‹ Anatomie, physiologie et histoire naturelle des galéodesChapitre 1 sur 61 · Anatomie, physiologie et histoire naturelle des galéodes · texte numérisé non relu

Anatomie, physiologie et histoire naturelle des galéodes

Après avoir publié, dans les Mémoires de l'Académie des Sciences, pour 1856, l'anatomie des scorpions, dont les divers appareils organiques avaient été si mal compris, si défectueusement décrits et figurés par mes devanciers, je tiendrais à honneur de donner à cette anatomie le pendant de celle des galéodes à laquelle je viens de consacrer trois années de recherches assidues.

Ces deux notabilités arachnidiennes offrent, tant par leur organisation intérieure ou viscérale que par leur structure extérieure ou tégumentaire, un haut intérêt de science. Quoique contiguës dans le cadre actuel de la série classique, elles sont néanmoins longuement distancées l'une de l'autre par leurs principaux appareils de la vie, par celui surtout de la respiration qui, dans la méthode naturelle, a une valeur physiologique de premier ordre. Ainsi le scorpion termine la série des arachnides à poumons, et le galéode commence la série des arachnides à trachées.

Sans avoir eu le bonheur, vivement ambitionné, de porter le scalpel dans les entrailles vivantes ou récemment ex-

Histoire naturelle des galéodes. 1

d) HISTOIRE NATURELLE

pirées des galéodes, comme je l'avais fait pour les scorpions, Jai pourtant eu à disséquer un bon nombre d'individus qui n'avaient fait qu'un court séjour dans l'alcool, le temps nécessaire pour arriver directement par la poste du Sahara austral de l'Algérie, de Boghar principalement, jusqu'à mon laboratoire à Saint-Sever. Je dois ce signalé service à mon ami le capitaine Dastugue, chef d'un bureau arabe, investigateur aussi intelligent qu'actif, intrépide et dévoué à la science. Dans l'intérêt de celle-ci, j'ai souvent harcelé ce brave oflicier, pour activer ses chasses confiées à des Arabes éprouvés; je lui dois la justice de dire que mes importunités ne l'ont point découragé; qu'il veuille bien recevoir ici le témoignage de ma sincère reconnaissance.

Dans mes appréciations anatomiques et dans mes inductions physiologiques, une longue pratique du scalpel m'a mis à même de tenir un compte consciencieux et rationnel des diverses altérations des organes ou des tissus produites, soit par le séjour prolongé des sujets dans les liqueurs conservatrices, soit par les effets immédiats et inévitables d'une mort violente et des tourments qui l'accompagnent. De semblables dissections, quand on se fait un devoir d'apprécier les circonstances dont je viens de parler, sont délicates et d'une interprétation ardue; aussi est-ce par centaines que J'ai pratiqué ces autopsies. Ces minutieuses et souvent désespérantes difficultés, inhérentes à ces altérations cadavériques, auraient pu lasser une patience moins pratique que la mienne, mais j'ai su me tenir en garde contre des inductions trop empresstes, et je ne donne comme positifs que les faits réitérativement avérés. J'ai restreint le cadre de ceux-ci, et, tout en évitant une concision obscure, Ja cherché à en faire saisir l'individualité et les connexions.

DES GALÉODES. 3

J'ai dès longtemps acquis l'intime conviction que dans les petits êtres à l'étude desquels je me suis voué il n'est pas une configuration, une modification de structure, une saillie, un creux, une soie, un poil, qui n'aient leur raison d'existence, et qui ne soient appelés à à remplir une attribution physiologique; aussi me suis-]e constamment attaché à poursuivre, à interroger tous ces riens organiques, négligés par les zootomistes habitués à tailler en grand. C'est surtout dans ces études que j'ai vivement déploré de n'avoir pas été à même d'observer directement les mœurs, les habitudes, les manœuvres, la vie privée des galéodes. De quel précieux secours m'eût été cette connaissance pour arriver au complément histologique de ces fiers habitants du désert, que de perplexités, que de conjectures, que de pertes de temps n'aurais-je pas évitées ?

Le scorpion est, Je le répète, le noble chef des arachnides pulmonaires, comme le galéode est le représentant éminent des arachnides trachéennes. Gette double anatomie comparative est faite pour stimuler puissamment lambition d'un scalpel vieux de service, mais non encore rouillé.

Les viscères, les tissus, le squelette de ces deux organismes étudiés en regard nous font assister, avec un intérêt toujours croissant, à ces transitions, à ces fusions, à ces conformités, à ces dissemblances qui témoignent si haut des étonnantes ressources de la nature pour dotalée ses productions, tout en maintenant les types à travers des nuances si merveilleusement échelonnées. Esquissons à grands traits cet instructif parallèle.

Le scorpion a un cœur et une circulation vasculaire de sang blanc, un système nerveux à nombreux ganglions rachidiens, des poumons circonscrits, un estomac simple, un appareil génital des deux sexes à larges mailles fermées.

in HISTOIRE NATURELLE

Le galéode manque de cœur et de circulation vasculaire sanguine; il inaugure la circulation aérifère des trachées, circulation qui, au-dessous de lui, forme le trait anatomique caractéristique de la vaste classe des insectes; il a un énorme ganglion thoracique avec le simple vestige d'un seul ganghionule rachidien, un estomac rameux ou à longs boyaux latéraux, un appareil génital formé dans le mâle de quatre testicules isolés, et dans la femelle de deux sacs ovariques distincts et simples.

C'est à ces deux organismes typiques que viendront se rallier plus lard une foule d’arachnides dont on n’a point encore sondé les entrailles. Heureux le scalpel appelé à faire à la science l'oblation de l'anatomie des phrynes, des théliphones, des phalanqium, troqulus, etc. Ces arachnides ofriront, je n'en doute point, ces affinités, ces différences organiques qui font ressortir l'admirable échelonnement des créations.

Venons maintenant à l'exposition succincte des conformités organiques, communes à ces dignes représentants de deux familles contiguës; ils ont l’un et l'autre :

1° Un grand ganglion thoracique d'où partent les nerfs mandibulaires, palpaires, cruraux et abdominaux ;

2° Un cerveau sessile sur ce même ganglion, et donnant naissance aux nerfs optiques et buccaux ;

3° Une carcasse intrathoracique, sorte de charpente cornéo-osseuse abritant les centres nerveux, et fournissant attache à de puissants et nombreux muscles ;

4° Un énorme foie parenchymäteux multilobulé, réceptacle de tous les viscères abdominaux;

5° Un tube digestif membraneux, fragile, de la simple longueur du corps, avec un cœcum latéral très-dilatable;

6° Une génération ovovivipare.

DES GALÉODES. 5

Si de ce parallèle d'organisation viscérale ou intérieure nous passons à celui de la configuration et de la structure extérieures de ces deux sommités arachnidiennes, nous verrons :

1° Que le scorpion a un véritable céphalo-thorax, tandis que le galéode a une tête et un thorax très-distincts l'un de l'autre;

2° Queles pattes, et je ne donne ce nom qu'aux membres ambulatoires, insérées au thorax et terminées par deux ongles ou grifles, sont au nombre de quatre paires dans le scorpion et de trois seulement dans le galéode ;

3° Que l'abdomen est annelé ou segmenté dans les deux arachnides, mais le tégument est corné et glabre dans Île scorpion, coriacéo -membraneux et velu dans le galéode;

4° Que le premier de ces articulés a une longue queue, qui manque complétement au second;

5° Dans l'un comme dans l’autre l'orifice externe de la génération des deux sexes est à la base du ventre, d'où la conséquence de la supination de la femelle dans l'acte copulatif;

6° Le scorpion et le galéode sont organisés pour être chasseurs, et se nourrissent d'une proie vivante qu'ils broient pour en avaler seulement les sucs ;

7° Les galéodes n'ont qu'une paire d'yeux, tandis que les scorpions en ont trois et le plus souvent quatre paires;

8° Enfin le galéode et le scorpion partagent ensemble cette grande différence avec les légitimes araignées ou aranétdes, qu'ils sont privés d'organes propres à filer.

Malgré une patience, devenue chez moi constitutionnelle, malgré ma vieille passion entomotomique encore dans sa période d'acuité, je ne me dissimule point les côtés vulné-

rables de mon travail. Le scalpel assez favorisé pour se hvrer aux vivisections des galéodes, ou à des autopsies pratiquées immédiatement après la mort, pourra fournir un contrôle éclairé sur cette dolce anatomie, dissiper des incertitudes, redresser des erreurs faciles en présence d'entrailles plus ou moins altérées par leur séjour dans les liqueurs spiritueuses, et d’une délicatesse, d'une fragilité désespérantes. Bien loin de moi la prétention d'avoir d'un premier jet élucidé une anatomie qui a si souvent mis à de cruelles épreuves et ma pince et mes lentilles amplifiantes! Je ne m'offenserai pas de la critique, si elle est profitable à une science pour laquelle je professe un véritable culte. Qu'on me combatte par les armes courtoises du scalpel et de la loupe, je m'inclinerai sincèrement devant l’authenticité des faits.

Il est des idées d'un grandiose scientifique incontestable qui frappent limaginalion, surtout quand elles sont proclamées, formulées par des esprits supérieurs, par des génies hors ligne. Celle de Geoffroy Saint-Hilaire sur l'Unité de composition organique est dans cette catégorie. Depuis de longues années je suis le sincère, le fervent admirateur de ce sublime naturaliste philosophe, et dans mes études microtomiques, auxquelles j'ai consacré les deux tiers d'une longue vie, j'ai toujours cherché à ramener à cette unité les appareils vitaux des petits êtres soumis à mon scalpel; j'ai religieusement conservé les dénominations techniques dès longtemps adoptées pour les animaux de l'ordre le plus élevé. Mais je n'hésite point à le dire et à le dire bien haut, on a exagéré, on a mal interprété la pensée du grand homme, on l'a fait descendre trop bas dans l'échelle des êtres; elle ne saurait encore avoir une juste application aux animaux articulés. La pénurie des faits dûment constatés

DES GALÉODES. ; dans ces organismes inférieurs si prodigieusement multipliés a été méconnue par des esprits trop enclins à la généralisation, trop ambitieux d'imposer à la nature des lois qu'elle réprouve, parce qu'elles émanent d'observations trop restreintes, mal étudiées, mal digérées. Oui, pour les invertébrés, cette unité d'organisation est encore à l'état d'idée, et non à l'état de principe. Dans mes recherches actuelles je demeure conséquent à mon passé, je ne cesse point de poursuivre, de signaler, de mettre en relief ces analogies anatomiques ; mais je suis circonspect.

Ces réflexions m'ont été suggérées par le désordre technologique qui règne dans la zoologie inférieure, et notamment dans les galéodes. La nomenclature des parties externes de cette remarquable arachnide a subi par des rapprochements forcés, tous les caprices des prétendus méthodistes. Que de faits à rassembler, à classer, à comparer avant d'acquérir le droit de s'élever à une législation qui promette quelque durée ! Et que faut-il pour modifier ou abroger ces lois? La découverte de quelques êtres nouveaux ou réfractaires dans cette inépuisable créaüon, ou une certaine trempe d'esprit dans les savants appelés à les interpréter, à en rédiger le code. Ces milliers de créatures, chacune avec son type inaltérable, remplissent toutes, par des organes variés à l'infini, le triple but de vivre, de croître et de se multiplier; toutes concourent, dans la mesure de leurs facultés pondéra trices, aux sublimes harmonies qui régissent l'univers.

En procédant tout naturellement du simple au composé, de l'extérieur à l’intérieur, l'anatomie des galéodes se par tage en deux grandes divisions : celle des organes extérieurs ou tégumentaires, et celle des organes intérieurs tant nerveux que viscéraux.

Page 1