‹ Anatomie comparée du système nerveux (volume 2)Chapitre 10 sur 66 · XXVI NOTICE · texte numérisé non relu

XXVI NOTICE

séjour ft l'hôpital, l'excès de souffrance qui pèse sur les pauvres, et oomme les maladies de ceux-ci ressemblent à celles des riches, à mettre les médecins en mesure de donner les mêmes soins aux uns et aux autres. Espérons qu'on reconnaîtra l'utilité de maintenir le bien qu'a fait ce conseil et de faire mieux encore !

Esquirol venait de mourir le 12 décembre 1840. Leuret, son élève respectueux, son admirateur et son historien fidèle, lui adressa sur sa tombe un suprême adieu où l'on trouve cet hommage sublime : c Avant vous, dans la connaissance et le « traitement des maladies mentales, aucun auteur ne s'est c acquis une célébrité comparable à la vôtre, et parmi vos tf contemporains, ceux qui se sont le plus illustrés s'honorent < d'avoir adopté vos doctrines et d'être vos disciples. A vous « donc une gloire impérissable! Vous avez réalisé ce que vos « devanciers avaient à peine conçu ; vous avez créé dans la € science une ère nouvelle, et les principes posés par vous, « développés et fécondés par vos successeurs, seront pour c l'humanité un éternel bienfait. »

Les livres de Leuret, ses leçons à Bicêtre, la transformation qui s'opéra sous lui dans son service, lui attirèrent tout à coup des occupations nombreuses et ouvrirent devant lui le chemin de la fortune. Une maison de traitement fut fondée : on l'y appela comme médecin avec une rémunération considérable, et une brillante clientèle absorba tout son temps, toute son activité. Il était trop tard. Lorsqu'il avait habité la garnison de Saint-Denis, il lui était arrivé souvent, presque toujours même d'en franchir le soir la distance à grande course, pour retourner de l'amphithéâtre à la caserne. H avait, dès cette époque, été fréquemment pris de palpitations et d'étouffements. A Charenton, il avait aussi fait des courses rapides pendant toute la durée des leçons que Spurzheim faisait le soir à Paris. Chaque jour de ce cours, il ne dtnait qu'en rentrant, à onze heures ou minuit. Ce genre de vie avait porté à sa santé de désastreuses atteintes. Depuis longtemps, il était souvent forcé de dormir la fenêtre ouverte.

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Après av(»r paisé des années entières à disséqner, à peser ou analyser des cerveaux» à considérer des globules aa microscope, înmoftile et silencieox, il se Urrnt tout à coup à ractivité et au saottvement incessant d'un service éloigné de Paris et d*une dientèle qui s'accroissait chaque jour. C'était au* dessus des forces qui lui restaient : le passé avait tout pris, et ne laissait que peu au présent, rien à l'avenir.

Ses journées commençaient à six heures, hiver comme été. Il allait à Bicètre, et n'en revenait qu*à plus de midi. Le reste du jour appartenait à la maison de traitement et aux malades de la ville, le soir et une partie de la nuit à Tétude. A peine venait-il de se mettre courageusement à sa vie nouvelle, qu'il fut forcé de l'interrompre . Ses amis exigèrent qu'il allât dans le Midi, il partit, et fut atteint en route des accidents les plus redoutables. Nous ne voulons pas dire la petite ville où ils éclat^ent. Comme il resta longtemps en état de mort apparente, et qu'on l'avait étendu sur un brancard, aucun habitant ne consentait à le recevoir : il fallut recourir à l'autorité du maire pour faire ouvrir une porte. M. Louis, averti à Paris, courut à lui. Leur amitié était née de leurs rapports scientifiques, et s'était nourrie d'estime; aussi avaitrclle à la fois quelque chose de la douceur et de la sévérité de la science. Ils étaient si bien faits pour s'aimer et pour se convenir qu'ils se connaissaient aussi parfaitement après quelques années que s ils eussent passé ensemble tonte leur vie (1)1

M. Louis ne quitta son cher malade que quand il le vit hors de péril. Leuret alla se rétablir à Lamalgue, près Toulon, chez un autre ami , M. Jules Cloquet. Le souvenir, qu'il gardait de cette hospitalité pleine de charme pour lui l'occupait encore à ses derniers moments. Il recouvra des forces, mais pas assez pour pouvoir reprendre ses travaux, il se retira dans son pays près de ses sœurs, y resta trois ans et ne fit qu^un court voyage à Paris, en 1848, pour obtenir de Tadminis-

(I) M. Louis, qui a la piélé des souveDirs, a fait fliire par l'un de nos plus habileB statuaires un beau buste de L^niret, dont on a reproduit un petit nombre d'éprenves. L'une de ces épreuve? ta dsos la bîMiothèque de Neney.

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tration des h6pitaux le congé nécessaire à sa guérison. Enfin, au mois de juin 1850, ayant appris que le maintien de ses fonctions devenait douteux, s'il ne se hâtait, il crut être en mesure de se rendre à son poste, revint à Paris et se présenta à ses amis qui furent heureux de retrouver en lui , malgré ses souffrances passées, toute sa vigueur intellectuelle et un corps en apparence bien rétabli. Après un moment d'hésitation , il reprit son service de Bicètre et alla voir des malades au loin, un, entre autres, sur la frontière de Belgique. Son courage était plus grand que ses torce& réelles, et l'amour du devoir, tel qu'il le comprenait, supérieur au sentiment et à l'intérêt de sa conservation. Il s'aperçut que ses jambes enflaient, que son ventre devenait volumineux, et pendant quelque temps , il ne voulut en rien dire à personne , pas même à ses amis les plus intimes. En revenant de l'hôpital, il se couchait, afin de recouvrer assez de force pour le lendemain. Mais le mal ne pouvait se cacher longtemps, car il était grand. Ce n'était plus seulement le cœmr qui était volumineux : on trouva le foie atteint d'une affection an-dessus de tout remède, les extrémités inférieures infiltrées, Tabdomen rempli d'une quantité considérable de liquide. Les fonctions respiratoires étaient de plus en plus gênées : la suffocation devint bientôt imminente, et l'on fut obligé de faire une première ponction le 4 novembre; l'opération, qui produisit chaque fois l'évacuation de dix litres de liquide, fut répétée jusqu'à trois reprises en seize journées, et cinq jours après la dernière, le 24 du même mois, il s'échappa par la plaie rouverte un plus grand volume d'eau. Cet écoulement spontané combla de joie le pauvre malade qui y voyait une crise salutaire et presque le signe d'une guérison prochaine. Ses amis qui s'éloignèrent peu de son chevet pendant les quatre mois de durée de cette cruelle maladie, ne pouvaient avoir la même opinion. Tous constataient chaque jour les progrès d'un mal invincible et assistaient avec une poignante douleur à la destruction d'une existence qui avait semblé promettre encore de glorieux services. Longtemps, il résista aux prières qu'on lui adressait de

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laisser venir sa famille à laquelle il voulait dérober la vue de ses souffrances. Il n'accorda enfin cette grâce qu'à la demande de sœur Rosalie» qui , Tayant vu à l'œuvre dans le choléra de 1832, lui avait voué l'estime la plus haute. Quant à lui, le sentiment dont la charité infinie et les vertus éminentes de sœur Rosalie avaient pénétré son âme , était un véritable culte, il n'honorait personne au monde autant que cette mère des pauvres qui ne connaissait d'autre titre à la compassion et au secours que la faiblesse, la douleur et la faim, et qui laissait à Dieu le soin de juger le reste. Comme ses impressions étaient promptes et vives, il avait eu de grands chagrins : les plus déchirants n'avaient pas été ceux de sa première existence; il s*était montré beaucoup plus sensible à tout ce qui se rapportait à sa vie savante. Son livre Du traitement moral souleva contre lui beaucoup de médiocrités agressives qu'il n'eut pas la force de dédaigner, ou mieux encore, de plaindre avec douceur. Il se tint près des attaques au lieu de monter plus haut et dans son amertume et dans sa faiblesse, il n'avait jamais trouvé de consolation puissante et de force que près de cette fille de Vincent de Paul dont la foi était assez profonde et assez sûre d'elle-même pour n'avoir pas besoin d'éprouver celle des autres ni d'en douter. C'étaient ces ménagements et cette tolérance infinie qui avaient attiré, sans pourtant la convertir, une âme peu facile et quelquefois rebelle. Entre eux deux, si l'orthodoxie était loin d'être pareille, la foi était égale ainsi que le respect qu'ils s'inspiraient l'un à l'autre.

Comme il avait le don d'attirer à lui tout ce qui était supérieur, il comptait des amis dans plus d'un camp. C'est le propre des grands caractères. M. Récamier et quelques autres encore vinrent le voir et le pressèrent d'accomplir ses devoirs religieux. — « Nous ne les comprenons pas de même, leur répondit-il en souriant; si vous voulez, mes amis, que je prenne un confesseur, mon choix est fait, mais il est unique et sans discussion. Je ne veux pas d'autre prêtre que sœur Rosalie. »

A la première visite de la bonne Fée, c'était le nom qu'il aimait à lui donner, sans qu'elle en ait jamais rien su, il ne

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manqua pas de lui couler Taventure, mais elle, avec cette angélique douceur qui ne s*effrayait et ne se troublait de rien : « Je ne saurais tous entendre, dit-elle, mais je puie prier pour vous; je compte but mes prières et bien plus sur la bonté de Dieu qui est juste et qui tous connaît encore mieux que nous. »

Quand il sentit Tenir sa fin, il Toulut retourner à Nancy, et fut impérieux et inflexible dans Texpressiou de cette tolonté. Un mooient, en face de l'opposition qui lui fut faite, il aTait rêvé comment il eût pu s^échapper tout seul. Un ami se joignit à ses proches pour le reconduire. Tous étalât effrayés de la témérité de ce voyage par le temps le plus froid de l'année; c'était le 24 décembre; une forte gelée se déclara pendant le trajet. Leuret fut ce qu'il voulut être : il supporta cette fatigue sans chanceler, arriva à Nancy le 26 au matin, et y vécut encore douze jours.

Il est mort en pleine possession de ses facultés morales , le lundi 6 jauTier 1851, à cinq heures du soir, dans la ville où il avait pris naissance cinquante-trois ans auparavant, après avoir jeté sur un nom qu'il avait reçu obscur le dou* bie éclat d'un mérite éminent, du génie, oserons-nous dire, et d'une honnêteté qu'aucune épreuve ne fit jamais fléchir. La société fit peu pour lui. Il n'appartenait ni à l'Institut, ni à l'Académie de médecine, et avec son incontestable supériorité, ne devait peut-être son modeste titre de chevalier de la Légion d'honneur qu'au hasard d'avoir donné des soins à un ministre.

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