‹ Anatomie générale : (volume 2)Chapitre 25 sur 27 · DEVELOPPEMENT DU SYSTEME PILEUX · texte numérisé non relu

DEVELOPPEMENT DU SYSTEME PILEUX

§ Ier. État de ce Système dans le premier âge.

Dans les premiers mois du foetus, il n’y a point dnde poils sur la peau encore gélatineuse. C’est à l’époque où les fibres du tissu dermoïde se forment

qu’on commence à voir paraître à la tête un léger duvet, indice des cheveux qui vont naître. Ce duvet est blanchâtre, et caché par cette substance grasse et onctueuse que nous avons dit se déposer à la surface externe de la peau à cet âg«. Bientôt ce duvet, qui ne paraît être que l’enveloppe extérieure des cheveux, laquelle est alors d’une extrême ténuité, commence à se colorer en noir ou en blond, suivant la teinte qui doit régner par la suite : c’est la substance intérieure qui le forme. La couleur reste pâle jusqu’au delà de la naissance. A cette époque, les cheveux ont souvent plus d’un demipouce. Sur tout le reste du corps, il n’y a que le duvet avant-coureur des poils : le visage surtout en présente beaucoup. Les cheveux devancent donc d’une période les autres poils dans leur accroissement (i).

Après la naissance, les poils croissent beaucoup plus rapidement qu’auparavant ; c’est absolument l’inverse de la plupart des autres parties, dont l’accroissement est plus prompt dans le sein de la mère. Pendant toute la jeunesse, ce système conserve une teinte moins foncée que celle qu’il doit avoir : le blond devient plus rapproché du châtain, celui-ci du noir, et les premières teintes du rouge de feu augmentent de plusieurs degrés vers l’époque de

(i) Le duvet lanugineux qui recouvre la peau du jeune fœtus tombe vers l’époque de cinq mois de la vie intra-utérine, et il est remplacé par des poils plus forts ; l’eau de l’amnios el le méconium , produit de la digestion de l’eau de l’amnios, scion toute apparence, contiennent de ces poils caduques. (F. Blandin.)

PILEUX. 52g

la vingt-sixième année. Les teintes peu foncées sont au système pileux, clans la jeunesse, ce que les formes peu prononcées sont au musculaire, au celluleux, etc. Souvent ce qui doit être un jour blond approche d’une teinte blanchâtre, laquelle dépend uniquement de la nature de la substance intérieure, et non de son absence, comme chez le vieillard : ainsi le blanc des albinos dépend-il aussi de l’espèce particulière de cette substance intérieure. Beaucoup de poils manquent encore sur le corps du jeune homme.

§ II. État du Système pileux dans les âges suivans.

n A la puberté , il se fait une révolution remarqua- ;e ble dans ce système, qui accroît presque du double : les poils des parties génitales se forment; la barbe, qui est, comme je l’ai dit, l’attribut caractéristique du mâle, dans l’espèce humaine, se développe aussi alors. On dirait qu’il y a le même rapport entre les poils des environs du testicule et ceux de la barbe, qu’entre les testicules eux-mêmes et les organes de la voix, qu’entre la matrice et les mamelles. La barbe est, sous ce rapport, le signe extérieur de la virilité. Quelque temps avant son éruption , on observe sous la peau le sac qui contient l’origine des poils; il est déjà très-manifestement formé, et laisse voir le principe de l’organe qu’il doit contenir, comme je m’en suis souvent assuré : ainsi le follicule de la dent existe-t-il longtemps avant la sortie de celle-ci.

En même temps, les poils des aisselles croissent

ÀNAT. GÉN. T. IV. 34

aussi ; ceux du tronc et des membres , qui étaient encore presque à l’état de duvet, deviennent plus prononcés, prennent une couleur déterminée, et augmentent même beaucoup en nombre.

Pourquoi la puberté occasione-t-elie cet accroissement général dans le système pileux? C’est demander la raison de tous les autres phénomènes qui se manifestent à cette époque. Je remarque seulement que les cheveux, les sourcils, les cils et les poils des ouvertures sont ceux qui se ressentent le moins de cette révolution. Au reste, cet accroissement se fait par gradation : il faut au moins deux ou trois ans à la barbe pour se former comme elle doit rester toujours.

Dans les âges suivans les poils éprouvent peu de changemens; ils croissent à mesure qu’on les coupe dans diverses parties, et sont ainsi le siège d’un travail extérieur habituel : or, remarquez qu’en été, où l’organe cutané est spécialement en action , ce travail est plus prompt, et l’accroissement des poils plus rapide par conséquent qu’en hiver, où il est resserré; preuve nouvelle de la vitalité réelle des forces organiques de la substance intérieure des poils.

§ Iîl. État du Système pileux chez le vieillard.

Yers la fin de la vie, le système pileux se ressent de l’oblitération générale qui arrive à presque tous les vaisseaux extérieurs : il cesse d’abord de recevoir la substance colorante. Sa substance intérieure meurt, l’enveloppe épidermoïde reste seule;

PILEUX

les poils blanchissent. Nés les premiers , les cheveux cessent aussi les premiers de vivre. La barbe, les poils des parties génitales, puis ceux de toutes les parties du corps, meurent ensuite. Au reste, il y a parmi les hommes de très-grandes variétés pour l’époque où les poils blanchissent : chez les uns ce phénomène commence vers la trentième année, et même plus tôt; chez d’autres c’est vers la quarantième, la cinquantième, la soixantième. Mille causes nées des passions de l’âme, des maladies, des alimens, etc., peuvent influer dans la société sur cette mort précoce, si commune chez une foule d’hommes, mais constamment réservée aux dernières années chez les animaux, qui ne sont point exposés par leur genre de vie aux mêmes révolutions.

Les poils, restés blancs plus ou moins long-temps, finissent enfin par tomber; alors le sac qui en revêt l’origine s’affaise et disparaît entièrement. J’ai examiné plusieurs têtes chauves : la peau du crâne était exactement lisse à sa surface interne, quoiqu’on l’eût séparée du tissu cellulaire ; on n’y voyait aucune trace des innombrables appendices qùe forment les conduits après qu’on a retiré de dedans les poils qu’ils renferment. J’ai disséqué aussi un homme qui, à la suite d’une fièvre putride, était devenu presque entièrement chauve : il présentait tous les petits conduits dans leur intégrité, et déjà même, dans leur fond, on voyait le rudiment de nouveaux cheveux. Il y a donc cette différence entre s, la chute des poils des vieillards et celle qui suit les maladies, que tout meurt chez les premiers, parce que les vaisseaux qui vont à la racine cessent d’y

53a SYSTÈME

transmettre des fluides : au lieu que , dans le second cas, le poil seul tombe ; son sac reste.

C’est une opinion assez généralement reçue, que les poils, les ongles et l’épiderme continuent encore à croître après la mort. Nous avons, je crois, trèspeu de données sur ce phénomène singulier. Cependant je puis assurer avoir remarqué un allongement réel dans les poils du menton d’une tête exactement rasée, et que j’avais fait macérer pendant une huitaine de jours dans une cave. Un garçon d’amphithéâtre qui prépare beaucoup de têtes pour en avoir les os, m’a dit avoir fait souvent la même remarque, lorsque la putréfaction est empêchée pendant un certain temps. Ce qu’il y a de certain aussi, c’est que l’accroissement de la barbe n’est point en raison directe des forces vitales : dans les maladies qui affectent ces forces d’une prostration générale, elle croît autant que dans celles où il y a une exaltation générale de ces forces. On fait cette remarque dans les hôpitaux , où à côté d’une fièvre inflammatoire s’en trouve souvent une putride, une lente nerveuse, etc. D’ailleurs, pourquoi ne resterait-t-il pas encore assez de forces toniques aux cheveux pour croître quelque temps après la mort générale, puisqu’il en reste aux lymphatiques pour absorber , etc. ?

Les phénomènes divers que les poils, l’épiderme, la peau, et en général tous les organes extérieurs éprouvent par la succession de lage, dépendent uniquement, comme ceux des organes intérieurs, des lois de la nutrition , et nullement de l’action des corps environnans. C’est là une différence essen*

PILEUX

tielle entre les corps organiques et inorganiques. Ceux-ci s’altèrent pëu à peu de deux manières, par le contact des corps extérieurs, qui agissent sur eux, i° mécaniquement en frottant, déchirant, etc.; 2° chimiquement, en se combinant, comme, par exemple, l’air dont les principes divers éprouvent une foule de combinaisons qui changent et sa nature et celle des corps avec lesquels il est en contact. Tous les corps inorganiques vieillissent sous ce rapport : au bout de quelque temps, ils n’ont plus l’extérieur qui les caractérisait dans le principe. Voyez les raonumens, les étoffes, les tableaux, les gravures, les terres, les métaux, les pierres, etc.; tout ce qui, dans les arts, le commerce, les sciences , dans les usages de la vie, dans les phénomènes de la nature, est formé avec des corps inertes quelconques, soit que ces corps n’aient jamais vécu, soit qu’ayant joui de la vie ils aient pu se garder après la mort, comme les portions solides des végétaux, les os, les cornes, les poils des animaux, etc.; tout finit enfin par porter l’empreinte ineffaçable du temps, tout vieillit, tout perd sa fraîcheur, tout change à l’extérieur, dans les corps inertes comme dans les organiques. Mais, comme dans les premiers l’action des corps environnans a seul agi, le dedans est encore jeune que le dehors est vieux, si je puis me servir de deux mots très-impropres : ainsi le roc dont les années ont noirci la surface en s’accumulant sur lui est-il dans l’intérieur ce qu’il était quand il fut créé. Au contraire, les organes intérieurs s’usent, dans les animaux et dans les végétaux, comme les extérieurs : les ans se gravent

sur les viscères comme sur le front du vieillard. Les corps environnans agissent bien sur nous, usent bien pour ainsi dire la vie; mais c’est comme excitans qu’ils exercent leur action; c’est en épuisant la sensibilité et la contractilité, et non en se combinant ou en usant mécaniquement par le contact, le frottement. La langue devrait faire sentir cette différence : on ne se sert pas de l’expression de jeune en voyant l’extérieur d'un nouveau bâtiment, d’un habit ou d’un tableau récemment faits; pourquoi dit-on un vieux monument, une vieille étoffe, etc.? si c’est une métaphore, à la bonne heure; mais ce mot ne saurait exprimer un état analogue, par sa nature, à celui d’un vieil animal , d’une vieille plante, etc.

§ IV. Développement accidentel.

Il y a trois cas principaux où les poils naissent accidentellement dans l’économie.

fi i°. Quelquefois il s’en forme à la surface interne des membranes muqueuses : on en a vu dans la vessie, l’estomac, les intestins; divers auteurs en citent des exemples. J’en ai trouvé sur des calculs du rein : la vésicule du fiel m’en . a offert aussi une fois une douzaine d’un pouce à peu près, et qui étaient manifestement implantés sur sa surface.

20. On en voit souvent sur la peau des amas contre nature, et qui sont un vice de naissance. Ces amas s’observent surtout sur quelques-unes de ces productions ou excroissances irrégulières qu’on

PILEUX

nomme envies. On montrait à Paris, il y a six ans, un malheureux qui, avait, depuis sa naissance, le visage couvert de poils presque analogues à ceux d’un sanglier, et à qui il était survenu, à l’âge de trente-six ans, cette espèce particulière d’éléphantiasis où la peau du visage, augmentée de volume, présente pour ainsi dire les traits du lion; espèce que j’ai eu depuis occasion d’observer sur une peau naturelle. Cette double circonstance donnait à la figure de cet homme un air de férocité qu’il est impossible de rendre. Beaucoup de contes débités dans le vulgaire, sur des hommes à tête de sanglier, d’ours, etc., ne sont autre chose que des envies avec production de poils qui occupent la figure.

3°. Les poils se développent souvent accidentellement dans les kystes, dans ceux des ovaires spécialement. On en cite un très-grand nombre d’exemples : Haller en particulier en a recueilli beaucoup. J’en ai observé deux. Voici ce qu’ils présentaient : une poche assez volumineuse contenait une foule de petites boules très-distinctes , analogues à celles de la fiente des brebis, formées par une substance grasse, onctueuse, blanchâtre, trèsdifférente par son aspect de la graisse ordinaire. A la surface interne de cette poche étaient implantés beaucoup de poils, que le moindre mouvement suffisait pour arracher, parce qu’ils ne pénétraient guère au-delà de la superficie : ces poils étaient noirs. Plusieurs, déjà détachés, se trouvaient entrelacés en divers sens dans les petites boules de matière grasse, comme adipocireuse; car elle ressem-

blait assez à la substance en laquelle la graisse se

change par la macération (i).

(l) A.NATOMIE pathologique du système iileuxT

L’altération la plus commune des poils est la canitie on blancheur accidentelle. On parle beaucoup de cheveux qui ont blanchi tout à coup , et dans toute l’étendue du crâne à la fois : Bichat a même cité des exemples de ce fait. Mais ces cas ont-ils été suffisamment observés? Il est permis, je crois, d’en douter, surtout lorsqu’aucun d’eux n’est rapporté avec les détails nécessaires, jusqu’à ce que de nouvelles observations viennent confirmer ou détruire les premières. Si ces faits sont exacts, ils tendraient à prouver qu’il se fait une circulation dans les cheveux. Ceux bien connus établissent seulement qu’une apparence de décoloration subite peut avoir lieu, quand les cheveux tombent et sont remplacés par d’autres différemment colorés. C’est ce qu’on voit souvent chez les phthisiques qui ont des intervalles de santé presque parfaite ; il arrive alors que leurs cheveux , qui avaient blanchi pendant le paroxysme, tombent et repoussent noirs, comme ils l’étaient auparavant :1e docteur Chaumeton présenta ce phénomène peu de temps avant sa mort. Cela peut se répéter plusieurs fois de suite, et les cheveux peuvent être ainsi alternativement colorés et incolores suivant 1 état general de 1 individu. Dans les cas ordinaires, le changement de couleur ne se fait point dans tous les cheveux à la fois , mais successivement dans chacun d’eux ; il commence a la racine , et gagne petit a petit , a mesure que celle-ci se prolonge et que le sommet est use par l’action des corps extérieurs : il s’explique facilement par le changement survenu dans la sécrétion operee par les bulbes.

L’alopécie ou chute des cheveux est accompagnée , dans certaines circonstances et non dans d’autres, comme on la vu (pag. 53i) , d’une sorte d’atrophie de leurs bulbes. Cette lésion est quelquefois la suite d’une irritation long— temps prolongée , comme dans la teigne; d’autres fois , quoique rarement aujour—

d’hui , elle dépend de la syphilis ; mais une infinité d’autres causes peuvent également la produire. On n’a pas recherché quel est l’état des bulbes dans ces différens cas.

La plique est une affection encore peu connue dans sa nature. Les meilleurs observateurs ne sont pas d’accord sur ce qui se passe dans cette maladie : suivans les uns , les cheveux acquièrent de la sensibilité et se pénètrent de vaisseaux ; d’autres assurent qu’ils ne font que se feutrer. Il serait possible de concilier ces deux opinions en admettant que les cheveux deviennent simplement vasculaires à leur base , par un accroissement extraordinaire de la papille contenue dans leurs bulbes , accroissement qui élèverait cette papille au dessus du niveau de la face externe de la peau , et dont l’irritation primitive ayant causé la maladie , ou celle secondaire résultant de la malpropreté , du tiraillement des racines des cheveux, etc., pourrait aisément rendre raison. La plique produirait alors un phénomène analogue à celui qu’on observe dans les plumes, chez les jeunes oiseaux : les papilles de ces plumes dépassant le niveau des tégumens , elles saignent lorsqu’on les coupe.

On rencontre des poils accidentels , outre les circonstances indiquées (pag. 534) , à la surface de la peau, à la suite de l’inflammation de cette membrane : M. Boyer citait dans ses cours l’exemple d’une femme dont la cuisse se recouvrit de poils rudes et longs à la suite d’un érysipèle. Il faut noter , parmi les kystes qui renferment des poils, ceux situés dans la pau pière supérieure , auprès du sourcil ; leurs poils ressemblent tout-à-fait à ceux du sourcil , et semblent n’être autre que ces derniers déviés de leur direction accoutumée. Les poils contenus dans les kystes de l’ovaire sont fins, soyeux, faiblement colorés, ordinairement libres de toute adhérence (1), quelquefois renflés à une de leurs extrémités. Il est extrêmement rare que des poils naissent dans les kystes formés dans d’autres parties. On trouve quelquefois des poils dans le méconium des enfans nouveau-nés ; leur origine est peu connue : on suppose qu’ils existaient primitivement sur la peau du fœtus. (Béclard.)

(1) Souvent au contraire , les poils des kystes ovariens ont une extrémité adhérente sur un point du kyste, ou sur un mamelon

plus ou moins saillant à l’intérieur de celui-ci ; ce qui conduit tout naturellement à penser que ces kystes pilifères sont des débris d’ovules fécondés , et que le point vers lequel les poils sont fixés dans de véritables bulbes n’est autre chose qu’une portion du cuir chevelu dont la vie a continué malgré l’atrophie générale de l’embryon auquel elle appartenait. Mon ami le docteur Reynaud a publié un exemple remarquable de ces productions ; et dans ce moment, j’ai sous les yeux un kyste du volume du poing, dans lequel des poils longs de plusieurs aunes , pelotonnés et mélangés avec de la matière grasse jaunâtre , sont implantés sur un des points de la surface extérieure d’une masse informe adhérente aux parois de la poche ; masse au sein de laquelle on trouve entre autres choses une dent grosse molaire et quelques pièces d’un squelette atrophié ; tou t concourt, par conséquent, dans ce cas parculier, à prouver quele kyste quia été trouvé dans l’ovaire est le reste d’un fœtus irrégulièrement développé dans cette partie. Quoi qu’il en soit , dans les kystes de ce genre , il est bien certain que l’on trouve aussi des poils libres par leurs deux extrémités; mais certainement ces poils avaient été primitivement fixés comme les autres, et ils ne sont devenus libres que consécutivement, comme on voit la chose arriver, dans l’état ordinaire, aux cheveux et aux autres productions du même genre.

(F. Blandin.)

TISSUS ACCIDENTELS

TISSUS ACCIDENTELS

Il nous reste , pour compléter l’indication sommaire des principaux changemens qu’éprouve la texture organique dans les maladies , à parler des dégénérescences communes à tous les systèmes précédemment étudiés , et qui , n’appartenant par leur nature à aucun d’entre eux, n’ont pu être examinées dans leur histoire particulière. La description de ces dégénérescences sera en même temps une sorte de complément à l’Anatomie générale , dont les différons tissus simples n’ont embrassé , outre les organes naturels de l’économie, que les productions accidentelles ayant de l’analogie avec ces organes. En effet, les dégénérescences, bien que résultant toujours d’une espèce de transformation ou de dégénération qui affecte les tissus naturels par suite des phénomènes morbides dont ces tissus sont le siège , sont réellement , une fois formées , indépendantes , jusqu’à un certain point , de ces tissus ; ont au milieu d’eux leur vie propre ; semblent ( pour ainsi dire , des organes nouveaux surajoutés à tous les autres , tant est grande l’altération de ceux qui leur ont donné naissance ) ; et méritent par leur structure et leurs propriétés particulières de former une classe , ou , si l’on veut , un système à part , sous le nom de tissus morbides ou accidentels.

Considérés sous ce point de vue , ces tissus offrent un certain nombre de caractères communs , qui les différencient en même temps des tissus naturels de l’économie, i", Leur structure est en général homogène ; et quoiqu’ils semblent contenir divers élé — mens organisés , comme des vaisseaux , du tissu cellulaire, on n’y voit point ces fibres et ces lames qui caractérisent la plupart des tissus organiques. 2°. Ils n’ont point , comme ceux-ci , une organisation constante; leurs propriétés les plus importantes,

ADDITIONS

telles que la couleur , la consistance , changent dans leurs différentes périodes : en général durs et fermes dans le commencement, ils se ramollissent et se liquéfient même en partie à une époque plus avancée ; ce qui est exactement l’inverse des autres tissus. 3°. Loin de pouvoir remplir des usages en harmonie avec les autres fonctions, comme le font même quelquefois les tissus naturels accidentellement développés là où ils ne doivent point exister , leur présence détermine toujours des dérangemens plus ou moins notables dans l’action des organes ; souvent l’amaigrissement, la fièvre lente et la mort en sont résultat. 4°- Ils n’ont point dans l’économie une existence permanente, mais tendent constamment à se détruire à une certaine époque. Quelquefois, à la vérité, cette époque est tardive, et ils restent long- temps dans le même état, faisant partie de l’organisation comme les tissus naturels : c’est surtout à l’époque de leur destruction qu’ils altèrent la santé. 5°. Les maladies qui les affectent y ont une marche et des effets particuliers; ainsi l’inflammation y produit constamment les plus grands désordres et une destruction rapide, qui se propagent aux parties environnantes.

Les divers tissus accidentels peuvent se rencontrer dans presque tous les organes ; mais il en est qu’ils affectent plus particulièrement : souvent, chez le même sujet, on les trouve répandus à la fois sur un grand nombre de points. Ces tissus augmentent fréquemment le volume des parties qu’ils occupent, et forment des tumeurs saillantes à l’extérieur. Leur situation apparente , par rapport aux organes , présente, en général, deux variétés : dans l’une, ils semblent interposés entre les tissus qui composent ces derniers; dans l’autre, ces tissus ont disparu, et sont remplacés par la production accidentelle.

Comment ces tissus se produisent-ils dans l’économie animale ? Bayle et Laennec attribuent leur développement à une disposition particulière inconnue dans sa nature , qui existe chez certains individus, et ne regardent les causes extérieures qu’on lui assigne communément tout au plus que comme des circonstances occasionellcs favorisant l’action de cette cause occulte. M. Broussais fait jouer , au contraire , à ces causes le rôle principal : suivant lui , ccs productions sont constamment un résultat

TISSUS ACCIDENTELS

de l’inflammation, et ont lieu lorsque, dans celle-ci, les vaisseau blancs et la lymphe qu’ils contiennent sont spécialement affectés , l’irritation n’étant pas suffisante pour appeler la partie rouge du sang ; l’albumine diversement combinée avec les tissus, selon la nature de ceux-ci et le degré de l’excitation , serait la ; base de ces productions. J. F. Meckel appelle la cause prochaine : de ce genre d’altérations , comme en général de toutes les alté-

I rations de tissu , une aberration du procédé végétatif : il explique toutes ces lésions de la même manière , comme J. Hunter et ; Abernethy , par l’épanchement d’une matière fluide albumineuse, 1 prenant diverses formes et acquérant un mode particulier et im- • parfait d’organisation. D’autres les considèrent comme des prot ductions analogues aux végétaux cryptogames , et qui se nourri- 1 raient et s’accroîtraient soit parimbibilion , soit par une véritable • circulation vasculaire. Laissant de côté ces théories plus ou moins 1 fondées , nous nous occuperons seulement des caractères anato- <j miques des tissus accidentels : quelle que soit l’origine de ces a tissus , il importe de les connaître.

Or, ils présentent sous ce rapport une foule de différences , qui -cependant 11e sont pas tranchées, mais s§ confondent par des - nuances insensibles. De plus , les parties dans lesquelles ils sié— - gent , quoique n’influant pas absolument sur leur nature , les - Font pourtant varier un peu , de sorte que leur étude en devient :t très-difficile : aussi les auteurs ne s’accordent-ils point dans les > classifications qu’ils en ont données. Quelques-uns ont fait plux sieurs tissus de la même production prise à des époques différenii tes de son développement : nous avons déjà indiqué cette cause ;t l’erreur. Une autre, non moins réelle, c’est que souvent plusieurs de ces altérations sont réunies , soit qu’elles forment di— ! rerses parties distinctes d’un même tissu , ou qu’elles s’entremêj. ent intimement dans ce tissu Cette union peut avoir lieu nonr- seulement entre les tisssus morbides proprement dits , mais encore ni sntre ceux-ci et les tissus accidentels ayant des analogues dans e 'économie : les productions osseuses, fibreuses, par exemple, j |;e joignent souvent aux premiers, comme on le voit surtout dans l: ’ovaire , la thyroïde , etc. Il résulte de là qu’il s’en faut de beaua! coup que tous ces tissus soient également bien connus; que l’ob-

ADDITIONS

servation journalière montre des productions qui ne ressemblent à aucune de celles décrites jusqu’à ce jour , qu’enfin il est des altérations très-communes, comme les polypes des membranes muqueuses, les fongus de la dure-mère, etc. , qu’on ne sait où classer , et qui paraissent consister tantôt en une simple hypertrophie, tantôt en une vraie dégénérescence. Les seuls tissus accidentels qui aient des caractères un peu tranchés sont , i° les tubercules ; 2° le squirrhe; 3° le cancer; 4° la mélanose. Nous allons les examiner successivement.

§ Ier. Des Tubercules.

Les tubercules , ou tubercules scrofuleux , ainsi nommés d’après leur figure communément arrondie et leur cause la plus fréquente , existent sous plusieurs formes , qui sont autant de degrés de cette dégénérescence, et qu’on peut toutes renfermer en deux périodes , l’une de crudité , dans laquelle ils sont à l’état solide, l’autre de ramollissement. M. Broussais regarde cette dernière comme un véritable mode de suppuration propre à ce tissu , et résultant , comme la suppuration ordinaire , de l’inflammation qui s’y développe.

Première période. Des granulations grisâtres, demi-transparentes, assez fermes, du volume d’un grain de millet à un grain de ' chêne vis , irrégulièrement disséminées, constituent ordinairement les tubercules dans leur principe. Bayle, qui en avait observé dans le poumon à cet état, a cru que c’était une altération différente des tnbercules; Laeuncc a prouvé qu’il n’en est pas ainsi. Ces grains , en grossissant, prennent un autre aspect : souvent ils ss réunissent les unsaux autres, et forment des masses plus ou moini volumineuses; toujours ils deviennent opaques, jaunâtres, d’aborc dans leur centre , puis à leur circonférence , à peu près commi les cartilages qui s’ossifient, et acquièrent en même temps b consistance des fromages durs. Cet état, qui est proprement celui du tubercule cru, n’est pas toujours distinctement précédé par le premier , dans lequel le tubercule est dit miliaire ; il se fai 1 quelquefois primitivement une sorte d’infiltration ou d’imprégna tion de la matière tuberculeuse , qui envahit tout-à-coup une:

TISSUS ACCIDENTELS

certaine étendue de l’organe affecté , devenu grisâtre , plus dense, et demi-transparent : des points jaunes et opaques se manifestent ensuite dans cette étendue , et y amènent le second état.

Le tissu tuberculeux adhère le plus souvent au tissu sain qui l’environne , quelquefois même semble se continuer avec ce tissu, d’autres fois , au contraire , s’en isole avec une grande facilité. Dans certains cas , une membrane en forme de kyste entoure le tubercule : c’est surtout lorsque celui-ci s’est développé lentement. Cette membrane n’est pas toujours de la même nature : tantôt molle et pour ainsi dire couennense , tantôt plus consistante, elle devient quelquefois cartilagineuse, et même osseuse : elle paraît être le résultat d’une exsudation.

Les vaisseaux sont écartés ou oblitérés par la substance tuberculeuse ; on n’en voit point dans les masses qu’elle représente.

Deuxieme période. Les tubercules se ramollissent et se fondent pour aiusi dire du centre à la circonférence ; ils se convertissent tantôt en une matière opaque, épaisse, jaunâtre, et qui ressemble beaucoup à de la crème, tantôt en un liquide clair et transparent, dans lequel nagent des flocons semblables à de la matière caséeuse. L’évacuation de ces produits a ensuite lieu , comme dans îles abcès , soit au dehors , soit au dedans ; le foyer, que tapisse ordinairement une membrane de nouvelle formation, analogue au kyste dont nous avons parlé plus haut , se cicatrise , ou subsiste , et entraîne la suppuration , l’ulcération du tissu qui en forme les parois, ou enfin persiste indéfiniment , mais reste revêtu par une membrane demi-cartilagineuse sèche, comme Laennec l’a observé le premier.

§ II. Du Squirrhe.

| Le tissu squirrheux est plus ferme que le précédent : sa cone iistance varie depuis celle des cartilages jusqu’à la mollesse des r ibro-cartilages inter— vertébraux ; il crie sous le scalpel. Sa cou— f) eur est blanche , légèrement bleuâtre : coupé par tranches minif les , il paraît demi-transparent. Il forme des masses plus irré- 111 ;ulières que le tissu tuberculeux : il se ramollit de même ? et se

ADDITIONS

change alors en une matière transparente , grisâtre , ou rougeâtre quand un peu de sang la colore , offrant l’aspect d’une gelée ou d’un sirop.

On doit regarder comme des variétés du squirrhe les sarcomes pancréatoïde , mammaire (ou analogue au tissu de la mamelle) , et tuberculeux d’Abernethy. Dans ce dernier, dont la dénomination est impropre , puisqu’on est convenu d’appeler tubercules un genre de tissu particulier et non une variété de forme , la masse squirrheuse est divisées en lobes distincts.

§ III. Du Cancer.

On désigne sous ce nom , en pathologie , des altérations diverses, parmi lesquelles on comprend souvent le squirrhe , que nous venons d’examiner. Nous entendrons seulement par tissu cancéreux ce que quelques-uns ont appelé cancer mou : c’est la matière cérébriforme ou encéphaloïde de Laennec, l’inflammation fongueuse de Burns, le fongus hématode deHey et Wardrop, le sarcome médullaire d’Abernethy, etc.

Ce tissu a moins de consistance que le squirrheux , quoiqu’il en ait plus que la substance cérébrale ; il est d’un blanc laiteux, interrompu, quand on le coupe, par des points rouges formés par les vaisseaux divisés : ceux-ci y sont, eu effet , très-nombreux ; mais leurs parois sont très-minces, et supportent à peine l’effort de l’injection. Les masses que forme ce tissu sont divisées à leur surface en lobes contournés à peu près comme ceux dul cerveau : un tissu cellulaire très-mou remplit l’intervalle de ces| lobes. Ces masses n’occupent d’abord qu’une étendue très— cir— . conscrite , et se propagent ensuite dans tous les sens : c’est CC| qu’on voit , par exemple , à l’oeil , qui est fréquemment le siège j de celle altération , et dans lequel elle n’occupe le plus souvent , dans le principe , qu’un seul point de la rétine, d’où elle envahir la totalité de l’organe.

Dans la période de ramollissement , qui survient de bonne, heure dans ce tissu et y affecte une marche très-rapide , il prenc l’aspect de la substance cérébi-aîe ramollie, et forme une sorte de bouillie de couleur rosée , à cause du sang qui s’y mêle ; sou-

TISSUS ACCIDENTELS

venl même la rupture des vaisseaux qui le traversent donne lieu à de véritables hémorrhagies , et à des épanchemens de sang ayant quelque analogie avec ceux que la même cause produit dans le 1 cerveau ; il se fait quelquefois , à la suite de ces exsudations , une membrane eu forme de kyste , comme dans les apoplexies.

Au reste, la ressemblance n’est pas parfaite entre le tissu canicéreux et celui du cerveau , et l’on ne doit pas encore admettre l’opinion de ceux qui regardent ces tissus comme identiques , et en concluent qu’il y a épanchement de substance nerveuse dans la production du premier.

Ç IV. De ta Mclanose.

Celte production , ainsi nommée par M. Laennec , est réunie

I i la précédente par J. F. Meckel. M. Broussais veut que ce soit ' un tissu tuberculeux , dont la couleur noire est due à l’âge avancé ’ les individus qui le présentent ; mais il n’est pas prouvé que les • vieillards en soient plus souvent affectés. Le même auteur fait

in rapprochement plus exact , peut-être , entre cette couleur et elle des membranes où le sang a séjourné long-temps, comme

1 la suite de certaines phlegmasies.très-anciennes.

ù 11 faut distinguer la mélanose de la matière noire des poumons.

lelle— ci , que l’on rencontre chez la plupart des sujets après l’âge at ie douze à quinze ans, qui augmente progressivement avec l’âge, 4 t qui teint les glandes bronchiques , la surface des poumons, et es intervalles des lobules , ne constitue pas une maladie. c La couleur noire de ce tissu est parfaite et entièrement opaque ; Fji consistance est assez grande ; il résiste à la déchirure. Il s’a-

II lasse quelquefois en masses d’un certain volume; d’autres fois, ■ forme des stries ou des plaques plus ou moins larges. Son in- “ -rieur paraît homogène ; on n’y découvre aucune espèce de struc-

ire. Cette matière se ramollit rarement ; quand cela a lieu , il en jîsulte une sorte de bouillie noire ou un liquide séreux , mêlé de rameaux de la même couleur.

Lamélanose est, beaucoup plus que les autres tissus mobides , tmpatible avec l’état de santé; sa nature paraît aussi différente

2 celle de ces tissus. J’ai fait récemment examiner par M. Bar-

Anat, GÉN. T. iv. 55

Page 1