CHAPITRE IV
Anatomie comparative de la Moelle allongée dans les quatre classes d'animaux vertébrés.
La moelle allongée commence où finit la moelle épinière; mais quel est le point de son départ? quelles sont ses limites? L'anatomie n'a pu les assigner avec quelque certitude , parce qu elle manque de lignes de démarcation distinctes : de là 5 l'arbitraire des auteurs dans les dimensions assignées à cette partie. Haller qui , le premier , lui a consacré ce nom , la prolongeait sous le pont de varole , et fixait ses limites du trou occipital à la partie antérieure de la surface basilaire; il la faisait ainsi commencer à l'origine de la huitième paire , et finir un peu en arrière des tubercules quadrijumeaux et de l'insertion de la troisième paire crânienne. Après bien des variations à ce sujet , les anatomistes en sont revenus à l'opinion de Haller; mais ils y ont compris à tort la protubérance annulaire , qui , selon nous , ne peut être séparée du cervelet.
Quels que soient les noms divers par lesquels les auteurs ont désigné cette partie , tous se sont accordés à la distinguer de la moelle épinière , à cause de la diversité de structure > tous l'ont re-
l8o MOELLE ALLONGÉE.
gardée comme le point central de l'encéphale , soit pour y faire aboutir , soit pour en faire partir ses diverses radiations. Depuis Lorry , les physiologistes ont fait cause commune avec les anatomistes ; ils ont reconnu que la moelle allongée était un des centres d'action les plus énergiques de l'encéphale. J'ai montré, il y a plusieurs années, que ses altérations étaient la source de beaucoup de maladies. L'anatomie , la physiologie et la pathologie se réunissent donc pour faire considérer la moelle allongée comme l'une des parties les plus importantes de l'axe cérébro-spinal des animaux vertébrés.
La moelle allongée fait donc suite à la moelle épinière. Primitivement ces parties sont tout-àfait identiques chez les embryons de toutes les classes. La moelle allongée , comme la moelle épinière , est formée de deux lames isolées chez les oiseaux (i), les reptiles (2), les mammifères (3) et l'homme (4) ; leur réunion en avant continue le sillon antérieur de la moelle épinière ; leur écartement en arrière produit l'excavation du quatrième ventricule et l'angle plus ou moins aigu qui le termine , et que l'on a désigné sous le nom de calamus scriptorius.
(1) PL 1, fig. 1, n" 5 et 6.
(2) PI. I,fig-. 9,n°5.
(3) PI. 1, fig. 20, n''2.
(4) PI. I, fi^ 26, n' 5.
MOELLE ALLOiNGÉE. l8l
Ce dernier est donc la fin de la jonclion en arrière des lames de la moelle épinière; il termine le sillon postérieur, et il est situé plus ou moins liant, selon que les lames se réunissent plus tôt , comme chez les batraciens (i), ou plus tard, comme chez tous les mammifères (2) et tous les oiseaux (5). Le quatrième ventricule n'est, d'après cela , que la continuation du canal épinien , frès-évasé en raison de la divergence des lames postérieures de la moelle allongée.
Comme sur la moelle épinière, on n'aperçoit d'abord sur la moelle allongée que deux cordons étendus en membranes ; cette partie est lisse chez les jeunes embryons de toutes les classes ; mais par la série des développemens, des faisceaux trèsdistincts se prononcent sur cette surface plane , et leur relief les a fait soigneusement distinguer par les anatomistes. Parmi ces faisceaux , il y en a quatre principaux de chaque côté, deux antérieurs (4) et deux postérieurs (5). INous trouvons donc réalisée sur la moelle allongée l'une des suppositions qui ont été émises sur la structure de la moelle épinière ; il n'est pas inutile de faire remarquer la liaison de ces idées. Les anatomistes
(1) PI. I,fîê-. 16, MOI.
(2) PI. II,ng. 57,n"i.
(3) PI. lïl, fig. 83, n" 2.
, (4) PI. xm,f.g. 249, A, O.
(5) PI. XIII, fig. 245, n'^ 2 et 5.
i8p. moelle allongée.
ayant fait naître jusqu'à ces derniers temps ia moelle épinière de la moelle allongée, ont continué sur la première de ces parties les divisions tranchées qu'ils remarquaient sur la seconde : on a depuis bien exagéré cette analogie, en voyant dans la moelle épinière toutes les divisions et toutes les subdivisions du cervelet et des hémisphères cérébraux; mais toutes ces abstractions de l'esprit, nées de l'idée que le système nerveux est générateur de lui-même, s'évanouissent sous le scalpel.
La moelle allongée nous présente le premier degré de complication de l'axe cérébro-spinal du système nerveux ; des huit faisceaux qui la composent , les antérieurs moyens ont reçu le nom de pyramides antérieures (i), les latéraux celui de cordons oliv aires (2); les postérieurs moyens sont connus sous le nom de pyramides postérieures (5), et les latéraux désignés par la dénomination de cordons resiiformes (4). Ces faisceaux sont très-inégalement développés dans les diverses classes , et souvent dans les familles de la même classe : de l'inégalité de ce développement résultent nécessairement de grandes variations dans son volume total et dans ses rapports. Pour arriver à quelques
(1) Pi. XI, fi^. 201, n" 1; pi. XIV, fig. 289, n» 4.
(2) PI. XIV, fig. 258, O; fig. 289, n-5et9.
(3) PI. XIII, fig. 245, n-'S. {;,) PI. XIII, fig. 245, n" 2.
MOELLE ALLOXGÉE, 1 83
résultats certains , il est indispensable de considérer d'abord isolément chacun des quatre faisceaux qui constituent chaque moitié de la moelle allongée.
Des pyramides antérieures. Chez les poissons cartilagineux , les pyramides antérieures forment deux cordons rectilignes (i) qui, chez les raies, s élargissent beaucoup en arrière des nerfs de la troisième paire (2) : chez la lamproie et l'esturgeon ils sont si déliés , qu'on ne les distingue pas à l'extérieur (3). Chez les poissons osseux, leur apparence est en général plus marquée que chez les chondroptérygiens. Chez la perche (4) , le merlan (5) , la carpe (6) , le rouget (7) , le gronau (8), les deux cordons, parallèles l'un à l'autre, sont visibles sur toute la base de l'encéphale ; chez la morue (9) et le turbot (10) , ils sont plu^apparens encore, et sont légèrement renflés à leur partie la plus élevée.
Chez les reptiles , les pyramides sont si faibles
(1) PI. VI,fig. i48,n°i.
(2) PI. Vï, fig. 148, n-So.
(3) PI. XI, fig. 226, n«4.
(4) PI. VI, fig. i36,n'' 1.
(5) PI. VI, fig. .47. n^ 7.
(6) PI. VI, fig. 146, n" 1.
(7) PI. VII, fig. i56, n" 10.
(8) PI. VII, fig. 157, n» 2.
(9) PI. VII, fig. 162, B.
(10) PI. VII, fig. 176, B.
i84 MOELLE ALLONGÉE
qu'elles ne font aucune saillie extérieure ; la moelle allongée reste toujours lisse , de même que chez les jeunes embryons des mammifères ; ainsi qu'on peut l'observer sur le caméléon (i) , le crocodile (2) , la vipère (5) et même la tortue franche (4). En ouvrant la moelle allongée, on les distingue cependant (5) , de même que sur le fond du quatrième ventricule, tant sur la tortue (6) que sur la grenouille (7).
Haller a nié l'existence des pyramides antérieures chez les oiseaux, parce qu'en effet, chez le plus grand nombre , la moelle allongée est lisse dans toute son étendue, comme on le remarque chez le roitelet (8) , l'hirondelle (9) , la bondrée (10), la cigogne (11) , l'autruche (12) , le casoar (i5) ; mais dans plusieurs espèces on découvre deux petites éJi^Yations longitudinales, parallèles soit entre
(I) PI. V, fig. 1,2.
(a) PI/ V, fig. 117 et 118.
(5) PI. V, fig-. 127.
(4) Pi. V, fig 122, n°8.
(5) PI. XIV, fig. 288, ir^.
(6) PL V, fig. 119, n° 4.
(7) PI V, fig. i34, n- 1.
(8) PL IV, fig. 94.
(9) PL IV, fig. 92.
(10) PL IV, fig. 9,.
(II) PL IV, fig. io5.
(12) PL IV, fig. 98.
(i5) PL III, fig. 79, n°2 et 3.
elles y soit avec le sillon antérieur, et qui correspondent exactement à la position des pyramides antérieures des mammifères. Chez les aigles , le milan, les vautours, le dindon, les faisans, j'ai pu les suivre à l'œil nu , après avoir légèrement raclé la pellicule blanchâtre qui les revêt, jusqu'au-delà de l'insertion des nerfs de la troisième paire. Chez les perroquets , après les avoir ainsi découvertes ( I ) , on les voit d'abord se prolonger en bas, le long de la partie antérieure de la moelle épinière , en suivant une direction parallèle, puis s'iélever en haut , en divergeant légèrement et en augmentant d'étendue (2) , au niveaudu point qui correspond au pont des mammifères (3). Leur divergence augmente vis-à-vis l'insertion de la troisième paire, au moment où elles passent audessus de la base des lobes optiques (4) pour aller rejoindre la partie postérieure des hémisphères cérébraux (5). Cette marche est la même chez tous les oiseaux , et leur volume m'a paru suivre une progression croissante des passereaux aux gallinacés, aux aigles, aux buses, au milan, à l'autruche et au casoar.
Les pyramides antérieures sont ainsi, chez les
(1) PL III, fig. 82, n" 1.
(2) PI. III, fig. 8a, n" 2.
(3) PI. III,ng. 82, n-g.
(4) PI. III, fig. 82, n»8.
(5) PI. ITI, fig 82, nV,.
oiseaux, de même que chez les mammifères, la continuation du cordon central antérieur de la moelle épinière.
Les embryons des jeunes mammifères et de riiomme sont, comme les reptiles, sans renflemens pyramidaux; ils ne deviennent apparens que vers le commencement du deuxième mois de la gestation, chez l'homme, le mouton , le veau et le cheval. Chez le chien, le chat, le renard, le cochon-d'Inde , le lapin , leur apparition est beaucoup plus précoce : ils sont d'abord aplatis et minces ; ils augmentent ensuite par l'addition de nouvelles couches fibreuses, sans matière grise, les troisième, quatrième et cinquième mois de l'homme , du cheval, du veau et du cochon : leur saillie paraît alors plus forte chez les mammifères que chez l'homme , à cause de la formation du corps trapézoïde, qui les soulève chez les premiers.
Chez les animaux adultes , la proéminence des pyramides est beaucoup plus faible chez l'homiTue que chez les singes (i) , les cétacées (2) , les carnassiers (5) , les ruminans (4) et les rongeurs (5). Cet affaissement est produit en partie , chez l'homme, par la saillie latérale des tubercules
(i) PI. VIII, fig. 194, A; fig. 197. B.
(2) PI. XII, fi g. 234, A.
(3) Pi. X, fig. 223, A.
(4) PI. XIII, fig. 249, A.
(5) PI. XIV, fig. 358, B.
MOELLE ALLONGEE. ib;
moyens de la moelle allongée ou des olives (i).
Dans l'hypothèse que les pyramides sont les racines des lobes cérébraux, leur développement devrait être en raison directe de ceux-ci ; or c'est ce qui n'est pas : les pyramides sont moins fortes chez i'homme que chezles singes, comme chezledrill {2) et le mandrill (5) ; elles sont plus prononcées aussi chez les cétacées (4), et à peine distinctes à l'extérieur chez le phoque (5). Cette prédominance des pyramides se continue chez les carnassiers , le lion (6) , l'ours (7) , le raton (8) , la loutre (9) ; chez les pachydermes et les ruminans,lelama(io), le pécari (11) .le cheval (12) , le chameau (i3) , le bouc de la Haute-Egypte (i4)-
Les pyramides antérieures de la moelle allongée n'ont pas la même forme chez tous les mammifères : chez l'homme la ressemblance qu'on a cru