PRÉFACE
Les sciences naturelles ont nécessairement parcouru plusieurs périodes où elles ont pris différents caractères, suivant les conditions où elles se sont trouvées, par les progrès qu elles ont successivement faits. Dans les premiers temps , les hommes ont dû simplement se borner à recueillir des faits amenés par le hasard , et qu'ils ont remarqués et retenus par leffet de leur intelligence; faits quon a ensuite cherché à rapprocher et à coordonner suivant leur analogie , en les liant par des théories plus ou moins hypothétiques, qui servirent plus tard de base à ceux qui se livrèrent à l'étude des phénomènes de la nature ; et en effet , nous savons par l'histoire, combien l'impatiente intelligence des savants d'autrefois, jointe au penchant au merveilleux si naturel aux hommes, les a portés à négliger même l'observation des faits positifs pour imaginer des systèmes et des croyances souvent bizarres, afin de tâcher de se rendre compte de ce qui se passait sous leurs yeux; et cet état de choses dura même jusque dans ces derniers temps, où l'on reconnut enfin que des principes établis ainsi à priori ne sauraient donner l'explication de tous les phénomènes qui se passent dans la nature , et que le seul moyen qui puisse conduire à une théorie naturelle doit être exclusivement l'observation où l'on peut tirer, par la comparaison des faits bien reconnus et démontrés par de bonnes expériences, les principes théoriques qui doivent définitivement tout lier en un même système.
Cette marche a surtout été celle qua suivie l'anatomie, science qui devait éveiller tout particulièrement l'attention des hommes, comme faisant connaître la structure du corps humain, dont on devait étudier
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Jes altérations, afin de pouvoir les combattre dans le traitement des maladies; mais soit par Tinfluence des principes religieux, soit par respect pour les restes mortels de leurs semblables , soit enfin par l'effet de cette horreur instinctive qu'inspire à tout être sensible le corps inanimé de son semblable , les anciens ont peu étudié l'anatomie du corps humain, et leur médecine paraît n'avoir été au fond que l'application empirique d'un certain nombre de remèdes dont ils connaissaient les propriétés, ainsi que cela existe encore aujourd'hui chez les peuples peu civilisés. On voit cependant que déjà à une époque très-reculée, l'anatomie a été étudiée par un nombre assez considérable de médecins, et probablement déjà par les premiers Asclbpiadbs, qui remontent jusqu'au stége de Troie, où les deux fils d'ËscuLAPE, Machaon et Podalyre étaient attachés comme médecins à l'armée des Grecs; mais ce sont, au dire des anciens historiens, plus particulièrement les sectateurs de Pythagore, tels que ALCMiEON, Empédocle, Démocrite, Anaxagoras, Philistion, DioGÈNE d'Apollon ie et autres, qui en ont fait une étude spéciale , en ne disséquant la plupart, toutefois, que des animaux, les Grecs regardant comme une profanation d'ouvrir des hommes. Suivant Clément d'Alexandrie, AtCMifiON, qui écrivit le premier sur les sciences physiques, aurait cependant aussi disséqué des corps humains ; mais les ouvrages de ces anciens anatomistes ne sont pas arrivés jusqu'à nous, et ne sont connus que par quelques fragments cités par des auteurs plus modernes.
On trouve toutefois déjà dans les œuvres d'ARiSTOTE , de nombreuses observations très-remarquables par leur exactitude, faite sur l'organisation d'animaux de classes fort différentes ; mais ce furent plus particulièrement ses successeurs qui se livrèrent avec ardeur à Tétude de fanatomie de l'homme, et parmi eux se distinguèrent surtout Erasistrate, Detit-fils et élève de cet illustre naturaliste, et Hérophilus, fondateur de la célèbre école d'Alexandrie , qui paraissent avoir fait une étude approfondie de l'organisation du corps humain. Malheureusement les ouvrages de ces deux anthropotomistes contemporains sont également perdus, et connus seulement par des citations de Galien, de Tertlixien,
PRÉFAGE. VII
de Celsus et de Pluta&que, qui nous les présentent comme ayant les premiers disséqué un nombre considérable d'hommes.
Plus tard cependant, les entraves mises aux dissections des corps humains, ayant empêché de nouveau Tanatomie de faire des progrès et de se maintenir même au niveau oii elle était à 1 époque où vécurent Hebophilus et ËRASiSTRATE , Cette science tomba presque dans loubli , au point que Galien, le plus célèbre médecin de son temps, qui vécut plus de 1 5o ans après Jésus-Christ , reconnaissant la nécessité de connaître lanatomie de rhomme, fut forcé , par la difficulté de se procurer des corps humains, de se contenter de disséquer des singes, dont Forganisation lui parut probablement devoir être assez semblable à celle de Thomme pour que la connaissance de Tune pût remplacer celle de l'autre; substitution qui ne fut même reconnue que i4oo ans après, par Vesalics; et depuis ce célèbre anatomiste jusqu'à la renaissance des lettres , l'anatomie resta à peu près stationnaire ; c'est-à-dire que ceux qui étaient chargés d'enseigner la médecine, ne firent qu'expliquer purement et simplement ce qu'il y avait dans les ouvrages de Galien , qui resta pendant ce long espace de temps le seul auteur classique pour cette science , dont un très-petit nombre de savants s'occupait d'une manière active.
Le respect qu'inspira le nom de Galien fut même tel dans le moyen âge , qu'on n'osait pas révoquer en doute la moindre de ses assertions , et quand Vesalius démontra vers le milieu du seizième siècle qu'il avait disséqué des singes au lieu des corps humains , il souleva le blâme de tous les anatomistes, et surtout de Jacques Sylvius, qui prétendait que personne ne pouvait avoir le droit d'attaquer l'opinion d'un homme aussi haut placé dans la science.
Vers le commencement du onzième siècle, parut toutefois déjà le Persan Aviceiina, le médecin le plus célèbre du moyen âge, dont l'ouvrage intitulé Canon medicinœ^ renferme plusieurs observations anatomiques fort exactes, qui lui sont propres, et prouvent une grande habileté dans l'art de disséquer.
Après lui parurent encore quelques autres médecins et anatomistes arabes, dont les ouvrages contiennent quelques observations nouvelles,
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et eufin Tltalien Mundini, professeur à Bologne , qui publia en 1 3 1 5 la description anatomique des corps de trois femmes qu'il avait disséquées : c'est le premier ouvrage spécial sur Tanatomie humaine, qui ait paru après le long espace des temps de barbarie qui a duré pendant tout le moyen âge ; de là ce célèbre anatomiste est à considérer comme le restaurateur de cette science dans les temps modernes.
Enfin après lui parurent plusieurs anatomistes du mérite le plus dis* tingué, et entre autres Jacques Sylvius, qui écrivit en i555; Vidius, mort en 1567, et dont le Traité danatomie ne fut publié quen 1611; Etienne dit Stephanus, dont louvrage est de i545 ; et surtout Vesalii3S, qui publia en i543 la première édition de son immortel traité d'anatomie intitulé De corporis humani fahricd^ accompagné de planches dessinées par Calcari, élève de Titien. Aussi ce livre est-il encore aujourd'hui un des meilleurs traités d*anthropotomie que nous ayons , et le modèle d après lequel tous les autres , publiés depuis par une foule d'anatomistes , ont été faits.
A partir de Vesalius, lanatomie de Thomme marcha à grands pas vers sa perfection, et il est presque inutile de nommer Golombus Fal- LOP113S, Casserius, Eustachius , Arantius, Coïter, Riolan, et beaucoup d autres dont les écrits et les découvertes en anatomie sont trop connus pour avoir besoin d'être indiqués ; aussi les progrès de cette science ont été tels, que l'ouvrage de Winslow intitulé Exposition anatomique de la structure du corps humain^ ij^â, n'a pas encore été égalé pour les savants détails dans lesquels fauteur est entré à l'yard des muscles, organes qu'il a mieux connus qu'on ne les connaît aujourd'hui ; mais la syndesmologie y est négligée.
Vers la même époque, en 17471 parut aussi le bel et grand ouvrage d'ALBiNUS intitulé Tabulas scheleti et musculorum corporis humarU^ où ce célèbre anatomiste représente fort exactement les os et les muscles du corps humain dans des ligures de très-grande dimension, accompagnées pour toute description d'une simple explication détaillée des planches; mais oii il ne fait aucune mention des ligaments, ce qui con* btitue une immense lacune dans ce travail d'ailleurs très-beau.
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Mais si Tanatomie de X Homme a été étudiée depuis plus de deux mille ans, par un grand nombre de médecins, pour en faire l'application à lart de guérir, la zoo tomie , science bien plus vaste et presque infinie, est restée entièrement en arrière jusque vers la fin du dernier siècle, oii quelques naturalistes, et surtout des Français , s'en sont occupés avec ardeur. Étudiée ainsi que je viens de le dire, déjà par les plus anciens anatoroistes, cette branche de la science ne paraît avoir été toutefois, de leur part, lobjet d aucune publication; mais les premiers travaux faits avec soin remontent cependant également jusqu'à Aristotb , dont les ouvrages renferment un nombre assez considérable d'observations parfaitement exactes sur l'organisation de beaucoup d'animaux; mais depuis cet homme extraordinaire par la diversité et la profondeur de ses connaissances, jusqu'à la renaissance des lettres il n'a, à part quelques observations éparses , rien été fait sur la zootomie.
Cette science étant tellement étendue qu il est impossible à un même homme de l'embrasser avec quelque soin dans son ensemble ; tous ceux qui s'en sont occupés jusqu'à ce jour, n'ont guère cherché qu'à eflEleurer quelques-unes de ses parties, soit pour tâcher de se rendre compte de certaines différences qu'on remarque dans les facultés des animaux comparées à celles de XHomm^ ; soit pour avoir la satisfaction de publier souvent quelque chose de nouveau , sans chercher du reste à produire quelque travail complet et exact, même dans la partie très-restreinte dans laquelle ils se renfermaient ; aussi n'avons-nous encore en anatomie comparative aucun ouvrage qui ne demande à être refait et complété, pour être mis au niveau de ceux qu'on publie sur les autres sciences naturelles. Il résulte de cette manière de procéder, que malgré l'innombrable quantité de matériaux incomplets qu'on publie partout, et qui encombrent les bibliothèques, la science est loin de faire les progrès qu'elle pourrait faire, ces matériaux n'ayant d'ordinaire aucune liaison entre eux , et ne peuvent être employés qu'avec la plus grande réserve par ceux qui publient des traités généraux ; et si dans l'enfance d'une science, on est obligé de se borner plus ou moins à une étude superficielle des choses et à des observations isolées, le nombre de ces