CARCASSE INTRA-THORACIQUE
Dans mon anatomie des scorpions, j'a1 donné ce nom de carcasse à une charpente squelettique, sinon osseuse, du moins dure et cornée, garnissant l'intérieur du céphalothorax et formant un arc-boutant compliqué, soit pour protéger les grands centres nerveux, soit pour fournir des points d’attache aux muscles infinis et puissants de cette cavité. Ge singulier squelette intérieur n'avait été signalé par aucun de mes prédécesseurs.
Une semblable carcasse, mais beaucoup plus simple et tout aussi nouvelle pour la science, se rencontre dans les galéodes et y présente les mêmes attributions. C’est là une conformité organique d’un incontestable intérêt entre le magnate des arachnides pulmonaires et l’agile représentant des arachnides trachéennes.
C'est surtout sur Ics sujets préalablement dépouillés des parties molles qui encombrent l'intérieur du thorax et desséchés ensuite qu'on peut se livrer plus facilement et plus sûrement à l'étude de la carcasse intra-thoracique du galéode. C’est celle du g. barbarus que je vais décrire.
Quand on dissèque le thorax des mdividus récemment retirés de l'alcool, on sent la pince et le scalpel butter contre des parties dures, dont il est alors dificile de saisir la configuration et les limites. Cette carcasse consiste, dans l’état de dessiccation, en deux tiges sub-osseuses, roides, canaliculées, qui, partant d’un point correspondant aux hanches des pattes antérieures, s'élèvent en convergeant l’une vers l'autre par leurs bouts supérieurs. Ces bouts sont creusés en cuillerons, imitant les mors d’une tenette à opérer la taille. Ces cuillerons laissent entre eux une large et profonde gorge ou coulisse dont le fond a une symphyse médiane bordée par uu filet d’une extrême finesse. Dans les individus frais,
et surtout dans les jeunes, on peut, en tirant en sens contraire ces tiges, disjoindre ou désarticuler cette symphyse médiane.
À leur point de départ, ces tiges, ces sortes d'apophyses montantes, s'articulent d’une manière serrée à une côte sub-osseuse comme elles, obliquant à la ligne médiane et couchée sur le plancher sternal. Les deux côtes et les deux tiges circonscrivent une
losange au milieu de laquelle, dans les individus frais, apparait
le ss à nu, tandis que dans la gorge de la tenette s'engage l’œsophage.
Le troisième segment du plancher sternal, celui où s’insèrent les pattes postérieures, offre en arrière trois lames cartilagineuses triangulaires, dont celle du milieu, un peu plus longue, se termine par un stylet particulier. Ces lames sont séparées à leur base par une échancrure arrondie. Nest-il pas présumable qu’en correspondant justement aux hanches postérieures, siège des raquettes coxales, elles donnent attache à des muscles dont les invisibles fibres peuvent jouer un rôle dans l'exercice actif de ces singulières raquettes ?
À l'aspect de cette petite et curieuse ostéologie interne, qui, surtout dans le scorpion, correspond plus ou moins à la tête, les esprits préoccupés verraient dans cette complication, dans cette apparente 1rrégularité, quelque analogie avec le sphénoïde du crâne de l’homme, et les imaginations aventureuses s'empresseraient de proclamer des conformités organiques là où la froide raison n'aperçoit que d'illusoires rapprochements.
Nora. Depuis la rédaction de ce chapitre sur le squelette intra -thoracique du galéode, et lorsque déjà mon manuscrit avait été livré à l’Académie des sciences, j'ai eu connaissance de deux figures qui représentent ce même squelette. L'une, de date plus ancienne (1848), fait partie d'un Mémoire de Modest Kittary sur l'anatomie du galéode aranoide (Bulletin de la Société nationale de Moscou, vol. XXI), mémoire qui m'a été communiqué par mon digne ami le professeur Milne-Edwards; l’autre, se trouvant dans une planche du grand ouvrage de M. Émile Blanchard intitulé l'Organisation du règne animal, planche que je dois à l’obligeance de cet auteur et qui est en voie de publication.
DES GALÉODES. 31
La figure 3 de la planche VI de Kittary est prise sur le g. aranoïdes, grande espèce de la Russie méridionale, tandis que mon scalpel s’est principalement exercé sur le q. barbarus, espèce algérienne. Comme moi, Kittary donne le nom de squelette à l’ensemble des pièces de celui-ci, et il le distingue en céphalique et en thoracique. Ge squelette à une grande analogie de structure et de composition avec celui du barbarus. Cette analogie est, à mes yeux, d'un intérêt d'autant plus apprécié qu'elle confirme et corrobore , à ma vive satisfaction, mes recherches sur ce point et qu’elle sert elficacement la science; mais l’auteur représente ces tiges, ces côtes étalées sur un plan horizontal, et il n’en est point ainsi dans la nature. Je comprends, du reste, toute la difficulté iconographique.
Toutefois, en analysant avec une rigoureuse mais sincère attention les parties constitutives du squelette de l'aranoïde de Kittary, je retrouve en / les apophyses que j'ai appelées montantes, parce qu’elles s'élèvent au-dessus du plancher sternal; en n l’image des cuillerons, et en à l'intervalle en losange, représenté ici triangulaire. Enfin je reconnais les analogues des trois lames cartilagineuses de l’origine des pattes postérieures, mais avec une configuration et une disposition différentes, tenant peut-être à l'espèce de galéode disséquée par ie savant russe.
Quoi qu'il en soit, Kittary a, sans nulle contestation, la priorité de la découverte du squelette intérieur des galéodes; c’est une vérité et une justice que je me plais à lui rendre.
Le squelette intra-thoracique de M. Blanchard {L ce. pl. XXV, fig. 9), pris sur un grand galéode égyptien désigné sous le nom de g. araneoïdes Ov. a, quant à la figure, une frappante analogie avec celui de l’aranoïdes Kitt. par conséquent avec celui du barbarus. L'espace en losange y est mieux dessiné; les cuillerons des apophyses montantes confirment, par leur écartement, ce que j'en ai dit, et je reconnais avec plaisir les trois lames cartilagineuses citées tout à l'heure.