DOUBLE CANCER MAMMAIRE
Figure 1. Demi-srandeur naturelle. Aspect des deux glandes mammaires et des parties voisines. Mamelle droite largement ulcérée; circonférence irrégulière et coupée à pic de l’ulcération , qui est peu profonde; eschares gangréneuses E, E; coloration violacée au pourtour; gros tubercules occupant la partie supérieure
de la glande.
Mamelle gauche non déformée, mais d’une dureté pierreuse. A sa circonférence, multitude innombrable de tubercules cutanés.
Les figures 2 , 3, 4 , sont de grandeur naturelle.
La figure 2 représente la moitié droite du thorax. Une coupe horizontale a été faite au niveau de l'eschare la plus supérieure. On voit que le tissu de la glandeG M se confond avec celui du grand pectoral ; que , au niveau de cette glande, le grand pectoral ne présente plus aucun des caractères de la fibre musculaire ; qu'il est tuberculeux et fibreux ; que, à mesure qu’on s'éloigne de la glande, le muscle reprend
ses caractères , et que son tissu est infiltré de tubercules, dont un certain nombre présente la disposition linéaire.
Les ganglions lymphatiques G L, situés sous le grand pectoral et au devant des nerfs et vaisseaux axilliaires sont extrèmement volumineux, et ont subi la dégénération cancéreuse.
La peau renversée P, P présente à sa face profonde et entourée de graisse, les épaississemens tuberculeux observés à sa face superficielle. |
La figure 3 est une coupe du sternum, lequel a acquis une grande épaisseur et une grande mollesse: il a subi la dégénérescence cancéreuse; à peine quelques débris osseux DB, DB.
La figure 4 représente une coupe de la mamelle gauche. Son tissu est lobuleux , d’une dureté pierreuse, et cependant on en fait suinter par une pression forte du suc cancéreux. Ces petits lobules sont entourés de graisse, si bien que, au premier abord, on dirait une glande mammaire dans l'état normal. La peau qui recouvre la mamelle offre une grande épaisseur. Elle n’est tuberculeuse qu'à la circonférence de Ja mamelle. | |
Les faits suivans suppléeront aux détails qui me manquent sur la femme qui fait le sujet de cette observation.
Rien de plus fréquent que le double cancer mammaire, soit après l'amputation d'une mamelle, soit sans amputation préalable et par suite de la marche fatalement progressive de l'infection. Un des signes les plus fréquens de l'infection cancéreuse, c’est sans contredit la propagation du cancer à l'autre mamelle, avec intégrité des parties intermédiaires. Ainsi j'ai en ce moment, dans le service des incurables , quatre femmes affectées de double cancer mammaire. Chez quelques malades, les organes intérieurs semblent préservés par suite de cette propagation aux parties externes, il semblerait, d'après un certain nombre de faits, que plus le champ du cancer est étendu extérieurement, plus les organes intérieurs sont respectés. Cette règle souffre néanmoins de nombreuses exceptions.
Il n’est pas rare de voir le sternum , les côtes, la plèvre, envahis dans le cours d'un cancer mammaire , et cet envahissement peut avoir lieu, tantôt par continuité de tissu , tantôt par infection générale. L'infection générale cancéreuse, bien qu'elle soit une, présente cependant quelques modifications, suivant le siège du cancer. Aïnsi la plèvre, le sternum et les côtes sont bien plus souvent affectés dans le cancer de la mamelle que dans le cancer de tout autre organe. En attendant qu’une histoire générale du cancer mammaire et du cancer en général permette de saisir les lois qui président à la production et à la propagation de cette cruelle maladie, je vais consigner ici quelques faits qui ont beaucoup de rapports avec celui représenté pl. 2, et qui concourront peut-être à jeter quelque jour sur les nombreux points de
vue pratiques sous lesquels le cancer peut être envisagé. XXXI° LIVRAISON. | | 1
rs | MALADIES DES MAMELLES.
‘Cancer mammaire du côté gauche ; séparation complète de la tumeur par gangrène spontanée ; guérison temporaire apparente ; développement du cancer dans la peau des parties voisines et dans l'épaisseur de la cicatrice. —Envahissement de la mamelle droite.— Mort par D pleurétique. — Plaques
creuses de la plevre.
Aimée Ryon, soixante-et-un ans, point d’enfans, réglée à onze ans ,ayant perdu à l'âge de cinquante ans, entre,en juin 1837, à la salle Sainte-Marthe pour un cancer mammaire gauche excessivement dla de la mamelle avait été envahie. Une grande eschare en Do le centre. Cette eschare s ‘agrandit et s'étendit à toute la tumeur qui tomba SA LE eL en gangrène. Une cicatrice de bonne nature s'établit. J'aurais partagé la sécurité de la malade, si je n'avais vu des faits analogues avec récidive; et,en effet, six mois après, la malade rentre dans nos salles avec des tubercules situés et au niveau de la cicatrice et à la peau du voisinage. La mamelle droite devient le siège de sept à huit tubercules du volume d’une très petite noix, tubercules de couleur rosée, proéminens , constitués à-la-fois et par la peau et par la glande mammaire.
Au mois de mai 1838, fièvre vive avec oppression, point de côté à gauche. Lens e me fait reconnaître un En elEaut pleurétique. La présence du cancer mammaire , qui pouvait à à bon droit être considéré comme cause de la pleurésie , et l'épanchement ne me permirent d'insister que faiblement sur les sangsues et sur les vésicatoires volans.
Depuis ce moment, fièvre continue avec redoublemens souvent précédés de frisson ; fréquence très
grande dans le pouls ; toux très forte , survenant par quinte; oppression. Du reste, état stationnaire des
tubercules cancéreux , dont aucun ne s’est ouvert; dépérissement à la manière des individus affectés de phlegmasie chronique. Mort le 8 octobre, cinq mois environ après l'invasion de la pleurésie. Les commémoratifs relatifs à la maladie des mamelles sont les suivans : premier coup, reçu, en 1826, à
. la mamelle gauche ; deuxième coup, six ans après , à l’angle d’un marbre. Depuis ce dernier accident,
petite glande qui a toujours grossi. La malade rapporte à des applications emplastiques un Mg ag qui précéda la mortification de la mamelle et cette mortification elle-même.
Ouverture du corps. Dans la plèvre gauche , pleurésie purulente enkystée très considérable. Le pus est consistant , verdätre , presque visqueux ; les parois du kyste sont hs de trois à quatre lignes, coriaces, organisées.
Les parois du kyste sont accolées en bas au diaphragme , en arrière aux côtes , et en avant au bord postérieur du poumon , lequel est refoulé en avant et en haut.
Le tissu du poumon est sain, Des plaques cireuses occupent la partie de la surface du poumon, qui n’est
pas le siège du kyste.
Le poumon-droit est libre d'adhérence et couvert d’une SAR de plaques cireuses. Rien dans l'épais-
seur du poumon lui-même. k
Le foie, la rate, tous les organes abdominaux sont sains.
Le cancer mammaire mérite de fixer un instant notre attention sous le point de vue de lanatomie pathologique. |
Point de traces de la glande mammaire gauche. Fa cicatrice est parfaite : elle est dense, très solide , nullement ulcérée , et présente des épaississemens d’inégale épaisseur, des brides rayonnées , des tubercules d’inégal volume , cutanés et sous-cutanés, occupant cà et là le voisinage de la cicatrice au niveau de laquelle le grand pectoral paraît avoir été détruit ou converti en tissu fibreux. Au voisinage, il contient, dans son épaisseur un grand nombre de tubercules analogues à ceux représentés pl. 2. Les ganglions axillaires sus et sous-claviculaires ne sont pas malades. La mamelle droite présente des tumeurs ou gros tubercules tres durs, proéminens. Plusieurs sont formés aux dépens de la peau seule qui s'épaissit considérablement à leur niveau. La pression des coupes faites à la peau en fait suinter du suc cancéreux. Les plus grosses tumeurs sont formées à-ia-fois et par la peau et par la glande mammaire. Une couche mince de tissu adipeux sépare la peau de la glande altérée. L’altération de la glande mammaire est aussi exactement limitée que celle de la peau. Il n’y avait pas d’intermédiaire entre la portion saine et la portion malade. On aurait pu croire au premier abord au développement d’un corps fibreux dans l'épaisseur de la glande , d’ailleurs saine; mais c'était bien la glande altérée; du reste il y avait identité d'aspect entre la portion dégénérée de la glande et la portion. dégénérée du tissu de la peau. Toutes deux présentaient à la coupe la dureté d’un cartilage : leur aspect était celui d’un corps fibreux , et la compression faisait suinter du suc cancéreux.
Réflexions. 1° La gangrène spontanée d’une partie affectée de cancer ne peut donc pas prévenir la reproduction de cette maladie, pas plus que lamputation, pas plus que la gangrène artificielle ou destruction par les caustiques. Tous ces petits ulcères chancreux du nez ou de la face, qui cédent sans répullulation à la pâte arséniale ,au caustique de Vienne ou au chlo-
rure de zmc, ne sont donc pas des cancers. Je serais fondé à le croire d’après un certain nombre de faits. D'un autre côté, je sais aussi qu’on peut admettre ,en s'appuyant sur quelques faits, qu'il est, dans certains cancers , une période où la maladie semble purement locale.
La gangrène ou l'escarification ne peut donc être considérée que comme un moyen succédané de l’'amputation, lors même que, comme celle-ci, elle s'étend bien au-delà de la dégénération et empiète sur les parties saines. Cette gangrène peut se faire graduellement et comme par érosion : on pourrait l'appeler gangrène par érosion. Elle peut se faire par couches successives ; elle peut se faire en masse.
2° La pleurésie est fréquente dans le cancer mammaire; l'hydropisie sans pleurésie proprement dite est plus fréquente encore. L'une et l’autre peuvent être le résultat de l'extension progressive par continuité de tissu du cancer jusqu'à la plèvre costale. La pleurésie peut survenir par suite des influences extérieures, comme chez un individu qui se trouve dans toute autre condition, et, dans ce cas, le cancer mammaire n’agit que comme cause prédisposante.
La pleurésie et l'hydropisie peuvent être le résultat du développement du cancer de la plèvre,qui se manifeste sous la forme de plaques cireuses, c’est-à-dire de plaques blanches,
généralement circulaires, semblables pour l'aspect et même pour la consistance à une sente de cartilage.
La percussion et l’auscultation n'ont pas encore appris et n'apprendront peut-être jamais à différencier l'épanchement pleurétique de l'épanchement hydropique. Les signes rationnels, déduits du point de côté et de la fièvre qui manquent complètement dans l'épanchement séreux , peuvent d’ailleurs suffire pour le diagnostic différentiel.
Du reste, on conçoit que la ponction dans l’un et l’autre cas ne devrait être employée qu'en Fr M de cause et seulement pour remédier à des accidens imminens de suffocation. Notre malade me parait avoir succombé à la pleurésie chronique purulente, et non directement au cancer, dont la marche m'a paru singulièrement ralentie par les accidens inflammatoires survenus depuis le mois de mai. ;
Le cancer fibreux est d'ailleurs celui qui marche avec le plus de lenteur: il ne se distingue anatomiquement de la transformation fibreuse que par le suc cancéreux infiltré dans ses mailles. Il y à d'ailleurs cette grande différence clinique entre les corps fibreux de: la mamelle et le cancer fibreux , que celui-ci se continue manifestement avec le tissu propre de la glande mammaire, tandis que les corps fibreux sont en. général isolés, mobiles au milieu de la glande mammaire saine.
Double cancer mammaire.— Deux opérations sur la mamelle primitivement affectée. —Sternum cancéreux. — Foie cancéreux.— Quelques plaques ctreuses sur le poumon.
Montpetit (Marie-Marguerite), blanchisseuse en gros, trente-huit ans , mère de deux énfans charmans, dont l'aînée a cinq ans , et le dernier vingt-neuf mois, réglée à quinze ans, assez mal réglée (elle avait souvent huit, quinze jours de retard). Treize mois après sa première couche, petite glande à la mamelle droite, qui augmenta graduellement. Deuxieme grossesse, deuxième accouchement : neuf mois après la seconde grossesse,en mai 1836,extirpation de la moitié de la mamelle par M. Amussat. Récidive. Deuxième opération en avril 1837; toute la mamelle est emportée.
A son entrée, le 29 septembre 1837, elle présente l’état suivant : à la place de la EI droite, surface ulcéreuse très rouge , limitée par un rebord saillant, très inégalement découpée. L’ulcération s’est ete de la mamelle droite à la peau qui revêt le sternum, et même à la peau qui revêt la mamelle gauche. Cette dernière mamelle paraît atrophiée, et à san côté externe , au-devant du creux de l’aisselle , existe un grand nombre de tubercules et de tumeurs cutanés. Les ganglions axillaires sont volumineux.
Le foie est énorme: il occupe les deux hypochondres et dépasse même l’ombilic. On peut distinguer les bosselures de sa surface à travers l'épaisseur des parois abdominales. On reconnaît également à l’aide de la percussion , que les intestins viennent se placer entre le foie et les paroïs abdominales. Les veines souscutanées de l'abdomen, extrêmement développées établissent une communication entre les veines fémorales et les veines thoraciques. Coliques hépatiques bien distinctes des coliques intestinales ; élancemens dans l'abdomen ; dépérissement graduél ; infiltration légère des membres inférieurs ; un peu d’épanchement dans l'abdomen; d'ailleurs état presque stationnaire jusqu’au 6 janvier 1838. A cette époque, frisson, douleur très vive à la région du foie, oppression, toux très douloureuse. Mort le 8 janvier.
LE
Ouverture du cadavre. Toute la région antérieure du thorax présente une surface ulcéreuse, supportée par unebase indurée, de cinq à six lignes d'épaisseur, qui s'étend bien au-delà des limites de blsérition Ta glande mammaire était saine , mais complètement atrophiée au milieu de l'induration de la peau et du tissu cellulaire. Un grand nombre de tubercules cutanés se voient au côté externe de cette mamelle.
La dégénération s’est étendue de la peau qui revêt le sternum au sternum lui-même, qui est mou , flexible, de deux à trois fois plus épais que de coutume, recourbé sur lui-même dans le sens de sa longueur, de manière à offrir une convexité en avant et une concavité en arriere. Les cartilages costaux droits sont entourés de tissu cancéreux induré. L’altération s’est étendue de la peau et du tissu cellulaire sous-cutané au sternum. Il y à continuité d’altération, et néanmoins les limites du sternum sont parfaitement dessinées. Le périoste est intact. Le sternum se laisse couper à la manière des parties molles :1l est pénétré de suc cancéreux, contenu dans des débris d’aréoles osseuses.
La peau et le tissu cellulaire sous-cutanés sont au loin dégénérés en cancer dur ou fibreux très dense, On -en exprime un suc cancéreux très abondant. Le tissu morbide n'est autre chose qu'un tissu fibreux infiltré du suc que j'ai si souvent décrit. Les tubercules cutanés offrent la même structure. Les ganglions axillaires sont mous et pénétrés d'une plus grande qnantité de suc cancéreux.
Le foie pesait huit livres: il était farci de masses maronnées, molles, encéphaloïdes : 1l s'était prolongé en haut, du côté du thorax, et adhérait au diaphragme. La surface du poumon présentait quelques plaques cireuses.
Réflexions. L'identité de nature et l’analogie de texture du cancer dur et du cancer mou, ‘dit encéphaloïde , sont bien manifestes dans le fait qu'on vient de lire. Les ganglions axillaires et les tumeurs hépatiques sont encéphaloïdes, tandis que l'altération des mamelles, de la peau et du tissu cellulaire, appartient au cancer dur ou fibreux. La seule différence consiste dans la quantité de suc cancéreux, qui pénètre ces tissus, et par conséquent dans l'activité du travail morbide. Supposez, au milieu d’un cancer fibreux, un développement de vaisseaux nouveaux ,une grande activité de sécrétion , et vous aurez un cancer DRAC Il sera même As que vous ayez des collections & suc encéphaloïde ou abcès cancéreux.
“Quant à la dégénération du sternum, je dois dire que le sternum et les côtes sont de tous les os ceux qu'envahit le plus souvent le cancer, et cela tantôt par continuité du tissu, tantôt indépendamment de la continuité du tissu : ils appartiennent en quelque sorte au champ du cancer mammaire; mais il sen faut bien que les auires os soient exempts de dégénération par suite du cancer mammaire. Je possède des faits de rupture spontanée des deux fémurs, par suite d'un développement de cancer dans leur épaisseur ; des faits de masses cancéreuses multiples des osdu cràne survenues chez des femmes , dont les unes avaient subi et dont les autres n'avaient pas subi des opérations de cancer mammaire.
L’infection générale dans le cancer une fois établie, on conçoit que la dégénération envahisse de préférence tel ou tel point de l'économie. Cet envahissement se fait sans doute suivant certaines lois; mais ces lois nous sont complètement inconnues. Ainsi nous ignorons pourquoi le foie reste sain chez cet individu affecté depuis long-temps de cancer mammaire, tandis qu'il s'affecte en même temps ou presqu'en même temps que la mamelle chez un autre, qui parait être dans des conditions analogues. Pourquoi, dans un nombre d'ailleurs assez limité de cas, le cancer porte ses ravages sur le système osseux.
Le point important, thérapeutiquement parlant, c’est d'établir dans le cancer mammaire la présence d'une cause d'infection ; or, si cette cause d'infection n'est pas douteuse, à une période donnée de la maladie ,elle est encore douteuse dans le principe, au moins pour quelques cas particuliers. Le cancer tient-il toujours à une cause primitivement générale? Est-1l toujours primitivement local ,ou bien y a-t-1l des cancers primitivement locaux et des cancers primitivement généraux, et, dans cette dernière hypothèse , ÿ a-t-il moyen de les distinguer les uns des autres? Voilà des questions du plus grand intérêt, mais encore insolubles. Toujours est-il que l'opportunité de l'opération dans le cancer me parait devoir être restreinte dans de bien étroites limites; que, si jamais il nous est donné de guérir le cancer, ce sera par la découverte de quelque spécifique altérant, qui exerce sur la cause cancéreuse la même influence quele mercure sur la cause syphilitique. J'ai vainement essayé les préparations arsénicales, les préparations ferrugineuses, le mercure, l'antimoine, les acides étendus. J'en suis maintenant aux alcalis à petite dose.
(PLANCHE 111, XXXI® LIVRAISON.) Entérite par plaques gangréneuses.
Le gros intestin, représenté planche v, appartenait à une femme âgée de 28 ans, domestique, d’une très forte constitution , qui succomba à l'hôpital de la Maternité au moins de juin 1836 le vingt-et-unième jour de ses couches.
Voici les détails de cette observation. Lorsque je pris le service de la Maternité, le 2 juin 1830, en remplacement de l'excellent Desormeaux , je trouvai dans les salles cette malade, accouchée douze jours auparavant, qui me parut dans l'état le plus grave : elle était exsangue, la face d’un jaune paille, se plaignant d’une douleur atroce à la région lombaire, sans aucune douleur à l'abdomen. Depuis la nuit précédente, elle souffrait des cuisses, où je reconnus un érysipèle sans rougeur , que révélait une couleur légèrement rosacée avec élevure de la peau. Cet érysipèle ne pouvait en quelque sorte se reconnaître qu’à ses limites, à l’aide d’un liseret irrégulier, offrant une légère teinte rosacée. La malade avait en outre un dévoiement léger. Soif vive, petitesse et fréquence extrême du pouls. Voici d’ailleurs les commémoratifs : |
Accouchement naturel à terme, le 18 mai 1830 (la malade n'était entrée à l'hôpital que la veille). Tranchées utérmes avec douleurs hypogastriques, pour lesquelles on appliqua pendant six jours cent soixante-dix sangsues sans soulagement notable. — Pas de sécrétion lactée.
Le sixième jour, dévoiement, grande prostration des forces, soif vive.
Le huitième jour, frisson de deux heures qui fut suivi d’une sueur abondante et d’une douleur vive aux fosses Iques : douleur qui parut indiquer l'emploi de deux onces d'onguent napolitain dans la journée.
Le neuvième jour, fièvre Mouse douleur épigastrique diminuée. — Épreintes avec peu de résultats.
Le onzième jour, bain de siège, dans lequel la malade se trouve mal. — Frictions avec onguent mercuriel, deux onces. — Épreintes , diarrhée.
Le douzième jour, continuation des frictions avec onguent napolitain , deux onces ; douze sangsues.
C'est le treizième Jour que je vis la malade, qui me demanda à manger avec une insistance qui contrastait avec l’état général, insistance qui est d’ailleurs commune à toutes les maladies des femmes en couche, même les plus graves; il en est qui demandent des alimens quelques heures avant leur mort. Je me contentai de cataplasmes émolliens sur les lombes, d’un liniment laudanisé sur l'abdomen , d’un lavement avec décoction de guimauve et de têtes de pavots, et de boissons adoucissantes.
Le quatorzième jour, l'érysipèle s'étend. Le quinzième, voyant, d'une part, cet érysipèle marcher avec une grande rapidité, à la manière des érysipèles erratiques ; voyant d'une autre part l'état de prostration “excessive de la malade, et ne donnant peut-être pas une attention assez grande à la diarrhée, je prescrivis une potion gommeuse avec sulfate de quinine, six grains.
Les seizième, dix-septieme, dix-huitième et dix-neuvième jours, même prescription. L'érysipèle, qui s'étend toujours, peut à peine être reconnu, ou plutôt il ne l’est que par le liseret indiqué et par la douleur que cause le plus léger contact. La diarrhée est continuelle et involontaire. Je remplaçai le sulfate de quinine par la décoction de quinquina ; je combattis directement le dévoiement par la thériaque et les quarts de lavement d’amidon et de laudanum. — Assoupissement, vague dans les idées, voix presque éteinte. La malade succombe le 9 juin, vingt-et-unième jour des couches.
Ouverture. — Rien sous l'érysipèle. — Utérus : à sa face interne, et sur la portion qui répondait au placenta, se voient des saillies mamelonnées formées par des pinceaux vasculaires remplis de concrétions sanguines adhérentes.
La section de l'utérus montre du pus dans quelques vaisseaux : je crus alors que c'était une phlébite.
Canal intestinal, — Estomac, intestin grèle parfaitement sains. Le gros intestin, au contraire, est le siège d'une lésion extrêmement grave, d’une forme assez a commune, ce qui m'a décidé à la faire représenter.
Cette altération consiste dans des plaques gangréneuses ou eschares proéminentes, formées par la membrane muqueuse gangrénée, et entremêlées de produits de sécrétion solidifiés : c'étaient de véritables bourbillons dont le détachement n’aurait pas tardé à s'effectuer si la malade avait vécu. Le mot dothinen-
XXX1° LIVRAISON. | k
a MALADIES DU GROS INTESTIN.
thérite de M. Bretonneau serait exact@ment applicable à cette forme d’entérite, à laquelle le gros intestin -est exposé tout aussi bien age l'intestin grèle. |
Cette altération commence à la partie inférieure du colon ascendant, et va en augmentant à mesure qu'on s'approche de l'anus. La portion la plus altérée est la partie supérieure du rectum, dont toute Ja circonférence est couverte d’eschares disposées en long, qui se touchent en empiétant Le unes sur les autres. Jai été frappé de la disposition en sillon de certaines pertes de substance marquées SU, SU, qu’on voit à la ie inférieure du rectum et au niveau de l'arc du colon : on dirait que hétane gouttes d'acide, versées sur la muqueuse, y ont marqué leur passage par un sillon profond : dans toute la longueur du gros intestin se voyait une sorte de froncement autour des plaques escarifiées.
Du reste, je ferai remarquer l'intégrité parfaite de la membrane muqueuse dans l'intervalle des eschares, et l'augmentation notable d'épaisseur de ce même intestin au niveau de ces eschares ; les follicules ne sont nullement développés.
Réflexions. La présence du pus dans les vaisseaux utérins, l'entérite avec eschare, l'érysipèle erratique, voilà les trois circonstances les plus saillantes de cette observation. Y a-t-il quelque rapport de cause à effet entre ces trois phénomènes? Y a-t1l simplement rapport de coïncidence? Cette question est bien difficile à résoudre dans l’état actuel de la science.
J'ai cru que le pus était contenu dans les veines utérines. Il ne me vint pas même à l'idée que le pus pouvait étre contenu dans les vaisseaux Iymphatiques; mais quelques mois de séjour à la Maternité ne tardèrent pas à me démontrer que, dans les péritonites puerpérales, la présence du pus dans les vaisseaux lyÿmphatiques est infiniment plus fréquente que la présence du pus dans les veines, et je suis convaincu que, dans le cas actuel, c'était bien dans les vaisseaux lymphatiques qu'il était contenu. Du reste, je ne suis pas moins convaincu que la présence de ce pus dans les vaisseaux lymphatiques ne peut pas être considérée comme cause de mort. Un grand nombre de faits m'autorisent à considérer le pus comme inoffensif, lorsqu'il est circonscrit de toutes parts dans les vaisseaux, comme il le serait dans un foyer purulent ordinaire. La résorption s'en effectue graduellement: il devient de plus en plus solide et finit par disparaître entièrement.
L'érysipèlen'a joué ici qu'un rôle accessoire ; mais seul, il constitue quelquefois une très grave maladie'chez les femmes en couches. J'ai assez de faits pour être en mesure de tracer la description générale de l'érysipèle puerperal. Cette description trouvera sa place ailleurs. Je dirai seulement ici que cet érysipèle affecte très souvent la forme erratique, qu'il envahit successivement toutes les parties du corps; qu'il est d'autant plus redoutable, que les malades ont été plus affaiblies, soit par des hémorrhagies abondantes, soit par des évacuations sanguines artificielles ; que, chez les malades exsangues, la rougeur érysipélateuse manque, que l’érysipèle se manifeste alors par un liseret rosacé, la douleur et unelégère tuméfaction œdémateuse; que le véritable remède dans cette maladie, ce sont des fomentations avecla décoction de quinquina ,animée d'un peu d'eau-de-vie camphré et le quinquina à l'intérieur. La préparation à laquelle je donne la préférence est l'extrait gommo-résineux de quinquina à la dose d'un gros dans une potion de six onces. J'ai vu des malades présentant des érysipèles erratiques , sous forme typhoïde, avec luhginosité, prostration extrême, stupeur, sur lesquelles cette médicationa exercé une influence aussi prompte que salutaire. Cette méthode de traitement, je ne l'applique pas seulement à l’érysipèle puerpéral, mais à tous les érysipèles erratiques avec prostration, et c'est un point de pratique bien arrêté pour moi. Les vésicatoires au centre de l'érysipèle, suivant la méthode de Dupuytren, n’ont pas produit l'effet que j'en espérais. Aucun érysipèle
u'a été limité par cette application.
La forme d'entérite représentée pl. 3, mérite encore de fixer l'attention. Tous Ï points envahis par linflammation ont été convertis en eschare. Cette entérite est postérieure à l'accouchement. Le traitement antiphlogistique si énergique qui a été dirigé contre la crainte de la péritonite n'a rien faitsur cette inflammation; c'est qu'il y a autre chose que de inflammation dans toutes ces maladies puerpérales. Ici, comme dans un très grand nombre de cas, l'inflam-
mation n'est qu'un effet: nos moyens antiphlogistiques n'agissent que sur l'effet: c'est la cause qu'il faudrait atteindre; car, tant que cette cause subsistera, l'inflammation ira toujours croissant, se renouvelant; souvent même le traitement antiphlogistique donnera une nouvelle intensité à cette cause, en diminuant la force de résistance de l'économie. Le traitement antiphlogistique n'est vraiment efficace dans les phleomasies que dans les cas où la cause morbide sest épuisée, pour ainsi dire, dans la production de cette phlegmasie : il est nuisible quand cette cause morbide n’est pas épuisée. Ainsi, dans cette forme de pneumonie, que j'ai cru devoir désigner sous le nom de Pneumonie envahissante , Vinflammation, bien loin de rester circonscrite dans le point primitivement affecté, s'étend progressivement de proche en proche: les saignées répétées exercent bien leur influence salutaire accoutumée sur la première éruption phlegmasique, si je puis m'exprimer ainsi; mais elles sont impuissantes contre les envahissemens successifs qui ont lieu et semblent même accélérer la terminaison fatale. Aucune maladie ne désenchante plus des saignées répétées à outrance que les maladies puerpérales. A l'apparition de la première épidémie de péritonite puerpérale que j'aie eu occasion d'observer à la Maternité, dans l'hiver de 1830 à 1831, péritonite que je qualifiai du nom de Typhus puerpéral(:), je crus d'abord que l'insuccès du traitement dépendait et du défaut d'opportunité et du défaut d'énergie dans l'emploi des évacuations sanguines, et voici comment J organisai le service: je faisais deux visites par jour, et, craignant encore que quelques heures de retard dans le traitement n’eussent un résultat funeste, j'avais donné l’ordre de faire une première saignée immédiatement après la réaction qui suit le frisson. La saignée générale devait être répétée de trois en trois heures ,en même temps que des sangsues étaient appliquées en permanence sur l'abdomen; mais tout fut inutile, et ce qui acheva de me dégouter des saignées immodérées dans le typhus puerpéral, ce fut cette considération, que les péritonites les plus graves, les plus rapidement mortelles, étaient celles qui survenaient chez les femmes épuisées par des hémorrhagies abondantes.
Bien qu'en médecine, je n'ajoute pas la même importance aux nombres que les médecins statisticiens, parce que je ne pense pas que les faits médicaux puissent être représentés par des chiffres et réduits à un dénominateur commun (2); cependant je crois qu'on peut appliquer avec succès le calcul aux points comparables des faits, à chacun des nombreux élémens qui les constituent, et déterminer la fréquence relative de telles ou telles circonstances de ce fait. Ainsi, par exemple, la logique la plus sévère ne peut qu'applaudir à la détermination des proportions qui existent sous le rapport de la fréquence entre les diverses lésions, auxquelles est exposé tel ou tel organe. Il serait extrêmement curieux et par suite important d'établir, sous ce rapport , une sorte de hiérarchie entre les divers organes de l'économie. On y verrait que tel organe, qui est, au plus haut degré de l’échelle, sous le point de vue de telle lésion, serait au dernier sous le point de vue de telle autre, et ces données, si elles étaient recueillies sur un assez grand nombre de faits, pour mériter toute créance, pourraient jeter de grandes lumières sur la structure, sur les usages des organes et sur le diagnostic de leurs maladies.
(1) Voyez xiu° livraison , et Journal universel hebdomaire de médecine , 1851 , t. 1v, p.217 et suiv.
(2) On consultera sur cette importante question le Mémoire sur le calcul des probabilités appliquées à la médecine, présenté à l'Académie royale de médecine, par M. Risueno d'Amador, professeur à la faculté de médecine de Montpellier, ainsi que la discussion solennelle à laquelle ce mémoire a donné lieu (Bulletin de l’Académie royale de médecine, Paris, 1836, t. 1°, p. 642).
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