IV. — IRIDO-CHOROIDITES CHRONIQUES
Parmi les neuf observations qui vont suivre, toutes relatives à des lésions graves de l’œil ayant nécessité l’énucléation du globe, il y en a qui se rapportent à des traumatismes. L’enseignement pratique qui ressort de cette étude, c’est que V énucléation constitue une opération excellente qu’on ne saurait trop prôner en pareils cas, et à laquelle il faut avoir recours aussitôt qu’on le pourra ; de la sorte, non-seulement on arrête du coup les souffrances éprouvées par le malade, mais on met l’autre œil, resté sain, à l’abri des atteintes d’une ophthalmie sympathique, toujours imminente.
L’une de ces observations condamne sans retour l’opération de la cataracte par abaissement; parmi les autres on trouvera des détails anatomo-pathologiques qui ne manquent pas d’intérêt.
Irido-cyclite parenchymateuse avec atrophie du ylobe et accidents glaucomateux, suite d'une blessure de l'œil par un fragment de verre.
(Pi.. VI, fig. I, 2, 3.)
Observation IY. — M. D..., Valaque, quarante-deux ans, reçut, le 25 septembre 1875, un morceau de verre à vitre tombé de haut sur l’œil droit. Le morceau de verre coupa la paupière supérieure en travers et la peau de la racine du nez, et divisa la sclérotique ainsi que la moitié de la cornée du côté nasal. La vision fut immédiatement abolie sans qu’il survint un épanchement de sang notable dans la chambre antérieure. La douleur de l’accident ne dura que quelques heures et, dans la nuit du troisième jour, le malade
2°2 CONTRIBUTION A u’ANATOMIE PATHOLOGIQUE DE L’ŒIL.
fut pris de douleurs violentes circurnorbitaires accompagnées de conjonctivite intense et de fièvre. On lui fit des applications de sangsues et l’on prescrivit un collyre à l’acétate de plomb, ainsi que du sulfate de quinine à l’intérieur. Cinq jours après, la forte attaque d’opbthalmie s’était calmée; seulement, depuis cette époque jusqu’il l’arrivée de M. D... à Paris, le 7 décembrei875, le malade fut en proie à des attaques douloureuses survenant chaque jour, à peu près régulièrement vers les deux heures de l’après-midi. Ces attaques, dont l’intensité et la durée prièrent, persistaient habituellement jusqu’à six et sept heures du soir, et offraient leur maximum d’intensité de quatre à six heures.
Depuis l’accidentl’œil n’a fait quese rapetisser, et aujourd’hui il est réduit de plus de moitié. La cornée reste transparente, sauf sur la ligne de la coupure, qui est enfoncée. Il y a une atrésie de la pupille qui est entièrement occupée par une masse blanche, sous forme de pseudo-membrane. Vision nulle. Sclérotique fortement congestionnée, larmoiement habituel, point de sécrétion conjonctivale. L’énucléation de cet œil fut pratiquée le 4 décembre et, neuf jours après, tout était fini; le 15, le malade alla au théâtre et le 18 il partit pour Nice, où il passa trois mois.
De passage à Paris, nous le vîmes dans un état de santé parfaite : jamais après l’opération il n’a éprouvé la moindre incommodité. Son œil sain ne laissait plus rien à désirer et la difformité de son autre œil se trouvait complètement dissimulée grâce à un œil prothétique.
L’examen histologique de l’œil énucléé après une macération de six semaines dans la liqueur de Müller nous montra toutes les lésions de cet œil concentrées dans l’hémisphère antérieur.
La figure 1 de la planche VI représente une coupe méridienne passant parle centre de la pupille. Disons desuit.e que la sclérotique et le muscle ciliaire n’offrent pas d’altérations
I RWO-CYCLÏTE TR AUMA T I QUE .
histologiques importantes, probablement parce que la coupe ne correspondait pas à la blessure de la sclérotique. L’épithélium cornéal, la membrane de Bowman et les couches antérieures de la cornée ne présentent rien d’anormal, sauf qu’à la périphérie on y voit des vaisseaux de nouvelle formation, représentés sur le dessin par de grosses lignes transversales noires. Vers le centre, les couches profondes de la cornée étaient en voie de prolifération cellulaire, ce qui est indiqué sur la figure par d’autres lignes foncées ayant la direction des corpuscules de la cornée.
Ces corpuscules ont été représentés, fig. 2 et 3, avec un objectif à immersion. A l’aspect de la figure 3, on croirait avoir sous les yeux un véritable lymphatique cornéal engorgé de globules blancs. La figure 2 représente ces mêmes espaces lymphatiques de la cornée anastomosés entre eux sous forme de réseaux. En un mot, ce serait là des corpuscules cornéaux en voie de prolifération, ou bien, comme le veut Th. Leber, des espaces lymphatiques dilatés de la cornée, remplis de leucocytes.
Une ligne onduleuse transparente a, pl. VI, fig. 1 , montre en arrière la limite de la membrane de Descemet sur laquelle se trouve comme moulé l’exsudât qui remplit la pupille et toute la partie centrale de la chambre antérieure. Cette masse exsudative se prolonge en arrière jusqu’à la cristalloïde antérieure b, qui se présente également sous la forme d’une ligne onduleuse blanche. Cette même masse remplit en c toute la loge cristallinienne jusqu’à la cristalloïde postérieure cl, après quoi elle se retrouve dans les couches les plus antérieures du corps hyaloïde f. — Nous venons de dire que toute la loge cristallinienne était remplie par la masse exsudative ; cependant on voit, vers la périphérie de celle-ci, en g, quelques restes du cristallin qui sont demeurés normaux. Toute cette masse exsudative est constituée par des leucocytes ou par de petites cellules rondes embryoplastiques, disséminées dans une substance amorphe.
On voit que l’iris h est augmenté de volume et est manifestement infiltré des mêmes éléments embryoplastiques que les masses exsudatives qui l’entourent de toutes parts sauf vers la périphérie de la chambre antérieure. Les procès ciliaires, réduits de volume et comme atrophiés, offrent des dentelures moins prononcées qu’à l’état normal. Ajoutons que toute la masse exsudative qui remplit la chambre antérieure se trouve parcourue par des vaisseaux capillaires de nouvelle formation qui sont représentés sur la figure, les uns suivant la longueur, les autres suivant la lumière, par des lignes grenues ou des cercles fortement teintés en noir.
Remarques. — Cette préparation offre deux points importants à noter, à savoir :
1° L’existence très-nette (V espaces lymphatiques remplis de globules blancs, dans l’épaisseur d’une cornée enflammée. Ceci semble donner raison à Th. Leber, qui considère les prétendus corpuscules de la cornée comme de véritables canaux lymphatiques, ainsi qu’à Conheim qui admet à son tour la migration par diapédèse des globules blancs du sang dans l'intérieur de ces canaux, lorsque la cornée s’enflamme.
2° La disparition par destruction inflammatoire du tissu propre du cristallin et sa substitution par une masse purulente qui s’est accumulée entre les deux cristalloïdes restées à peu près saines, bien que fortement plissées sur elles-mêmes.
Blessure de V œil gauche par un fragment d'acier incandescent.
— Phthisie progressive de cet œil avec décollement de la
rétine. — Ophthalmie sympathique de l'œil droit.
(Pl. VII, fig. 1 et 2.)
Observation V. — Fosset (Arthur), trente ans, mécanicien. Entré le premier mars, salle Saint-Ferdinand his, n°. 6.
pi. vu.
IRIDO-KÉRATITE TRAUMATIQUE AVEC PHTHISIE I)E U’(E1L. 25
Le premier mars 1875 ce malade avait reçu dans l’œil gauche un morceau d’acier rouge. Très-peu de sang au moment de l’accident, mais la vue lut complètement abolie de ce côté. Douleurs vives cpii se sont prolongées pendant une quinzaine de jours, occupant l’œil et la région périorbitaire. Œil dur, peu de suppuration, paupière supérieure très-gonflée. Entré à l’hôpital au moment de l’accident, il a été traité par des ventouses à la tempe, par l’atropine et les cataplasmes ; il est sorti au bout de trois semaines. Depuis lors, l’œil s’est atrophié peu à peu, les douleurs n’ont jamais disparu. Ensuite, des phénomènes d’ophthalmie sympathique ont éclaté à droite. Dès que le malade travaillait pendant quelque temps, sa vue se troublait. Lorsque le malade revint pour la deuxième fois, l’œil gauche était tout à fait atrophié, la cornée trèspetite. Au côté externe de celle-ci, il existait une cicatrice dirigée en haut et en dehors. La cicatrice se continue sur la conjonctive en bas et en dedans jusqu’à la commissure interne, après avoir traversé la cornée. Il existe en bas, sur le globe de l’œil, des sillons antéro-postérieurs profonds. L’énucléation est pratiquée le «80 mars. Aucun accident consécutif.
La figure l (grandeur naturelle) fait voir l’existence d’un décollement rétinien total ; l’extrémité postérieure de la rétine adhère au nerf optique, son extrémité antérieure se trouve confondue avec les restes de l’iris et du cristallin qui, à leur tour, ont contracté des adhérences avec la face postérieure de la cornée.
La figure 2 représente une coupe grossie de la région antérieure de l’œil. On y distingue de haut en bas l’épithélium côrnéal, le tissu de la cornée épaissi et infiltré de vaisseaux. Son tissu, d’aspect fi broïde, se rapproche de celui de la sclérotique. La membrane de Descemeltfff, entièrement bouleversée, offre au milieu une solution de continuité et de chaque côté une ligne en zigzag représentant les restes détachés de celte membrane. Dans la brèche du milieu on voit des amas pig-
20 CONTRIBUTION A t/ANATOMIE PATHOLOGIQUE DE L’ŒIL.
mentaires provenant de l’iris et qu’on suit jusque dans l’intérieur du tissu cornéen malade. De l’iris, il ne subsiste plus que des fragments de sa couche uvéale. En b on voit des restes du cristallin et de la capsule. Cette dernière renferme dans les sinuosités qu’elle décrit des globules sanguins et des graines de pigment. Les uns et les autres sont principalement appliqués contre la face interne de la capsule. Entre l’iris et les restes déplacés du cristallin on aperçoit une couche fibroïde c, qui représente l’humeur vitrée en voie de prolifération conjonctive.
Trido-kératite purulente spontanée , de cause inconnue.