XXXVI® LIVRAISON , PLANCHE II
L'altération représentée figure 1 appartenait à une femme de la Maternité, morte en 1831, pendant l'épidémie du typhus puerpéral , qui autrefois sévissait chaque année dans cette maison. C'était la première fois que je rencontrais cette altération, que j'ai retrouvée deux fois encore dans le même hôpital , mais que je nai plus observée depuis. Aucun symptôme de la maladie puerpérale ne pouvait sy rattacher. La malade succomba comme presque toutes les victimes du typhus puerpéral, à l’inflammation du péritoine, du tissu cellulaire sous-péritonéal et des vaisseaux lymphatiques utérins et ovariques.
La dénomination d'œdème nor convient parfaitement à cette altération du poumon , qui consistait dans linfiltrauon d'une très grande quantité de sérosité noire au milieu d’un tissu qui se déchirait avec la plus grande facilité. Sous la moindre pression., cette sérosité ruisselait à-la-fois et par les incisions que l'on pratiquait à cet organe, et par les tuyaux bronchiques.
Cette altération n'était pas la gangrène; car il n’y avait aucune odeur de gangrène : elle n'était pas la conséquence d’un travail inflammatoire; car il n'existait autour d'elle aucune trace d’inflammation. On dirait d’une altération cadavérique ou plutôt d’une altération chimique. Si j'avais à rapprocher cette lésion de quelque altération analogue , je la mettrais en regard de la dégénération gélatiniforme de l’estomac et des intestins, laquelle, comme on sait, n’est accompagnée d'aucune trace de fluxion sanguine ou autre dans les parties environnantes, ce qui a donné l’idée que cette dégénération avait lieu après la mort.
Réflexions. L'intoxication du sang, qu'on ne saurait nier dans le typhus puerpéral peut-elle ètre invoquée pour l'explication de cette singulière altération ? Sans entrer dans cette question, qui me paraît insoluble, au moins quant à présent, je me contenterai d'établir ur rapprochement entre l’'œdème ordinaire du poumon et cette lésion , qui serait bien mieux désignée sous le nom d'œdèmé noir que sous celui de mélanose. On sait que le poumon est sujet à une infiltration séreuse ou plutôt à une exhalation de sérosité, suite probable de la sêne de la circulation , sérosité qui remplit les vésicules pulmonaires et intercepte complètement le passage de l'air. La mort par asphyxie est la suite inévitable de cet engouement (œaème du poumon) qui se forme souvent en quelques heures. Or, la sérosité vésiculaire, bien distincte de la sérosité intervésiculaire ou interlobulaire présente diverses nuances dans sa coloration, depuis la limpidité la plus parfaite jusqu’à la couleur jaunâtre, brunûâtre, et ces variétés de coloration qui dépendent des diverses nuances de la matière colorante du sang n’expliquent-elles pas la coloration noire, qui en est le dernier terme. L'action d'un acide sur la matière colorante du sang donne une idée aussi exacte que possible de la nuance noire que présentait l'altération du poumon que je décris.
La figure 2 représente une portion de poumon recouverte de plaques cartilagineuses ou plutôt cireuses, c'est-à-dire semblables à des gouttes de cire qu’on laisserait tomber à la surface de cet organe. Une coupe, dirigée sur le milieu d’une de ces plaques, établit qu'elles sont tout-à-fait superficielles. Les lignes blanches qu'on voit à sa surface ne me paraissent autre chose que des vaisseaux lyraphatiques oblitérés et indurés.
Réflexions. Les plaques cireuses de la surface du poumon sont une des formes les plus ordinaires du cancer consécutif de cet organe. Je les ai rencontrées très souvent chez les cancéreuses de la Salpétrière, et plus particulièrement dans le cas de cancer mammaire. Ces plaques cireuses échappent quelquefois à une observation peu attentive, parce qu'elles sont demi transparentes et extrêmement minces. Quel est leur siège ? Il a certainement lieu dans la plèvre, et, dans quelques cas, ces plaques sont tellement superficielles, qu'on dirait qu'elles ne dépassent pas la menibrane séreuse; mais, si je suis resté quelquefois dans le doute à cetégard, le plus souvent j'ai pu reconnaitre que les couches les plus superficielles des poumons avaient été envahies. [Il m'a paru que l'altération de la plèvre était consécutive. Je considère donc ces plaques cireuses comme ayant essentiellement leur siège dans la couche la plus superficielle du poumon. Des degrés insensibles conduisent de ces plaques cancéreuses, qui sont plus ou moins denses, plus ou moins pénétrées de suc cancéreux aux tubercules cancéreux proprement dits qui affectent toujours une prédilection pour les couches superficielles du poumon , mais qui s'observent aussi quelquefois dans les couches profondes.
Il ne faudrait pas conclure de ce qui précède que je n'admets pas de cancer pleural XXXVI® LIVRAISON. | ‘
indépendant du cancer pulmonaire. J'ai des exemples positifs de cancer limité à la plèvre . de même que jai des exemples de cancer du péritoine indépendant de toute lésion des viscères dont cette membrane forme le técument séreux. Je possède même un cas fort curieux de cancer de la plèvre qui donna lieu à un hydrothorax, pour lequel jai Pratiqué deux fois la ponction avec grand soulagement pour a malade, dont la vie fut ainsi prolongée de plusieurs mois.
La fig. 3 représente le lobe supérieur du poumon gauche, transformé en un kyste acéphalocyste, Je dois ce fait et les détails qui l'accompagnent, à M. le docteur Laferrière. |
Une femme de la campagne était sujette, depuis plusieurs mois, à des quintes de toux extrêmement fatigantes. M. le docteur Laferrière appelé, prescrivit, mais sans succès, les moyens calmans et adoucissans. Un jour, la malade rendit en sa présence, à la suite d’une violente quinte de toux, une pellicule blanche, ayant l'aspect d'une membrane acéphalocyste : on raconte alors que ce n est pas la première fois que de semblables pellicules ont été expulsées ; que la malade a été constamment soulagée , et quelquefois pour long-temps , lorsque cette expulsion a eu lieu. La malade étant morte peu de temps après pendant une quinte de toux convulsive, M. Laferrière triompha de tous les obstacles pour faire à la dérobée l'ouverture de ja poitrine, et m'envoyer la pièce que j'ai fait représenter figure 3. On voit que le poumon gauche est creusé par un kyste acéphalocyste à parois fibreuses très épaisses. Ce kyste contient un grand nombre d’acéphalocystes, dont les unes sont vides, d’autres pleines, quelques-unes morcelées. La plupart de ces membranes sont hérissées de granulations, qui vues à une forte loupe, représentent l'aspect indiqué par la figure 3.
P est l'ouverture étroite par laquelle les membranes acéphalocystes s'étaient fait jour dans les voies aériennes. Cette perforation avait eu lieu dans la trachée, un peu au-dessus de sa division.
Réfiexions. L'histoire de la malade, qui a fourni la pièce représentée planche in, est fort simple. Sous l'influence d'une cause inconnue, un kyste acéphalocyste s'est développé dans l'épaisseur du poumon. Ce kyste, tout-à-fait superficiel a contracté des adhérences avec la portion correspondante de la trachée dans laquelle il s'est ouvert. Cette ouverture pratiquée, les acéphalocystes ont du avoir une continuelle tendance à pénétrer dans la voie qui leur était offerte. Cette pénétration , presque impossible à effectuer pour les acéphalocystes intactes, s'est effectuée sans grande difficulté pour les acéphalocystes vides. On conçoit quelle irritation, quelle menace de suffocation devaient résulter de la présence de ces membranes dans la trachée, et combien les accès de toux convulsive, provoqués par leur présence, devaient favoriser leur passage à travers la filière que présentait l'étroite perforation de la trachée.
La mort dans un accès de suffocation s'explique par l'obstacle mécanique, résultat nécessaire de la présence dans la trachée d’une membrane assez considérable pour intercepter le passage de l'air, et par le spasme de toutes les voies aériennes.
La figure 3' est remarquable en ce qu’elle nous montre d'une manière non équivoque un des modes de productions des acéphalocystes. Il est impossible, en effet, de ne pas voir autant d’acéphalocystes futures dans chacune de ces vésicules qui occu pent la surface de la membrane.
Si le kyste avait été moins considérable, si tousles individus acéphalocystes avaient pu être éliminés, on conçoit la possibilité, je dirais même la facilité de la suérison. La poche fibreuse qui les contenait et qui faisait nécessairement partie des voies aériennes serait revenue sur elle-même et aurait présenté à l'autopsie l'aspect d’une caverne à parois fibreuses, dont la véritable origine aurait été difficile à déterminer. C'est probablement ce qui est arrivé dans le cas consigné par Maloët dans les Mémoires de l Académie royale des Sciences ; 1732. Il est impossible de méconnaitre des membranes acéphalocystes dans la description que ce médecin donne de fragmens membraneux , semblables à du blanc d'œuf cuit, élastique, tremblotant, que le malade rendait par l'expectoration. (1)
D'ou vient que les kystes acéphalocystes des poumons soient de toutes les maladies les plus communes chez les ruminans et soient si rares dans l'espèce humaine? Cela tient sans doute moins à des différences d'organisation qu'à des différences d'alimentation. L'expérience prouve que l'humidité des pâturages favorise presque également, chez ces animaux, le développement des tubercules et le développement des acéphalocystes.
On pourrait confondre en clinique des fragmens d'acéphalocystes expectorés avec des fragmens pseudo-membraneux ; mais la forme tubuleuse des fausses membranes, la différence d'aspect que présentent les membranes acéphalocystes et les pseudo-membranes, n€ peuvent permettre aucune espèce d'erreur à cet égard.
(1) Dictionnaire de medecine et de chirurgie pratiques, article AcéÉPnarocysres, tome 1, page 245.