ARTICLE PREMIER
Irif licence de Ici dentition sur la face.
Il est peu nécessaire d'insister pour montrer a priori combien doivent être grandes les modifications imprimées à la face par le développement des dents. Il suffit en effet de dire que ces ostéides doivcnt se ménager des cavités de réception, et qu'ils tiennent les mâchoire s écartées de toute la hauteur qui leur est propre.
L'action des dents sur les parties molles de la face se réduit à une tension plus ou moins grande de ces parties; car il n'entre pas dans le plan de ce travail de parler des irradiations sy npathiques que développe le travail de l'odontogénie. Chez le fœtus, les parties molles des joues et de toute la face sont flasques, et font en quelque sorte hernie au de-
i47 hors à causale l'excès de longueur qu'elles présentent^ qu'elles tiennent en réserve pour le moment où les dents sortiront de leurs alvéoles : de là cette expression désagréable et presque séniîe qu'offre la face des enfans naissans.
L'état des joues que je viens de si:;na'er persi>te jusqu'à l'époque à laquelle commence l'éruption des dents de la première dentition ; et si avant cette époque la physionomie n'a plus les mêmes caractères, si même elle a revêtu cette expression angélique qu'on lui connaît, ce n'est pas le résultat de l'accroissement des dents, mais bien celui du développement de la graisse dans le tissu sous-cutané. Après l'éruption des dents de lait, les joues sont moins rebondies, elles se sont alom;ées de haut en bas, la figure est devenue moins ronde et d'une expression beaucoup plus agréable.
Jusqu'au moment où s'achève la seconde dentition, les joues présentent une étendue en hauteur beaucoup plus considérable en avant qu'en arrière; elles sont triangulaires. Après cette époque, elles deviennent plus carrées en raison de l'abaissement et du refoulement en arrière de l'angle de la mâchoire inférieure.
Enfin, chez le vieillard, lorsque les dents sont tombées, les joues redeviennent flasques, comme chez le fœtus, et l'expression faciale revêt des caractères d'auiant moins gracieux, que la graisse, peu aboriflan-e, ne donne plus à la peau des joues le soutien qu'elle lui fournissait dans le bas âge.
Les dents font plus particulièrement çentir leur influence aux os maxillaires ; aussi devons-nous porter toute notre attention sur cette partie de leur histoire.
L'action des dents sur les mâchoires s'exerce de deux manières distinctes : directement sur les arcades dentaires, indirectement sur le bord inférieur de l'os maxillaire inférieur, sur le canal dentaire inférieur, sur l'angle de la mâchoire, sur l'apophyse mentonnière, sur le trou mentonnier, sur les rapports du condyle et de l'apophyse coronoïde, sur l'apophyse ptérygoïde, sur la tubérosité molaire et sur le trou sous-orbitaire.
i° Changemens imprimés par les dents aaoc arcades dentaires. — Ces changemens portent sur la forme et sur les dimensions de ces arcades.
Les os maxillaires sont réellement formés de deux parties distinctes, la partie qui e^ étrangère aux dents et la partie denlaire proprement dile. La partie dentaire, la seule qui doive nous occuper ici, en est la moins étendue; elle est toujours en rapport de développement avec le développement des dents; et de même que les extrémités de la vie se ressemblent beaucoup sous le rapport du système dentaire, de même aussi la parlie dentaire des os maxillaires subit , dans le premier âge , une série de modifications qui se répètent très exactement dans un âge avancé.
D'abord nulle ou presque nulle, la partie dentaire .se présente sous l'apparence des os maxilliaires
d'une simple rigole, à l'époque où les germes clés dents commencent à se développer. Plus tard, elle est séparée en un certain nombre d'alvéoles communs aux dents de la première et de la seconde dentition. Plus tard encore elle présente deux séries d'alvéoles distincts pour les dents de lait et pour les dents qui les remplaceront. Après l'éruption des dents permanentes elle n'offre plus qu'une seule série d'alvéoles pour ces dents. Enfin, après la chute des dents permanentes, les alvéoles s'oblitèrent, la partie alvéolaire des os maxillaires s'affaisse, et reprend graduellement les caractères qu'elle offrait chez les plus jeunes embryons.
Les bords alvéolaires sont modifiés d'une manière remarquable dans leurs dimensions par le développement des dents. Sous le rapport de la hauteur, ils suivent très exactement le développement de la racine des dents comme on a pu l'inférer de ce qui a été dit dans le précédent paragraphe; sous le rapportde lalargeur, ils sont à leur maximum de développement vers l'âge de cinq ou six ans, lorsqu'ils recèlent à la fois les dents de la première et de la seconde dentition; avant et après cette époque leur largeur proportionnellediminue graduellement. Enfin sous le rapport de la longueur, ils offrent des changemens plus compliqués et doi-t il importe davantage de bien apprécier Ion tes les circonstances.
L'étendue en longueur des bords alvéolaires est nécessairement proportionnée, jusqu'à un certain point, au voluttin et au nombre des dents qu'ils ren-
ferment ; aussi peut-on affirmer sans crainte d'être démenti par personne que ce bords croissent continuellement sous ce rapport depuis le commencement de la vie jusqu'à la sortie de la dent de sagesse, et que s'ils ne décroissent pas beaucoup en longueur chez le vieillard après la chute des dents, cela tient uniquement à ce qu'ils sont maintenus par les parties non dentaires des os maxillaires qui ne peuvent pas décroître de leur côté.
Chez l'adulte, les bords alvéolaires sont séparés en deux portions de longueur égale, par une ligne qui passerait au devant de la première dent grosse molaire de chaque côté. Jusqu'à l'époque de l'éruption de la dent de cinq ans, la grosse molaire, les bords alvéolaires sont réduits à leur portion antérieure; à partir de cette époque la portion postérieure existe, mais elle est de beaucoup inférieure sous le rapport de sa longueur à la portion antérieure. A l'âge de dix ans environ la portion postérieure du bord alvéolaire s'alonge en arrière de toute la place nécessaire à la deuxième dent grosse molaire qui sort de son alvéole. Enfin plus tard encore lors de l'éruption de la dent de sagesse, les deux parties des bords alvéolaires sont égales en longueur, comme je l'ai déjà dit en commençant.
Ce simple énoncé des phases que parcourt successivement le bord alvéolaire, à mesure quejes dents se développent, suffit pour montrer, d'une part,que ce sont les dents qui sont la cause de ces modifica-
lions , et d'autre part, rjue celles-ci portent exclusivement sur la partie postérieure.
Mais il se présente ici une autre question un peu plus complexc,|un peu plus diffeile à résoudre, sa vor; les vin^t dents de la seco de dentition occupentelles plus , inoins, ou autant de place sur le bord alve'olaireque les vingt dents de la première dentition qu } elles remplacent? ou en d'au res termes : lorsque la première grosse molaire est développée et quelle a marqué sa place sur le bord alvéo'aire, la portion de ce bord qui est antérieure à cette dent, éprouvet~elle des modifications dans sa longueur? llunter, le premier, a posé a ttc question ptFa décidée dans le sens de l'invariabilité de la partie antérieure du bord alvéolaire;mais sa théorie, si bien et si sagement adoptée, n'a pas été adoptée par tout le monde; Biake, Léveillé ont élevé des prétentions opposées. Examinons avec attention ce point a ûdologie, il touche de très près, en effet, à la pratique de l'art de diriger le travail deTérupition t\cs dents permanentes.
Le meilleur moyen de décider ceîtequestion, c'est évidemment de mesurer avec un (il, comme l'a fait M. Dciabarre, avant et après la chute des dents de lait, la distance qui sépare les dents grosses molaires de l'incisive centrale.
Eh bien, celte mensuration donne les mêmes résultats dans ces duux circonstances : M. Miel qui s'est beaucoup occupé de ce sujet et qui a chaudement défendu l'opinion de limiter, ajoute : Vappa-
rition des secondes dents n'est qu'une substitution de dents plus longues et plus capables de résister aux effoi'ts d%un âge plus vigoureux ; le volume total de ces dernières est le même que le volume total des dents de lait avant V éruption des grosses molaires. Leur grandeur respective est la seule qui diffère. Une autre circonstance que M. Miel fait encore valoir et avec juste raison,c'estrimpossibilitédu placement régulier des dents secondaires chez les individus qui les ont trop développées; elles restent serrées les unes contre les autres, quelquefois même elles présentent leurs faces obliquement pendant toute la vie 5 ce qui n'arriverait certainement pas, si Tare antérieur du bord alvéolaire était susceptible de s'étendre en longueur comme on le prétend.
Ce n'est pas tout , non seulement l'arc antérieur du bord alvéolaire reste invariabfe pour la longueur dans le passage de la première à la seconde dentition; mais encore, avant cette époque, depuis l'instant où le travail de la première dentition est terminé. Des empreintes prises sur cet arc par M. Oudet sur des sujets de cinq à six ans ne lui ont pas montré la plus petite variation, quoiqu'il ait répété cette mensuration sur un très grand nombre d'enfans.
Le fait de l'égalité de longueur de l'arc antérieur des bords alvéolaires considérés avant et après la première dentition, pourrait bien être exact, comme le célèbre Hunter et M. Miel l'ont prouvé effective-
ment, sans que cela impliquât l'invariabilité de cet arc ante'rieur pendant tout le travail de la seconde dentition. C'est, en effet, ce que M. Oudet a parfaitement exposé dans un mémoire cfu'ii a lu à l'Académie en J824. M. Oudet établit, en effet, d'abord , qu'au moment du placement des incisives de la seconde dentition, ces dents, plus grosses que celles auxquelles elles succèdent, déterminent un alongement du bord alvéolaire proportionné a leur excès de volume, et que la première grosse molaire est un peu poussée en arrière; et il montre, en second lieu, qu'après l'issue de la quatrième molaire, la grosse, refoulée par celle-ci en sens inverse, c'est-à-dire d'arrière en avant, reprend son ancienne place, devenue libre depuis la sortie de la seconde petite molaire, dont le volume est bien moins considérable que celui de la dent à laquelle elle succède.
Enfin, pour terminer sur ce sujet, ajoutons une considération qu'on ne paraît pas avoir fait valoir jusqu'ici: savoir, que la nature témoigne, par la marche même qu'elle imprime à la seconde dentition, du dessein qu'elle a de ne pas laisser croître l'arc antérieur du bord alvéolaire; car elle fait sortir la canine après la première, souvent même après la seconde molaire, et en attendant, elle la place hors de rang. Si l'arc antérieur de la mâchoire devait s'agrandir, comme Blake l'a soutenu, on ne comprendrait pas cette précaution. Si l'on admet l'opinion
de Hunter, rien ne paraît plus simple. Les incisives de la seconde dentition , plus grosses que celles de ia première , ayant pris la place de la canine , force est à cette dent d'attendre que les molaires de la seconde dentition soient tombées ; qu'elles aient été remplacées par d'autres molaires plus petites, les bicuspidées, et que la place perdue en avant pour la canine ait été retrouvée en arrière.
Après la chute des dents, les arcades alvéolaires diminuent de longueur d'arrière en avant, el tendent à reprendre leurs conditions premières sous ce rapport. Chez l'enfant de cinq ans , les bords alvéolaires sont demi-circulaires; ils sont paraboliques chez l'adulte ; ils redeviennent demi-circulaires chez le vieillard.
Changemens imprimés par les dents au bord inférieur de l'os maxillaire inférieur. — C'est M. Miel qui a attiré sur ce point l'attention des anatomistes ; il a montré que le bord inférieur de l'os maxillaire inférieur est légèrement arqué , surtout en arrière, qu'il ne peut pas reposer sur un plan horizontal chez l'enfant et le vieillard, tandis qu'il est tout-à -fait horizontal chez l'adulte.
Changemens imprimés par les dents au canal dentaire inférieur. — Dans les premiers temps de la formation de l'os maxillaire, son canal n'existe pas; les vaisseaux et le nerf qu'il est appelé à loger occupent le fond de la gouttière dentaire. Ce canal se dé-
veloppe plus tard, en même temps que le conduit destine' aux dents de lait, lorsque les alvéoles se séparent les uns des autres. Chez l'adulte, le canal dentaire est place au milieu de l'os en hauteur, entre sa partie basilaire et sa partie dentaire. Chez le vieillard, apès l'atrophie des alvéoles ,^le canal maxillaire occupe lebord supérieur de l'os ; mais il ne disparaît jamais complètement. Dans le jeune âge , ce canal répond exactement a la partie inférieure des alvéoles ; chez l'adulte, il est placé un peu en dedans délies, refoulé vers ce point, suivant Cuviei\ par le prolongement des racines dentaires. Enfin, à un âge plus avancé, il reprend sa position première, lorsque les dents sont peu à peu refoulées hors de leurs alvéoles. Pendant la vie intra-utérine, et même quelque temps encore après la naissance, lecanal dentaire de la première dentition est très-large ; mais à partir de cette époque, il diminue graduellement, et finit par disparaître, lorsque la chute des dents temporaires est achevée.
Changemens imprimés par les dents à V angle de la mâchoire inférieure. — Dans les premiers temps de la vie, l'angle de la mâchoire inférieure est nul ou presque nul ; plus tard , cet angle se développe ; mais on le voit, avec l'âge, diminuer de nouveau et reprendre graduellement son premier degré d'ouverture. Très-obtus d'abord, il devient presque droit chez l'adulte, et reprend son obtusité fœtale chez le vieillard.
Changemens imprimés par les dents à F apophyse mentonnière. — Ces changemens sont intimement liés aux pre'cédens : lorsque l'angle de la mâchoire est obtus, comme chez l'enfant et chez le vieillard, l'apophyse mentonnière est saillante et retroussée en haut; lorsque, au contraire, l'angle maxillaire s'approche de l'angle droit, comme chez l'adulte, l'apophyse mentonnière est peu saillante, et presque toutà-fait tournée en haut.
Changemens imprimés par les dents au condyle et à V apophyse coronoïde. — La surface du condyle, et le sommet de l'apophyse coronoïde se dirigent en arrière et en haut chez l'enfant et chez le vieillard, et en haut directement chez l'adulte. Mais les modifications les plus remarquables que présentent ces éminences, sont celles qui résultent des changemens qu'elles subissent dans leurs rapports de hauteur. Chez le fœtus, l'apophyse coronoïde s'élève de toute sa hauteur au dessus du condyle ; chez l'enfant, ces deux parties tendent de plus en plus à se placer sur le même plan ; enfin, chez le vieillard , les rapports de l'état fœtal se reproduisent une seconde fois.
Changemens imprimés par le développement des dents au trou mentonnier. — M. Duval est le premier qui ait fait connaître ces changemens ; il a montré que le trou mentonnier est très-voisin de la symphyse à l'époque de la naissance et qu'il s'en éloigne de plus en plus en se portant en arrière, à
mesure que les dents de lait se développent. Ala naissance, cette ouverture repond à la cloison inter-alvéolaire de la canine et de la première molaire. Lorsque les quatre incisives? sont sorties, elle se trouve au dessous de l'alvéole delà première molaire. Lorsque les dix dents de lait sont sorties, elle devient un peu plus postérieure que dans les cas précédens.Lorsque lapremière grosse molaire est dehors, elle répond à la cloison qui sépare les deux molaires de la première dentition 1 et enfin lorsque la dent de sagesse a paru, le trou moutonnier se rencontre presque toujours, à quelque chose près, au dessous de l'alvéole qui sépare la première et la seconde molaires.
Changemens imprimés par le développement des dents à l'apophyse ptérygoïde. — L'apophyse ptérygoïde est à l'arcade dentaire supérieure ce que le bord postérieur et l'angle de Fos maxillaire inférieur sont à l'arcade dentaire inférieure. L'un et l'autre servent de point d'appui à la partie postérieure du rebord alvéolaire ; l'un et l'autre sont libres en arrière et préparés par conséquent à suivre le bord alvéolaire dans tous ses mouvemens. Au reste l'analogie qui rapproche ces deux parties n'est pas seulement fondée sur des vues théoriques, l'observation et la comparaison des changemens qu'elles subissent sous l'influence du développement des dents, en donnent la confirmation la plus positive.
Dans le jeuue âge, à la naissance particulière-
i58 ment l'apophyse ptérygoïde comme le bord posterieur delà mâchoire inférieure estoblique en bas et en avant. Lorque les trente-deux dents sont sorties de leurs alvéoles, l'angle que celte apophyse forme avec l'horizon est sensiblement droit. Entin après la chute desdentsde la mâchoire supérieure, l'apophyse ptérygoïde reprend la direction oblique en bas et en avant qu'elle avait dans les premiers temps de la vie. Changemens imprimés par le développement des dents au trou sous- orbit aire. — Ces changemens sont analogues à ceux que subit le trou mentonnier à la mâchoire inférieure. A la naissance, en effet, le trou sous-orbitaire est placé à la hauteur de la cloison qui sépare les alvéoles de la canine et de la première molaire. Lorsque les dix dents de lait supérieures paraissent au dehors, il devient un peu plus postérieur. 11 est placé au dessus de la cloison de séparation des deux molaires de la première dentition , lorsque la première grosse molaire supérieure s'est dégagée de son alvéole; et enfin à partir de ce moment ses rapports ne changent plus d'une manière sensible.
Changemens dans la tubérosité molaire. — La tubérosité molaire et la base de l'apophyse coronoïde dans la mâchoire inférieure subissent des changemens assez imporlans sous l'influence du développement des dents. Loug-lenps ces parties renferment les dernières dents molaires, et vu récoi-
vent un volume considérable. A la naissance, la tubérosité molaire est tout à fait rudimentair è , elle commence h se renfler peu de temps après, lors du développement de la première grosse molaire; après l'éruption de celle dent, la tubérosilc conserve encore son renflement en dehors et en arrière, parce qu'elle doit successivement renfermer le germe delà seconde et de la troisième grosses molaires. Enfin , après l'éruption de la dent de sagesse , la tubérosité molaire n'existe plus à proprement parler; le bord alvéolaire n'a pas plus d'étendue transversale en ce point que partout ailleurs; il en offre même un peu moins qu'à la hauteur delà première grosse molaire.
Changemens dans l ) angle facial sous l'influence du développement des dents. — Appuyé ea arrière sur les apophyses ptérygoï les, le bord alvéolaire supérieur ne peut * malgré ce que j'ai dit plus haut des changemens de direction de ces apophyses, se développer beaucoup de ce côté; il est par conséquent forcé d'exprimer en partie son alongernent par une saillie plus grande en avant , et de la sorte de rendre pins oblique à l'horizon la ligne faciale de Camper. C'est aussi cj qui ne manque pas d'arriver à mesure que les dei>ts sortent de leurs alvéoles , et ce qui ôtc à la physi momie de l'enfant quelque chose de celte finesse , de cette intelligence qui U caractérisent.
iôo Dans l'âge adulte, les dents molaires moyennes de la mâchoire supérieure exercent par leurs racines uue influence remarquable sur la paroi intérieure du sinus maxillaire, elles la soulèvent et la rendent en queljue sorte flexueuse; quelques auteurs ont dit que c'est pour diminuer le plus possible cette action des racines des dents que j'ai citées sur ce sinus que la nature les a rendues divergentes. Quoi qu'il en soit, chez l'enfant la brièveté des racines dentaires d'une part, l'état rudimentaire du sinus de l'autre, rendent nulle l'action que je mentionne ici. Chez l'adulte, au contraire, tout se réunit pour lui donner une importance très -grande: le sinus est très-large, les racines des dents ont dès longtemps acquis toute leur longueur, et surtout elles plongent tout entières dans leurs alvéoles. Chez le vieillard, sans doute la sinus a pris un développement nouveau, sans doute pour cette raison sa paroi inférieure s'est portée d'elle-même à la rencontre des racines des dents; mais celles-ci ont déjà été repoussées par la contraction des parois de leurs alvéoles, de sorte que le phénomène est moins marqué que vers le milieu de la vie.
Du reste, cette action des racines des dents molaires supérieures moyennes sur le sinus maxillaire devient quelquefois plus forte que de coutume , la dent pénètre dans le sinus et des accidens se développent de ce côté.
ARTICLE IL
Importance des dents sous le rapport fonctionnel.
Les dents jouent dans l'économie de l'homme un rôle d'une importance assez grande et assez variée. Elles concourent à former une barrière qui retient la salive dans l'intérieur de la bouche ; elles agissent dans la préhension, dans la mastication de certains alimens, dans la prononciation ; elles sont suscepti^ blés de recevoir des corps extérieurs et de transmettre certaines [impressions , enfin elles peuvent même, jusqu'à un certain point, être un moyen d'attaque et de défense.
Toutes les dents peuvent être employées à la préhension des substances solides, mais le plus souvent ce sont les incisives qui sont chargées de ce soin ; ces dénis pressent en sens opposés le corps qui doit être porté dans les voies digestives, et en séparent une portion plus ou moins considérable. Les incisives sont disposées merveilleusement pour cette fin, car elles sont tranchantes à leur extrémité libre et se croisent, de manière à agir comme des branches de ciseaux. Mais, d'un autre coté, placées a l'extrémité du levier des mâchoires, ellessont assez mal disposées pour presser avec force les corps qui leur sont opposés; aussi lorsque ceux-ci doivent offrir une lièsgrande résistance à la section,
est-il nécessaire de les présenter aux incisives sous un petit volume , afin de ne pas avoir un grand écartement de la mâchoire inférieure, circonstance dans laquelle les muscles élévateurs de celle-ci, dirigés plus obliquement, auraient une force efficace d'autant moins grande.
Les dents canines sont plus propres à déchirer qu'à couper les alimens ; à la faveur de la pointe de leur couronne , elles peuvent pénétrer profondément les substances qui leur sont opposées, et la longueur de leur racine leur permet de résister avec une grande énergie. Ajoutons que les canines sont déjà placées plus près du point d'appui du levier maxillaire que les incisives, et que, pour cette raison, elles rendent plus avantageux à la puissance le levier par lequel elles agissent.
Les molaires ne sont que rarement employées à la préhension des alimens, parce que leur forme les rend tout à fait inhabiles à les diviser ou à les déchirer; leur secours n'est guère invoqué que dans les cas où l'on veut faire concourir à la préhension la main, d'une part, et les muscles extenseurs de la tête de l'autre. Mais alors les molaires agissent seulement comme une pince avec laquelle on retient le corps quel'on veut déchirer, soit qu'on letireavec la main en résistant seulement au moyen des muscles de la nuque, soit qu'on le sollicite en sens contraire avdfc ces deux puissances. Les molaires, au
i63 reste, sont aussi bien disposées pour exercer une forte pression qu'elles le sont mal pour trancher ou pour lacérer: non seulement, en effet, elles sont très rapprochées du point d'appui par lequel elles agissent , ce qui donne très peu de longueur relative au bras de la résistance ; mais encore , à la faveur de l'engrènement réciproque de leurs cuspides, elles retiennent les corps comme le font ces pinces qu'on appelle à dents de loup, et ne peuvent presque pas lâcher prise. C'est plutôt cependant chez les animaux carnassiers que chez l'homme que les molaires deviennent instrumens de préhension; chez nous les incisives et les canines en servent bien plus souvent.
Mais si les dents molaires sont, chez l'homme, peu utiles à la préhension des alimens, il n'en est pas de même pour la mastication ; elles réunissent en effet les conditions les plus avantageuses pour écraser et réduire en parcelles très fines les substances qui sont soumises à leur action ; leur couronne est large a son sommet et munie de quelques inégalités qui alternent d'une mâchoire à l'autre, de sorte qu'elles peuvent retenir long-temps les substances sur leur surface, de manière à en mieux assurer la trituration. Si l'on ajoute enfin que les molaires sont pourvues d'une racine souvent subdivisée en plusieurs branches reçues dans des alvéoles particulières, on verra que tout , chez elles, a été
i64 calculé pour en faire des instrumenstrès parfaits de mastication.
Ce n'est pas seulement dans la disposition , dans l'arrangement des dents que la nature aprislesprécautions les plus heureuses pour le but qu'elle se proposait, elle a encore établi l'harmonie la plus parfaite entre les efforts exercés par la mâchoire inférieure et la résistance que leur oppose la mâchoire supérieure. Au niveau des dents incisives supérieures qui ne supportent jamais que des efforts peu considérables de la part des incisives inférieures, l'arcade alvéolaire n'avait pas besoin d'être beaucoup soutenue; aussi ivpond-elle à l'ouverture an* térieure des cavités nasales. Au niveau des dents canines qui devaient, dans quelques cas, être fortement ébranlées, et qui sont aux animaux carnassiers d'une utilité si journalière pour déchirer leur proie ; le bord alvéolaire a été solidement appuyé contre l'apophyse orbitaire externe de l'os frontal , par l'intermédiaire de la colonne fronto-nasale de la mâchoire supérieure. Enfin en arrière, au niveau des dents molaires qui font presque tous les frais de la mastication et qui devaient être pressées parla mâchoire inférieure avec une grande force, la nature a doublement arebouté le bord alvéolaire supérieur contre la base du crâne, par l'intermédiaire des colonnes zygomalo-jugale et plérygoïdienne.
II est inutile de faire remarquer que c'est à la
condition de passer à plusieurs reprises sous la meule des dents molaires que les alimens peuvent être modifiés d'une manière suffisante pendant l'acte de la mastication ; et qu'ainsi les mouvemens des lèvres et delà langue doivent se combiner avec ceux de la mâchoire inférieure pour reporter entre les dents les alimens qui leur échappent sans cesse, et qui pourraient autrement se soustraire à leur action.»
Il est également inutile de dire tout l'avantage qui résulte pour la transmission des forces de la forme conique de la racine des dents ; en effet, la force qui presse celles-ci, et qui tend à les enfoncer dans leurs alvéoles, est entièrement décomposée : une partie fait effort pour écarter les parois alvéolaires, l'autre pour les abaisser ; et au lieu d'agir h l'extrémité de la racine et de porter sur les vaisseaux et les nerfs qui forment le pédicule de la dent, elle se fait sur toute la surface de l'alvéole. Remarquez d'ailleurs que les dents ont d'autant plus de racines, c'est-à-dire de moyens de transmission des forces à la mâchoire, qu'elles doivent supporter des efforts plus considérables.
Les précautions que la nature a prises pour rendre plus parfaite l'action des dents sur les substances alimentaires sont nombreuses sans doute; mais pourtant elles n'ont rien d'exagéré; s'il était besoin de les justifier, il suffirait de montrer l'influence de la mastication sur la digestion stomacale. Lorsque les dents manquent en grand nombre, ou
i66 lorsqu'on ne continue pas la mastication assez long-temps, la chymifîcation se fait difficilement, l'estomac irrité par des alimens trop réfractaires , parce qu'ils ne sont pas assez divisés, souffre, s'enflamme , des accidens se développent. Les vieillards qui ont perdu leurs dents sont obligés d'adopter un régime particulier sous peine d'éprouver les
accidens qui viennent d'être signalés.
L'influence des dents sur l'articulation pure et nette de certains sons est un fait qu'il suffit d'énoncer ici pour qu'il soit immédiatement compris par tout le monde; mais toutes les dents ne sont pas également importantes sous ce rapport : les incisives doivent être placées en première ligne , les canines ensuite, puis lt-s premières molaires; les dernières dents n'ont aucune ou presque aucune influence sur la prononciation.
Les dents et surtout les dents antérieures n'agissent pas seulement dans la prononciation , en conservant à celle-ci sa netteté et sa pre'cision ; elles empêchent en outre l'expulsion continuelle de la salive pendant la conversation, de sorte que, dans certains cas, l'usage de dents artificielles ne doit pas être considéré comme une affaire de luxe et de vaine coquetterie, c'est un moyen de corriger une véritable infirmité, pénible pour celui qui en est affecté et insupportable pour les personnes qui l'approchent.
Enfin les dents sont susceptibles de recevoir certaines impressions et de les transmettre au cerveau. Le froid et le chaud à un certain degré les affectent désagréablement; elles nous font connaître jusqu'à un certain point les qualités des corps qui sont mis accidentellement en contact avec elles; on en tend parfaitement le bruit d'une montre qu'on serre entre les dents. Ces réflexions, au premier abord, paraissent en désaccord avec les faits que j'ai rapportés précédemment, avec les opinions que j'ai émises; mais pour peu qu'on y réfléchisse, on ne tardera pas à reconnaître que cetie contradiction n'est réellement qu'apparente.
D'abord qu'on ne croie pas que j'attribue à l'ostéide dentaire lui-même les phénomènes de sensibilité développés dans les circonstances citées , c'est àson follicule, c'est à sa papille et au nerf qui s'y distribue , que tout cela doit être rapporté.
La dent proprement dite na été qu'un moyen d'excitation du nerf qui a reçu et transmis les impressions au eerve au. C'est dans ce sens presque exclusivement que doivent être entendus les phénomènes de sensibilité des dents, phénomènes qui ont, dit-on, le privilège de ne pas être troublés par les causes de paralysie qui affectent si souvent les autres organes (Robert Graves, the Dublin journal)-, assertion toutefois qui ne me parait rien moins qu'établie.
Ensuite, pour ce qui a trait au bruit de la montre placée entre les dents, on pourrait croire qu'il y a eu impression auditive reçue et transmise parles nerfs dentaires ; mais il n'en est rien : les vibrations sonores ont été communiquées par les dents aux mâchoires et par celles-ci au crâne > au labyrinthe , et l'impression auditive a été transmise au cerveau par le nerf ordinaire.
Les dents n'exercent pas seulement une action sur les organes , elles sont aussi à leur tour influencées par eux. Quoiqu'il semble paradoxal au premier abord de soutenir, par exemple, que les lèvres, les joues et la langue concourent adonner aux dents la direction qui leur est propre , rien n'est cependant plus exact. Lorsque les lèvres sont détruites, les dents se dirigent en dehors, tandis qu'elles s'inclinent en dedans lorsque la langue est enlevée ou diminuée de volume. J'ai eu occasion de constater ce dernier résultat sur un sujet qui avait perdu depuis long-temps la partie antérieure de la langue.
On peut donc dire, jusqu'à un certain point,que les dents sont placées naturellement entre deux forces quiles sollicitent d'une manière opposée,Pune de dehors en dedans, l'autre de dedans en dehors, et quedeleur équilibre résulte en partie ladirection sensiblement verticale que ces organes ont chez nous.
Les organes salivaircs, la membrane muqueuse
buccale, les glandules dentaires, exercent aussi leur part d'influence sur les dents, par l'intermédiaire des produits de leurs sécrétions particulières; ces produits pénètrent les dents, restent même adhérens à leur surface et empêchent qu'elles ne soient trop attaquables par l'air, par les acides, etc.