OBSERVATIONS GÉNÉRALES SUR LES NERFS CÉRÉBRAUX
Les discussions des anatomistes sur la composition vertébrale de la tête provoquèrent naturellement aussi des recherches sur les paires de nerfs cérébraux , et notamment sur la réduction de ces nerfs au type des nerfs spinaux. Après avoir reconnu que ces derniers naissaient généralement de deux racines, dont l’une est inférieure et sensible, et l’autre supérieure et motrice, on s’appliqua également à trouver des racines sensibles et des racines motrices dans les nerfs cérébraux, et de même que l’on se représentait les vertèbres cérébrales comme composées de pièces avortées ou développées à l'excès, de manière à comprendre plusieurs os distincts, de même l’on admellait aussi que les racines des nerfs cérébraux pouvaient être avortées, ou s'être fendillées en plusieurs nerfs , en apparence individuels. On se mit d’abord à la recherche des nerfs cérébraux à type spinal, c’est-à-dire , de ceux qui naissent de deux racines distinctes. Les uns éliminèrent les nerfs des trois organes sensitifs de la tête, comme des nerfs tout-à-fait à part; les autres y virent autant de racines sensibles auxquelles il fallait rattacher les autres paires, comme des racines motrices, de telle sorte que la composition des nerfs cérébraux varia’à l'infini, suivant le nombre des vertèbres craniennes qu’on admettait. Nous ne nous arrêterons pas à discuter ces essais infructueux , persuadés que nous sommes que la théorie de la composition du crâne par vertèbres , n’est pas admissible dans toute l’étendue qu’on lui a donnée , et que, par conséquent, c’est une tentative inutile que de chercher dans les nerfs cérébraux une disposition analogue à celle des nerfs spinaux. Nous nous appliquerons en revanche avec d'autant plus de soin à faire ressortir la correspondance des nerfs cérébraux des poissons osseux, el notamment des Salmones avec ceux qu'on a reconnus chez l’homme et chez les autres vertébrés, et il nous sera facile de prouver, que, sauf une seule paire, qui est entièrement liée à la respiration pulmonaire , les poissons osseux sont doués du même nombre de nerfs cérébraux que les vertébrés des ordres supérieurs.
Il ne peut y avoir de doute sur les trois paires sensorielles de la tête, les nerfs olfactif, optique et acoustique, non plus que sur les trois paires motrices de l’œil , l’oculomoteur, le pathétique et l’abducteur. Ces six paires de nerfs sont si bien sépa-
rées à leurs racines et les parties auxquelles elles se rendent sont si identiques dans toutes les classes, que du moment où l’on a commencé à s'occuper de névrologie comparative, leur position et leurs rapports se sont trouvés irrévocablement fixés.
Le trijumeau souleva le premier des difficultés. Déjà le nombre de ses branches ne répond pas exactement à celles du trijumeau des mammifères. La branche sus-orbitaire est bien la même que la branche ophthalmique ; comme celle-ci , elle se rend dans la cavité nasale, en passant au-dessus du globe de lœil ; c’est elle aussi, qui donne le nerf anastomotique qui se rend à l’oculomoteur et qui probablement n’est que l’analogue du ganglion ciliaire, réduit à une simple anastomose. On est également d’accord sur la branche sous-maxillaire; sa place est irrévocablement fixée par sa répartition dans les muscles masseters et dans la mâchoire inférieure. Restent les branches sous-orbitaire et sus-maxillaire. La dernière se rend le long de l'orbite à la mâchoire supérieure , et c’est elle qui fournit la lèvre supérieure et les dents de la mâchoire. Or si nous comparons cette disposition avec celle des branches du maxillaire supérieur des mammifères et en particulier avec la branche infraorbitale, nous trouvons dans les deux exactement les mêmes rapports. Il resterait la branche sous-orbitaire, qu'il faudrait envisager comme correspondant au nerf sphéno-palatin de la seconde branche du trijumeau des mammifères. Et en effet le trajet que cette branche parcourt le long du vomer, et les parties de la tête qu’elle fournit (la muqueuse de la partie antérieure de la bouche et les os du palais), répondent assez bien à cette analogie. Le trijumeau présenterait ainsi, chez les Salmones, la même distribution que chez les mammifères, sauf que la seconde branche , le maxillaire supérieur , est divisée en deux rameaux principaux , les nerfs sphéno-palatin et infraorbital.
Il y a longtemps qu’on a entrevu l’analogie du nerf que nous avons décrit dans les pages précédentes sous le nom de nerf facial avec la paire faciale des mammifères , mais on n’osa pas en proclamer l'identité. Ce nerf figurait toujours comme une branche du trijumeau propre aux poissons , et malgré l'étroite liaison de sa racine avec le trijumeau, on se fondait, pour contester son identité, sur la prétendue absence du nerf facial dans les classes de vertébrés intermédiaires entre les poissons et les mammifères. Ce préjugé ayant disparu aujourd’hui qu’on à reconnu l'existence de ce nerf chez les oiseaux, aussi bien que chez les reptiles, nous ne voyons pas pourquoi il ne formerait pas une paire distincte chez les poissons, aussi bien que chez les autres vertébrés. Sa racine parfaitement distincte de celle du trijumeau montre les mêmes rapports avec l’acoustique , ce qui l’a fait envisager anciennement comme une partie de ce nerf. La plupart de ses fibres n’entrent pas dans la consti-
tution du ganglion de Gasser, mais passent outre, étant seulement collées à la face intérieure de ce dernier. Enfin sa répartition dans les muscles de la membrane branchiostègue est analogue à celle du même nerf dans les muscles respiratoires de la tête chez les mammifères. Par toutes ces considérations, nous sommes portés à envisager la paire faciale comme distincte du trijumeau.
Le glossopharyngien est presque dans le même cas ; du moins ne voyons-nous pas que sa liaison avec le nerf vague soit plus grande chez les poissons, que chez les autres animaux. 1l nous semble au contraire que sa racine, par son rapprochement du nerf acoustique , est plus séparée de celle du nerf vague, que chez les mammifères. D'ailleurs les ramifications de son extrémité dans la langue , et celles de sa branche antérieure dans la muqueuse buccale , établissent suffisamment son rapport avec le glossopharyngien des autres vertébrés.
Quant au nerf vague, il n’y a guère que sa branche latérale, qui ait donné lieu à des interprétations diverses. Tout le monde est convenu , que les rameaux respiratoires de ce nerf ne sauraient présenter la même disposition que chez les animaux à respiraion pulnonaire, à cause de la différence profonde qu'il y a entre les appareils respiratoires. Quant à la branche latérale, on l’a comparée à différens nerfs et principalement à la onzième paire, ou nerf accessoire de Willis. Mais comme l’a prouvé principalement M. Bischoff, dans sa belle monographie, ce nerf n’est évidemment que musculaire , c’est le nerf respiratoire du cou. Or l’on concevrait difficilement comment un nerf changerait de nature chez les poissons , et la branche latérale n’est nullement musculaire, comme l'ont prouvé les vivisections de M. Müller. D'ailleurs, il existe un rapport intime entre le nerf accessoire et la respiration. Plus la respiration est active, plus le nerf est développé et distinctement séparé du vague ; tandis que le racourcissement de sa racine, et sa fusion avec le vague marchent de pair avec le dépérissement des poumons. Chez les reptiles, le nerf accessoire de Willis n’est qu’une racine du vague, s'étendant en arrière sur la moëlle, mais seulement entre les racines des premières paires spinales. Chez les poissons et les reptiles à respiration branchiale, il n'existe aucune trace de cette racine du vague, se prolongeant en arrière ; le nerf accessoire a complètement disparu.
D'un autre côté, nous voyons la branche latérale du nerf vague se développer considérablemient avec la respiration branchiale, Son existence chez les tétards des batraciens, aussi longtemps qu'ils respirent par des branchies, a été prouvée par MM. Krohn et von Deen; et son grand développement chez les poissons et les reptiles à respiration branchiale, de même que son dépérissement successif, à mesure que les tétards
perdent leurs branchies sont autant de preuves du rapport intime qui existe entre le développement de cette branche latérale et la respiration branchiale.
C’est ce dépérissement du nerf chez les tétards , et sa disposition chez les Cyclostomes, qui ont conduit M. J. Müller (*) à une hypothèse, que nous croyons très-fondée, savoir , que le nerf latéral est représenté chez les mammifères par la branche auriculaire du vague. Les rapports du nerf latéral avec le trijumeau , ou plutôt avec le facial, que l’on observe chez d’autres poissons, n’existent pas il est vrai, chez les Salmones , où la branche latérale est exclusivement formée par le nerf vague et non par une anastomose de ce nerf avec la cinquième paire, et ceci, il faut en convenir, annule l’une des preuves principales alléguées par M. Müller en faveur de cette analogie. Mais d’un autre côté, si l’on considère, qu'il existe comme reste du nerf latéral des tétards, un petit filet qui se ramifie dans la peau derrière l'oreille, dans la même région à-peu-près où se trouve le nerf auriculaire des mammifères, et que chez l'embryon de ces animaux, cette région fait partie de la cavité branchiale , on n’en sera pas moins porté à admettre l'hypothèse ingénieuse de M. Müller.
Il nous reste encore à dire quelques mots sur l’hypoglosse. Sa liaison avec les nerfs de la nageoire pectorale l'ont fait représenter comme la première paire des nerfs spinaux. Mais ainsi que l’a très-bien fait remarquer M. Müller, les racines de l'hypoglosse reçoivent aussi chez les mammifères des filets des deux premières paires spinales. Il n’y a donc rien d’étrange , à ce que cette disposition se retrouve chez les poissons, où la liaison s'opère en dehors du crâne, tandis que chez les mammifères , c’est dans la cavité crânienne qu’elle a lieu. D’ailleurs la même liaison extra-crâänienne existe aussi chez les reptiles. La racine de l’hypoglosse est aussi ici dans le crâne , et s’il sort par le trou de l’occipital , il n’en doit pas moins être regardé comme paire cérébrale , et c’est aussi la place que lui assigne sa terminaison dans la masse charnue de l’os hyoïde.