accoutumé à attribuer exclusivement à l'encéphale et que nous pouvons expliquer aujourd'hui malgré son absence , puisque les deux ganglions des nerfs trijumeaux étaient réunis et très-développés.

Ces actes étaient purement instinctifs comme ceux qu'exécutent les articulés. Wous pouvons présumer, d'après cela, que les actes instinctifs sont sous la dépendance de la cinquième paire, et que

connue signalée et" déterminée, deux malades guéris dans l'espvice de moins de six mois, et dans une seule division de l'hôpital de la Pitié, voilà les meilleurs argumens à opposer aux détracteurs de l'anatomie comparative et de la physiologie expérimentale.

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go CONCORDANCE DL SYSTÈME i^ERVlîUX

le cerveau n'y prend que peu ou point de part.

Lorsque l'encéphale disparaît complètement, et que la cinquième paire le remplace , les actes instinctifs devront donc se manifester au plus haut degré. C'est le cas des invertébrés (i).

Toutes leurs déterminations ont un caractère qui les distingue ; elles sont purement instinctives : elles se répètent si exactement . si nécessairement , lors même que les résultats nous paraissent les plus surprenans , qu'on voit manifestement que la volonté n'y est pour rien , et que , conséquemment , leurs actes sont de simples effets organiques. Tous les zoologistes et tous les psychologistes sont d'accord sur ce point ; tous considèrent ces animaux comme les êtres instinctifs par excellence. Si cela est, on entrevoit sans peine la conséquence qui en découle.

Si les crustacés et les insectes sont les êtres instinctifs par excellence, et s'ils n'ont pas d'encé-

(i) Je ne puis m'euipêcher, dans l'intérêt delà science, de l'aire remarquer ici, que M. Ampère, auteur des deux articles qui ont paru dans les Annales des Sciences naturelles, sui' la détermination du système solide et du système nerveux des animaux articulés , est arrivé, par des considérations psychologiques, à des vues peu différentes de celles énoncées dans le premier volume de cet ouvrage, et de celles que je développe présentement. {\oy.Ann. se. nat., tom. III, pag. aoa.)

Une réflexion sur laquelle nous devons insister, c'est que M. Ampère et moi, nous sommes parvenus à ces résultats par des voies Irès-différentes.

I^A^5 U: RKr.NE VMMAL. 9I

phale , ce dernier organe est donc élranger à l'instinct.

Si leur système nerveux eéphalique représente le système ganglionnaire de la cinquième paire , la cinquième paire est donc le siège de Imstinct chez les animaux (i).

C'est dans cette direction que nous paraissent devoir être dirigées désormais les recherches physiologiques sur les facultés et les actes de cet ordre ; et si l'on parcourt d'un coup-d'œil la classe des maunnilères , on verra les actes encéphaliques décroître des quadrumanes aux rongeurs , tajidis que les actes instinctifs accroissent dans la même proportion. CcLt est, et un instant de réflexion montre que cela devait être; car il fallait bien que la perle des facultés encéphaliques fût balancée par raccroisscment des facultés instinctives, jusqu'à ce qu'enfin les facultés encéphaliques venant à disparaître, les animaux pussent vivre sous la seule influence des actes instinctifs.

Or , ces données générales de la psychologie me paraissent en rapport avec les données de l'atiatomie comparative , car nous voyons l'encéphale décroître chez les mammifères en raison directe du développement des actes encéphaliques, et nous voyons les acles instinctifs se développer en

(1) Foy. encore à ce sujet les belles idée^ de M- Ampère, Mémoire déjà cité , Annales des Sciences naturelles j tom. II , pag. 3o5.

raison directe aussi du développement de la cinquième paire. De là naît encore le rapport inverse qui s'observe chez les mammifères entre l'étendue de l'encéphale et le volume de la cinquième paire: plus l'ancéphale diminue, plus la cinquième paire augmente ; le développement de la cinquième paire compense la diminution de l'encéphale; ce que les animaux perdent d'un côté , ils le gagnent de l'autre.

Dans un ouvrage de cette nature, je suis forcé de me restreindre à chaque instant I je ne ferai donc que rappeler l'industrie des chauve-souris, des taupes et des autres mammifères qui sont dans ces conditions organiques, et j'indiquerai seulement que les actes qui ont été attribués à une intelligence supérieure ne sont que des effets instinctifs en rapport avec le développement que présente la cinquième paire chez^ tous ces animaux.

J'expliquerai de la même manière l'industrie des phoques et des castors , qui les a fait placer si haut, par certains psycholcgistes, dans l'échelle de rintelligence. Les actes qui chez ces animaux semblent justifier celte assertion, découlent de la même source que ceux des abeilles, dont ceux-ci ne sont qu'une bien faible imitation ; l'anatomie comparative peut, je crois, en fournir la preuve.

Si les actes des phoques et des castors étaient des effets encéphaliques, ces animaux devraient

DANS LE RÈGNE ANIMAL. g3

èlre sur la même ligne pour le développement de reacéphale ; le castor devrait même occuper un rang plus élevé que le phoque. Or , comparez leur encéphale, et voyez quelle distance immense sépare ces animaux sous ce rapport : le phoque cgale presque les quadrumanes par l'étendue de son encéphale , et le castor est descendu jusqu'aux rongeurs par les formes imparfaites du même organe ; l'un est aux degrés inférieurs de l'échelle, l'autre en occupe les marches supérieures. Deux oiganes si différens ne peuvent donc produire un ordre d'effets si rapprochés.

Mais si ce sont des effets instinctifs , et si la cinquième paire en est l'organe producteur, tout s'explique : ces animaux , si éloignés par leurs autres caractères, se touchent par celui-ci. Les phoques et les castors sont remarquables par le développement du nerf trifacial; le castor surtout dépasse tellement tous les mammifères par le volume et l'étendue de ce nerf, que nul ne peut lui être comparé sous ce rapport; nul aussi ne peut être mis sur sa ligne pour les facultés instinctives. Ils sont aux vertébrés ce que les abeilles sont aux invertébrés ; et chez les uns comme chez les autres, les effets sont proportionnés à la cause , les actes sont en rapport avec l'organe qui les produit.

Si l'on se rappelle maintenant que le système nerveux se développe de la circonférence au centre, on trouvera peut-être , dans la formation primitive de la cinquième paire, la raison pour laquelle les

actes instinctifs se manifestent constamment chez les animaux avant les actes encéphaliques; on expHquera de cette manière aussi comment des fœtu anencéphales ont pu exercer certains actes, tels que la succion du lait de la mère, quoiqu'ils fussent privés de cerveau. 11 est peu d'anatomistes qui n'aient été dans le cas d'observer ce phénomène une fois au moins dans le cours de leur vie. Or, ilestinexplicabledansla théorie qui fait partir ces actes de l'encéphale ; et il se trouve d'autant mieux expliqué dans nos idées , que personne n'ignore que , chez les monstres anencéphales , la cinquième paire est d'autant plus développée que l'encéphale est plus imparfait, ou que même il manque complètement.

Tous les physiologistes et les psychologistes ont échoué dans leurs tentatives pour ramener les facultés instinctives aux facultés de l'encéphale. L'admirable travail des abeilles et des arachnides supposerait une intelligence à laquelle ne s'élèvent jamais les animaux les plus élevés de la classe supérieure des vertébrés , supérieure même à celle à laquelle pourrait parvenir un homme isolé , s'il cherchait à exécuter un travail si géométriquement parfait. Or , voyez la contradiction dans laquelle on se trouvait nécessairement entraîné par ces idées! On convenait , d'une part, que les insectes étaient mille fois plus descendus que le dernier des vertébrés, relativement à leur cerveau, et Ton attribuait en même temps à cet organe des

DANS LE rÈ(;nk ammat. gj

effets mille fois supérieurs à ceux que produisent les vertébrés les plus favorisés par l'étendue de leur encéphale : une contradiction si manifeste ne pouvait être dans la nature ; elle n'existait que dans nos idées.

J'ajouterai une dernière considération à ce sujet: c'est que l'homme, auquel nul être ne peut êLre comparé pour le développement de l'cncéph-de et de ses facultés , est le plus descendu de tous par ses facultés instinctives, parce qu'il est le plus inférieur de tous, relativement au volume proportionnel de la cinquième paire. Je remarquerai ensuite que l'abeille est à la tète des invertébrés par ses facultis instinctives , parce que ses ganglions crâniens sont les plus développés : elle occupe, sous le rapport des ganglions de la cinquième paire, le haut de l'échelle anatomique des invertébrés, comme, sous celui de l'encéphale, l'homme occupe le sommet des animaux vertébrés.

De tout ce qui précède nous pouvons donc conclure :

1*. Que, chezlesarimaux vertébrés et l'homme, la cinquième paire exerce une influence très-marquée sur l'action des sens;

2°. Que la taupe est privée de nerf optique, comme la chrysochlore du Cap, le rat-taupe, le protée, etc. , et que cette absence n'empêche pas . chez elle l'exercice de la vision ;

3°. Que la cinquième paire parait être le siège de l'instinct ou des actes irréfléchis chez les animaux ;

g6 CONCORDANCE DU SYSTÈME NERVEUX

4'. Que, chez les animaux vertébrés, le développement de l'instinct paraît en rapport avec celui de la cinquième paire ;

5°. Que les ganglions ccphaliques des animaux articulés étant les analogues de ceux de la cinquième paire , les propriétés instinctives sont les plus développées chez ces êtres ;

6". Enfin , que les vues nouvelles que pourront nous dévoiler les expériences physiologiques sur le système nerveux des invertébrés , doivent être comparées à ceux de la cinquième paire et des ganglions intervertébraux chez les animaux vertébrés.

MOF.r.I.E EPINIliUE. pj

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