PATTES
Le galéode, vu son poste dans le cadre des arachnides, forme, sous le rapport du nombre de ses pattes, une bizarre exception. Les arachnides pulmonaires, avec le scorpion, qui dans la série précède immédiatement le galéode, et le phalangium, arachnide trachéenne qui suit ce dernier, sont octopodes, tandis que le galéode est hexapode. On ne doit, je le répète, considérer comme pattes ambulatoires que celles qui ont leur attache au thorax et qui se terminent par deux ongles.
Quoique les pattes du galéode soient d’inégale longueur, cette inégalité est moins prononcée que dans les araignées en général;
DES GALÉODES. 25 la première paire est plus courte que la deuxième, et la troisième est bien plus longue et plus robuste que celle qui la précède.
Cette supériorité de force et de longueur des pattes postérieures trouve sa raison d'existence dans une fonction de plus ajoutée à l'ambulation, c'est de servir plus spécialement à l'acte copulateur; je le dirai bientôt.
Les trochanters sont composés de deux articles, sans y comprendre le coxal, qui forme le plancher sous-thoracique; les postérieures ont un article de plus, parce qu’elles sont le siége des raquettes trochantéro-coxales, auxquelles je consacrerai bientôt un article.
La cuisse et le tibia sont comme dans toutes les arachnides.
Les tarses varient suivant les espèces, et pour le nombre des articles qui les composent, et aussi pour leur structure. C’est surtout à Koch, qui a publié un travail monographique sur les galéodes, que lon doit d'avoir signalé à l’attention des classificateurs la composition des tarses de ces arachnides. C’est sur le nombre des articles tarsiens qu'il a formé des coupes génériques. Je reprendrai ce sujet au chapitre des espèces.
Je ne connais aucun articulé dont les ongles des tarses soient comparables à ceux du galéode; toutefois, en consultant les figures de Savigny, on voit que ceux des chelifer leur ressemblent.
Les ongles du galéode sont remarquables par leur longueur, leur finesse, leur forme modérément arquée et surtout par un crochet terminal, un onglet plus dur, plus fort et toujours glabre qui se distingue, par une articulation, du corps de l’ongle qui, celui-ci, serait une espèce de doigt. Ce dernier peut être velu ou glabre, et c’est là un caractère qui n'est pas sans valeur.
Cette longueur, cette forme des ongles du galéode sont-elles destinées à favoriser l’action de grimper, en même temps qu’elles servent à saisir une proie vivante?
Ces ongles ou griffes ont leur point d'attache non pas directement au bout du dernier article tarsien, mais sur un talon ou une pelote charnue dont la forme et la grandeur varient suivant les
Histoire naturelle des galéodes. h
26 HISTOIRE NATURELLE espèces, et dont les invisibles muscles intérieurs sont destinés à régler surtout les mouvements de diduction des ongles.
Dans toutes les espèces de galéodes soumises à mon étude, je remarque aux pattes comme aux palpes, indépendamment de la villosité générale et des soies ou piquants, des poils isolés fort longs et Lu, que j'ai pris soin de représenter dans mes figures. poils, dans ma manière d'envisager la microtomie, ne sont pas de vains ornements; mobiles sur leur point d'implantation, ils peuvent être considérés comme des organes tactiles, des moniteurs pour prévenir d’un danger ou avertir d’un besoin.
Mais, outre cette toison et ces longs poils isolés, il existe sur les côtés, et mème au-dessous des tarses, des piquants, des spinules, des papilles mobiles qui sont des armes offensives et défensives, et qui paraissent avoir été négligés dans les figures de la plupart des auteurs, même dans celles de Savigny. Je me dispense de les décrire, mais je les ai religieusement représentés dans tous mes portait
Et puisque jen suis à l’article des poils, qui paraîtra peutètre minutieux et futile aux yeux de ceux qui apprécient peu les petites choses, je dirai que parfois on trouve, soit aux mandibules, soit aux palpes antérieurs, organes susceptibles d’une énergique activité, des soies tronquées, ainsi que les représente Savigny; Jen ai même vu qui étaient bifides. Ce ne sont là que des formes accidentelles, des mutilations qui s’observent surtout dans les vieux sujets; on ne les rencontre ni dans les jeunes individus ni dans ceux récemment adultes. Ces soies mutilées sont donc les indices de l’âge et d’une vie plus ou moins tourmentée.
Des raquettes trochantéro-coxales.
Toutes les espèces du genre galéode offrent à la face inférieure et basilaire des pattes postérieures, seulement, cinq appendices en forme de raquettes, organes fort singuliers qui méritent d’arrêter notre attention.
De ces cinq raquettes, deux appartiennent au coxal, deux au
DES GALÉODES. 27 premier article du trochanter et une seule au deuxième article; le troisième n’en a point.
M. Guérin-Méneville, dans son Iconographie du règne animal de Cuvier, a représenté sept de ces raquettes dans le g. spinipalpis, originaire de Amérique. Ge fait, si exceptionnel, éveille d’autant plus mes soupçons et mes doutes sur sa réalité, que M. Guérin, qui l’exprime isolément et qui donne trois de ces appendices au deuxième article trochantérien, qui d'ordinaire n’en a qu’un, n’a pas fait dans son texte la moindre mention d’un trait si éminemment caractéristique. Latreille lui-même, dans son dernier ouvrage (Cours d'entomologie), tout en citant la figure de M. Guérin, auquel il avait communiqué l'espèce, garde un silence absolu sur ce nombre insolite de raquettes.
Celles-ci ont été négligemment étudiées par la plupart des auteurs, qui en ont pourtant donné de bonnes figures. Personne n'a abordé la question physiologique ou fonctionnelle.
Ces organes sont parfaitement glabres et ils présentent quelques modifications suivant les espèces de galéodes. Il faut y distinguer la palette et le pétiole.
La palette est, à mes yeux, l'organe principal, le véritable organe. Elle est, même dans l'individu vivant, plate comme une lame, largement triangulaire, parfois même sécuriforme; son plus grand bord, celui opposé au pétiole, est taillé en biseau.
Je comprends difficilement sur quoi s’est fondé Latreille en l'appelant un demi-entonnoir, expression hasardée que tous les auteurs ont répétée par écho. Elle est formée sur ses deux faces par une fine membrane hyaline fermée dans son limbe. Toutefois :l existe entre ces deux membranes une pulpe sub-gélatineuse, qui par son séjour dans les liqueurs conservatrices se coagule, se condense, devient blanchâtre et opaque. J'ai souvent constaté que, par le retrait de cette pulpe, le bord principal est finement transparent et parait même noirätre au premier aspect. Enfin il est des sujets où la palette est entièrement diaphane, comme si la pulpe avait disparu de son intérieur.
Mes plus puissantes lentilles microscopiques, favorisées même par la projection d'un rayon de soleil, ne m'ont point révélé la moindre apparence de fibres dans la double membrane de la palette. Cependant je suis loin de nier cette texture fibreuse.
Le pétiole s’'unit à la palette, ainsi qu'au trochanter ou au coxal, par une articulation qui permet à l'organe un double mouvement aux deux points d'insertion; il est blanchâtre, charnu, et, je crois, de nature musculeuse.
Essayons maintenant un aperçu physiologique sur ces raquetites; remarquons d’abord qu'elles sont communes aux deux sexes sans qu'il y ait aucune différence appréciable. La texture délicate de la palette et l'existence interne d’une humeur lubrifiante font naître l’idée d’un organe érectite. Leur surface glabre, leur aspect comparable aux articles terminaux des palpes de beaucoup d’insectes, rappellent des facultés tactiles.
Leur insertion à la face inférieure des trochanters et des coxaux, leur voisinage de l'orifice externe des organes génitaux, leur disposition en série rapprochée et leur mobilité offrent, sauf la forme, une frappante analogie avec les peignes sous-thoraciques des scorpions, les voisins des galéodes dans le cadre classique. Latreille avait déjà signalé cette analogie.
J'ai la conviction intime que ces raquettes sont appelées à remplir le mème rôle, le même but physiologique que les peignes des scorpions. Je présume que dans les ébats qui préludent à un accouplement, rendu difficultueux dans les galéodes par la position ventrale des orifices génitaux des deux sexes, les raquettes, dans leur turgescence érectile, peuvent SENENENÈr mutuellement et devenir ainsi un organe de titillation réciproque, un organe de volupté, comme Je l'ai avancé avec Treviranus à l’occasion des peignes du scorpion.
Je l'ai dit cent fois, et je ne me lasse point de le répéter, Ms diversité des moyens de la nature pour atteindre un même but est inépuisable, et l’avide curiosité de l'homme, malgré la prétention du savoir, trouve partout le mystère. Et quel mortel pri-
DES GALÉODES. 29 vilégié pourra, en explorant le silencieux désert du Sahara, surprendre le genre de vie, épier les amours des sauvages galéodes ?