‹ Anatomie comparée du système nerveux (volume 2)Chapitre 5 sur 66 · PAR TRÉLAT · texte numérisé non relu

PAR TRÉLAT

M«dMl« de l'hospice de U Sdpétrièra.

llftvail l'impérieux bofrân de se produire avec toutes ses ressources pour les coosacrer au service de l'humanité* Peu d'hommes ont rencontré autant d'obstacles et sont parvenus à les vaincre avec une plus vertueuse persévérance; nous n'en connaissons pas un qui, après avoir laborieusement acquis la réputation et trouvé le chemin de la fortune» ait moins joui de sa légitime conquête.

François Leuret naquit à Nancy, le 90 décembre 1797. — Son père était boulanger, et voulait que ses six enfants exerçassent des professions manuelles. Sa mère, au contraire, quoiqu'elle n'eût pas reçu le bienfait de Tinstruction, avait le goût et le respect du savoir; elle désirait vivement en faire acquérir au moins à ses trois fils. Le père commença par s'emparer de l'ainé; le second^ après de longues contestations dans kl ménage, étudia la médecine, devint médecin militaire, et se trouvait sur les côtes de la Hollande lorsque les Anglais y firant une descente , dans les derniers temps de l'empire. Le malheureux jeune homme, surpris par l'ennemi, résista, et fut jeté à la mer. Cest ce cruel évâiement qui eut une influence décisive sur la carrièi'e du troisième fils de la famillCL La pauvre mère, puisant dans son désespoir une force nouvelle, fit fléchir une seconde fois la résistance de son mari ; toutefois, celui-ci ne consentit à faire instruire lo jeune François qu'à condition qu'il aérait prêtre : l'enfant fut placé, dans

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ce but, au séminaire, où il apprit les langues anciennes. Mais si Tamour de l'étude ne fit que s'accroître chaque jour dans cette organisation tout intellectuelle, celui de TÉgUse n'y fit aucun progrès. Le nouveau séminariste, qui avait un véritable culte pour la mémoire de son frère, et l'ambition de lui succéder, ne tarda pas à témoigner de son éloignement pour le sacerdoce, et de sa vocation pour les sciences. Cette révélation d'une force qui veut se produire s'affermit toujours par les obstacles : chez les natures puissantes, c'est une loi que rien ne peut mettre à néant, et qui fait tout fléchir au prix de plus ou moins de douleurs.

La noble femme qui avait tant combattu pour l'instruction de ses enfants, n'avait plus de santé depuis la mort de celui qui avait fait son orgueil maternel : ses dernières forces s'épuisèrent dans la reprise de la lutte; mais elle ne succomba qu'après avoir obtenu que son dernier fils prendrait la place de l'aubre, et irait étudier la médecine dans la Capitale. Concession incomplète et périlleuse pour l'étudiant désormais privé de l'appui de sa tendre mère! C'était en l'année 1816; Leuret vient à Paris avec quatre de ses compatriotes de Nancy, élèves en médecine comme lui, s'y livre avec ardeur à l'étude de l'anatomie, et reçoit au bout de quelque temps de son père ces terribles paroles : c Quand j'ai appris l'état de boulanger, « je n'ai coûté d'argent que pendant une seule année. Dans c quelques mois il y aura un an que tu es à Paris, fais en « sorte alors de te suffire, car je ne t'enverrai plus rien. » Aucun raisonnement, aucune prière ne purent faire changer ni ajourner cette résolution, d'autant plus opinifttre qu'elle avait sa logique. Le père faisait écrire dans une autre lettre : « L'état de médecin procure plus d'argent que celui de boua langer : c'est beaucoup faire que d'en payer l'apprentissage € pendant le même temps. >

Que de douleurs dans la signification de cet arrêt, en face d'études auxquelles on s'est attaché, et dont on a mesuré la hauteur et l'étendue! Que de larmes dans la lecture de chacun de ces mots si durs et si lourds pour une âme attendrie à l'as-

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pect des souffrances qu'elle est impatiente de guérir, et trempée à ia source la plus pure de toute véritable noblesse : Tamour du bien, la recherche et le culte du vrai! "

Tous les malheurs fondirent à la fois sur celui qui, si jeune encore, n'avait connu la vie que par ses souffrances. Son père venait de se remarier, et ses trois filles étaient en proie à la dureté de leur belle-mère; la moins âgée périt victime des mauvais traitements auxquels la faiblesse de son âge et de sa constitution l'exposait plus que les autres. On ne saurait exprimer de quel désespoir son frère fut accablé quand il apprit ce désastre, et quelle profonde atteinte en reçut son caractère. Sa douleur fut si vive qu'elle dut avoir de Tinfluence sur in détermination violente qu'il prit alors. Depuis plusieurs mois il ne recevait plus d'argent; ses amis, qui l'aimaient de l'affection la plus tendre, l'aidaient de leur mieux, et se concertaient ensemble pour relever ses espérances et son courage; mais la fierté de son âme se fût plutôt accommodée d'exercer le bienfait que de l'accepter. Aussitôt qu'il eut désespéré de ses propres forces, sans s'ouvrir à ses camarades, sans prendre aucun avis, il contracta un engagement militaire qui ne fut connu qu'au moment où il n'était plus temps de le rompre , quand le nouveau soldat était déjà en route pour sa garnison.

L'armée française venait d'être divisée par le maréchal Gouvion-Saint-Oyr en légions départementales, toutes revêtues d'un uniforme de drap blanc. Leuret fut incorporé dans la légion de la Meurtbe, et dirigé vers la place frontière de Givet, pour y faire son apprentissage militaire. Ceux qui, l'ayant intimement connu, se rappellent la faiblesse de ses bras, et savent qu'il n'avait de bonheur qu'au milieu d'amis éclairés ou entre ses livres, ses scalpels et son microscope, ceux-là seuls peuvent mesurer ce qu'il eut à souflrir de ces manœuvres, de ces exercices quotidiens, de cette vie de garnison, et quelle dut être sa joie le jour où il apprit que sa légion était appelée à Paris. Lorsqu'il y arriva, ses chefs avaient déjà reconnu son peu d'avenir militaire , et ses dispositions pour un autre genre de vie. Il ne parvint, en plus de quatre années,

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qu'au grade de caporal, et ne l'eût jamai» dépassé quaod même il n'eût pas quitté le service. Mais on ne l'en estimait pas moins à la caserne, où on l'exemptait de ses gardes, pour lui permettre de suivre les cours de la Faculté. Sa légion était à Saint-Denis, et tous les jours il venait à pied, faute d'argent, par une route plus boueuse qu'aujourd'hui, et retournait de même après avoir fréquenté les amphithéâtres de l'école. Sa prédilection pour l'étude des fonctions de l'intelligence et de ses maladies se révélait dès lors, et tous les élèves de la Salpétrière, de ce temps, ont vu et remarqué lé petit soldat blanc, toujours si crotté, qui ne manquait pas une seule des leçons de M. EsquiroK 11 vendait son pain pour acheter de la chandelle, aCn de pouvoir étudier une partie des nuits dans un coin de la caserne, où on lui permettait de se tenir à l'abri de la règle. Sans aptitude pour nettoyer son fusil, sans grâce à porter l'uniforme, sans vocation pour l'obéissance ou pour le commandement militaires, cet esprit supérieur s'était pourtant fait deviner et estimer même par ceux qui n'eussent dû trouver en lui que des défauts* L'amitié d'un sous*officier, devenu depuis capitaine, adoucissait bien des fatigues. Cet ami c'était M. Géruzez, frère du professeur de la Faculté des lettres d'aujourd'hui. Ayant su, par une confidence du vaguemestre de la légion, que le pauvre étudiant était souvent dans l'impossibilité d'avoir ses lettres, parce qu'il n'en pouvait payer le port,. Géruzez avait obtenu qu'elles prissent un peu le plus long; il en remit ainsi plus d'une à son ami, en lui disant toujours qu'elle était affranchie. Dans ses bons et dans ses mauvais jours, Leuret a conservé pour son camarade de régiment une tendre affection; il lui prodigua les soins les plus dévoués dans la cruelle maladie qui le lui enleva plus tard, et n^cn parlait jamais sans une reconnaissance pleine d'effusion. Quelque pénible que fût pour lui cette résidence de Saint- Denis, si éloignée des livres et des amphithéâtres, le souvenir de Givet en faisait à ses yeux une espèce d'Eldorado dont la possession ne tarda malheureusement pas à lui être ravie. La découverte de la conspiration du 19 août 1820, dans laquelle

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la légion de la Meurthe, le capitaine Nantil notamment, et plusieurs autres officiers étaient sérieusement compromis, provoqua l'envoi subit de ce corps militaire dans la garnison d*Avesnes. — Âvesnes c'était Givet, et ses neiges, et ses propos grossiers de caserne, sans les compensations de l'étude, sans les bibliothèques, sans les cours et les douces causeries qui s'étaient mêlées à tout ce mouvement intellectuel. Aller à Givet une première fois sous le feu d*une résolution désespérée, c'était chercher Timprévu; mais y retourner, c'était mourir.

Heureusement, de fortes amitiés, de celles que rien n'é* branle, qu'aucune distance n'efface, que nulle difficulté n'ar* rète, s'étaient indissolublement nouées ou resserrées pendant la garnison de Paris. Mais il faut reporter à M. Royer-Gollard, médecin de la maison de Charenton et frère du publiciste, tout le mérite de la délivrance du pauvre exilé. Un matin, à la visite, un interne de cette maison prévient son médecin en chef qu'il a quelque chose d'important à lui dire, et entre avec lui seul dans son cabinet. U lui expose les infortunes de Leuret, la valeur de son intelligence, la nécessité de mettre fin à son martyre. — « Que puis-je faire? répond le médecin. — Gréer dans la maison une place d'interne de plus (1). — Je ne ferai pas cela, mais je puis nommer un externe. — Alors un externe logé, nourri, chauffé, éclairé? ^ Pourquoi pas? ^ Ah! c'est bien, c'est bien, Monsieur; merci mille fois, vous venez de faire une bonne action ! — Enfant que vous êtes, le plus difficile n'est pas obtenu, puisque votre ami n'est pas libre! » — M. Royer-Gollard se trompait, le plus difficile était fait, car Leuret ne voulait se prêter à rien, n'entreprendre nulle démarche, n'en accepter aucune tant qu'il n'aurait pas un gîte assuré. Une fois la parole de M. Royer-Gollard donnée, courir, ivre de joie, chez un employé supérieur de la guerre, lui demander le moment de la prochaine inspection, Tintée resser à la réforme du mauvais soldat par l'exposé des faits,

i(l) Le médecin en chef de U maison de Gbarenlon était alors à peu prè^ toQUpaissanl. Le directeur de l'établissement était son gendre.

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