DES ORGANES DE LA SENSIBILITÉ
Nous avons vu que l’ascaride lombricoïde est sensible aux divers agents mécaniques qu’on applique à la surface de son corps ; si l’on présente à sa bouche des matières irritantes, comme de l’esprit de vin, du vinaigre , de l’alun dissous, bientôt il témoigne par des mouvements brusques , et pour ainsi dire convulsifs, qu’il reçoit l’impression de ces agents. D’après ces faits , ne pourrait-on pas soupçonner chez lui le sens du goût? Je crois qu’on peut raisonnablement le supposer, sans avoir néanmoins d’autres preuves à alléguer en faveur de l’existence de ce sens.
Ce ver m’a paru insensible aux odeurs, à la lumière solaire la plus vive et aux bruits les plus forts. Au reste on ne retrouve chez lui aucun organe qui puisse faire admettre l’existence de ces sensations ; mais l’air exerce sur lui une action dont nous parlerons bientôt.
Le lombric est-il pourvu de nerfs, et, s’ils existent , quelle est leur disposition? Je crois pouvoir résoudre cette question par l’affirmative , d’après les observations que je vais faire connaître.
Les lignes médianes de l’abdomen et du dos commencent, comme je l’ai dit, par une extrémité fort rétrécie, l’une entre les deux tubercules inférieurs de la bouche, l’autre à la base du tubercule supérieur. (PL I, fig. i, e, e; pl. III, fig. 1, c; fig. 4, D-) Chez quelques individus, j’ai constaté qu’elles formaient autour de la bouche un véritable cercle anastomotique , que j’ai cherché en vain sur beaucoup d’autres. Ce cercle se confond en partie avec un autre cercle constitué, par la réunion des lignes latérales entre elles, dans ce meme endroit.
Les lignes dorsales et abdominales descendent ensuite, en augmentant un peu de grosseur, jusque vers le milieu du corps, et diminuent de nouveau vers la queue; elles représentent deux longs cordons blancs, composés chacun d’une série de petites lignes réunies angulairement ou brisées , légèrement renflées au niveau de chaque angle, et envoyant, adroite et à gauche, des fdaments dont la ténuité est si grande qu’ils échappent souvent à l’œil, même armé d’une forte loupe. (PI. III, fig. 7, c; fig. i3, e. )
Les cordons que nous décrivons sont situés en dedans du plan des fibres musculaires longitudinales , et descendent au milieu de vaisseaux et d’appendices nourriciers que nous ferons connaître , et par lesquels ils sont cachés, principalement dans le tiers antérieur du corps.
Celui qui règne au milieu de l’abdomen forme , autour de la vulve, un cercle blanchâtre qui n’est pas très visible chez beaucoup de femelles. Ils sont toujours d’un blanc mat , et faciles à distinguer des fibres musculaires demi-transparentes et comme gélatineuses sur lesquelles ils reposent. Je les ai examinés avec soin sur plus de deux cents lombrics, et je ne les ai jamais trouvés d’une autre couleur; ils se cassent aAec beaucoup plus de facilité que les fibres musculaires. Vus sous le microscope, ils ne paraissent pas creux, ne présentent pas une texture fibreuse, mais semblent formés par un tissu granulé , très fin , comme médullaire , qui offre quelque analogie avec celui des lignes latérales , sans être cependant jamais coloré en rouge ou en brun, comme le leur.
La disposition de ces cordons longitudinaux, les renflements successifs qu’ils éprouvent , les filaments déliés qu’ils donnent de part et d’autre, leur réunion autour de la bouche, leur couleur constamment blanche, et leur texture intime, peuvent les
DE L’ASCARIDE LOMBRICOIDE.
faire considérer comme des nerfs munis de renflements ou de ganglions (i). Mon opinion à cet égard acquerra encore plus de force, quand j’aurai fait connaître la structure des lignes latérales, qui diffèrent totalement de celles dont je viens de parler, et des fibres charnues longitudinales (2).
(1) Les expériences que j’ai tentées avec la pile, pour m’assurer de la nature de ces cordons, m’ont appris seulement qu’ils ne sont pas contractiles comme les muscles, mais qu’ils peuvent transmettre le fluide galvanique à ces organes, et déterminer ainsi leurs contractions. Lorsqu’on les irrite d’une manière mécanique, les muscles voisins se contractent ; cependant, comme les mêmes effets se reproduisent lorsqu’on agit sur un faisceau de fibres musculaires, ces résultats ne peuvent être regardés comme entièrement concluants en faveur de mon opinion.
(2) M. Rudolphi refuse des nerfs aux vers intestinaux. Il dit les avoir cherchés en vain sur le strongle géant, l’ascaride lombricoïde, l’échinorhynque géant, etc.; et il termine en disant: Cerebro et nervis entozois ergo non concessis , principium nerveum reliquœ materiœ nuptum etimmixtum sensorii qualiscumque nervonimque
functioni prœesse supponamus. ( Entoz . , t. I, pag. 23g.) Il pense que les cordons blancs du dos et du ventre de l’ascaride lombricoïde sont de nature musculeuse. {Entoz., t. I, pag. 236.) Cette opinion n’est pas admissible. M. Laënnec, au contraire, les regarde, ainsi que nous, comme formés par une réunion de ganglions nerveux. {Dict. des scienc. méd. , t. II, pag. 242.)
Un savant aussi distingué que modeste, M. Otto, professeur d’anatomie à Breslau , et ami de M. Rudolphi , s’est occupé avec beaucoup de patience de l’organisation des vers intestinaux; il a reconnu avec nous l’existence des nerfs dans les ascarides lombricoîdes.
M. deLamarck admet également des nerfs dans les vers des intestins. Plusieurs naturalistes ont cru devoir suspendre leur jugement sur l’existence des nerfs dans cette classe d’animaux.
En assignant un système nerveux à l’ascaride lombricoïde , je suis heureux de pouvoir m’appuyer de l’autorité de M. Cuvier, qui dit, en parlant des vers intestinaux cavitaires: «Il paraît qu’il y a deux cordons nerveux , partant d’un n anneau qui entoure la bouche et règne sur toute la longueur du corps, à la j> face interne de l’enveloppe. » M. Cuvier, ayant vérifié ce fait sur divers ascarides,
§ iv.