‹ Anatomie, physiologie et histoire naturelle des galéodesChapitre 5 sur 61 · MANDIBULES · texte numérisé non relu

MANDIBULES

On a lieu de s'étonner que des hommes graves, des savants dignes de ce titre, et surtout des partisans de la conformité organique, aient pu méconnaitre les préceptes de celle-ci au point de dénier le nom de mandibules à des organes durs, robustes, cornés, didactyles, armés de dents incisives, canines et molaires, à des organes placés près de la bouche, évidemment destinés à la préhension, à la lacération, à la trituration.

Sans égard pour une structure anatomique si hautement significative, au mépris d'actes émanant si naturellement de cette configuration, de cette composition, on s’est laissé entrainer à je ne sais quelles conséquences outrées d'organisation comparative; enfin, on a eu la malencontreuse idée de destituer ces légitimes mandibules, malgré leurs dents défensives, et de créer arbitrairement les noms de cheliceres, de forcipules, d'antennespinces. Antennes-pinces !....... Comment leur plume ne s’estelle point desséchée en traçani ces deux mots si antipathiques? Quoi! une antenne que sa configuration articulée et la délica-

tesse de sa texture rendent le siége de l’ouïe, de l’odorat et d’un tact exquis, on en appliquerait le nom à une dure tenaille dont les vigoureuses dents protestent si énergiquement contre l'alliance hétéroclite de ces deux noms! On verra à l’article du système nerveux les raisons puissantes qui militent en faveur du nom de mandibules.

Avec ce grand mot sonore de philosophie, avec ce parti pris d'une conformité organique despotiquement imposée et faussement appliquée, on arrive à violer les rapprochements les plus naturels, à méconnaitre les actes physiologiques les plus palpables, à s’égarer dans ces idées transcendantes d’outre-Rhin qui hérissent la science au lieu de laplanir.

Je viens de dire que les mandibules des galéodes sont armées de trois ordres de dents comme celles des animaux les plus élevés dans l'échelle. Cette singulière composition dentaire, qui se prête si bien à l'unité organique, sera saisie avec avidité par les partisans quand même de cette idée. Mais il ne faut pas se hâter de la trop généraliser. Toutefois, comme c’est un fait très-positif, je tiens à le mettre en relief.

Qu'on veuille bien pour cette démonstration jeter les yeux sur la figure des mandibules du g. Dastuguei, qui, par leur grandeur, forment un spécimen typique. Son mors supérieur a douze dents bien comptées, indépendamment de sa pointe apicale. Celle-ci, en crochet médiocrement arqué, forme avec celle du mors inférieur une pince, une tenaille faisant l'office en même temps d'instrument préhensif et vulnérant. La proie, ramenée sans doute par les palpes et les griffes jusqu’à cette tenaille, commence à y subir son sort de victime.

Viennent ensuite deux incisives pointues et tranchantes qui n’ont pas de correspondantes au mors inférieur, Puis succède une première canine très-saillante et fort grosse, opposée à une semblable canine du mors inférieur. Deux autres incisives suivent la première canine et combinent leur action lacérante avec de pareilles incisives du mors inférieur.

DES GALÉODES. 15

Chaque mandibule didactyle de ce grand galéode se trouve donc armée de :

6 incisives,

A canines,

6 molaires, en tout 16 dents, et par conséquent 32 pour les deux mandibules du même animal.

Ce chiffre de 32 dents du galéode présente une remarquable et bizarre conformité avec le nombre des dents de l'espèce humaine. Je suis loin d’en tirer aucune conséquence rationnelle d’unité organique. C’est un fait positif que j'ai dûment constaté et que je livre avec sincérité, voilà tout. Cependant revenant au point

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principal de mon sujet, quoi de plus caractéristique, de plus sig

ficatif, de plus physiologique que ce nom de mandibule!

Mais ce n’est pas tout que d’avoir des instruments, des armes propres à saisir, à lacérer, à briser une proie vivante dont les sucs exprimés servent à la nourriture définitive du galéode. Il existe encore au milieu des diverses dents de la mandibule des organes sétifermes représentés par Savigny, et auxquels, depuis lui, on n’a fait nulle sérieuse attention. Personne, pas même Savigny, n’en a soupçonné les attributions physiologiques. Je vais les faire connaître. Ces organes sétiformes se rencontrent dans toutes les espèces algériennes que j'ai disséquées. Je prendrai encore pour type de ma description et de mes figures ceux du Dastuguer.

Indépendamment des poils qui hérissent les mandibules, et dont les uns sont implantés sur un exanthème orbiculaire, comme on le voit dans l’araneoides de Savigny, tandis que les autres naissent tout simplement d’un point brunâtre, on observe, soit dans les interstices des dents, soit au-dessous de celles-ci, dans les deux branches ou mors de la même mandibule didactyle, des soies d'une nature toute différente de celle de ces poils. Ces soies, d’un aspect moelleux, sont plus ou moins courbées d'avant en arrière et blanchätres. Soumises au microscope, ou même à une forte loupe bien éclairée, on les voit finement barbues, excepté à leur

base, qui est glabre. On peut les considérer comme de petits panaches où balais simples, des scopules, qui dans l'acte de la masüication raménent la substance alimentaire vers les dents molaires, puis la font cheminer vers le rostre buccal, qui, lui aussi, est muni de deux semblables scopules bien plus grandes, atteignant le même but fonctionnel. Savigny n’avait pas, je crois, pénétré ce dernier.

Les mandibules des galéodes présentent extérieurement à la face interne, par laquelle elles sont contiguës, une sorte de grande plaque subquadrilatère un peu échancrée en avant, et se faisant remarquer par une surface glabre, lisse, luisante, fort peu saillante. Cette plaque est représentée dans les figures de Savigny, et s’observe avec les mêmes traits dans toutes les espèces de ces arachnides. Dans les prolégomènes j'ai avancé que dans tout organisme, même dans les plus petits, rien n’a été créé sans un but d'utilité, sans une prévision physiologique. Il s’agit de chercher la raison d'être de ces plaques mandibulaires. L’explication me semble simple et rationnelle. Comme ces plaques existent sur les faces correspondantes des deux mandibules, il est évident que leur texture, parfaitement unie et glabre, est destinée à faciliter les mouvements mutuels de glissement de ces deux puissants instruments de trituration.

ARTICLE IIL.

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