PALPES
Ces organes, d’une configuration, d'une structure et d’une situation tout à fait insolites quand on les compare aux palpes des autres articulés, sont sans doute exposés à prendre une autre dénomination technique, dès qu'on découvrira de nouvelles arachnides voisines du galéode, ou lorsqu'on aura mieux apprécié sur ces animaux vivants les actes ou les fonctions tant présumés
16 HISTOIRE NATURELLE | qu'inconnus de ces curieux tentacules, de ces balanciers. En attendant, nous adopterons provisoirement le nom consacré de palpes.
Is ont, par leur insertion latérale et patente, ou à découvert, une singulière ressemblance avec les pattes; et Olivier, comme Latreille, leur donnait ce dernier nom. Mais ces deux savants, ainsi que d’autres auteurs modernes, n’avaient nullement réfléchi ni à la différence essentielle des fonctions, n1 à l'absence des ongles où grifles qui caractérisent si éminemment les membres ambulatoires, ni à leur insertion, non pas au thorax comme les pattes, mais bien sous la tête dans les appartenances de l'appareil buccal. Mais ce qui a lieu de m’étonner, de m'attrister même, c'est de voir un savant du haut mérite de Von Siebold donner dans la même page le nom de palpes en pinces aux mandibules que quelques lignes auparavant il appelle des antennes en pinces.
Il existe dans le galéode deux paires de palpes, les antérieurs et les postérieurs.
1° Palpes antérieurs.
Toujours plus robustes, plus puissants, plus longs que les postérieurs, ils constituent un organe plus actif, plus parfait, plus typique, d’une valeur fonctionnelle mieux déterminée. Jen parlerai donc avec quelque détail.
Chacun d'eux se compose de cinq articles cylindriques unis bout à bout, à savoir :
a. Le trochantérien, qui est unique, court et articulé avec la hanche comme dans les pattes;
b. Le fémoral, long et comparable à la cuisse de celles-ci:
c. Le tbial, pareillement long, représentant la jambe;
d, e. Les tarsiens, formés de deux articles étroitement unis, analogues au tarse.
Latreille donne à ces palpes six articles, parce qu'il regarde comme le premier la hanche, qui dépend de l'appareil buccal, comme je le dirai.
Le trochantérien du palpe antérieur est généralement conoïde, de manière que la pointe du cône s'incline en arrière pour se ter-
DES GALÉODES. 17 miner à la ligne médiane inférieure; il résulte de cette configuration et de cette position que les deux coxaux laissent en avant un intervalle en V qui correspond au rostre buccal. Chacun d'eux, avant son articulation à la hanche, présente une apophyse plus où moins conoide, garnie de poils formant le pinceau. Latreille, se fondant sur les figures de Savigny, et présumant trop de la forme et des fonctions de cette pièce, lui a imposé le nom, peu justifiable, de coxo-maxille. Je me crois plus rapproché de la vérité en considérant cette apophyse trochantérienne comme un de ces pinceaux où balais auxiliaires destinés à ramener vers la bouche les parties alimentaires broyées par les mandibules. C'est là, à mon avis, sa mission physiologique, sa fonction; il n'y a rien là qui ressemble à une mâchoire.
Ce palpe antérieur étudié dans l'animal vivant, ainsi que J'ai eu occasion de m'en convaincre sur l'intrepidus, lorsqu'en 1808 je le découvris pour la première fois en Espagne, est susceptible de mouvements variés et prompts, soit pour exercer une tentaculation quand il marche sans être inquiété, soit pour se redresser ou se projeter en avant lorsqu'il s’agit d'attaque ou de défense. Outre sa villosité, il est garni, au côté interne surtout, de soies ou de piquants mobiles sur leur bulbe radical, et que l’on peut considérer comme des armes offensives.
L'article terminal, beaucoup plus court que celui qui le précède, et uni à lui par une articulation circulaire serrée et presque g ou turbiné et inonguiculé. Il est le réceptacle d'un organe rétractile qui, dans le repos, y demeure imclus. Mais cet organe, que le premier j'ai dé-
imperceptible, quoique très-positive, est oblon
couvert, ne saurait être constaté sur les sujets conservés dans l'alcool; du moins j'ai vainement essayé de le mettre en évidence par une compression expulsive dans les plus grandes espèces algériennes. On parvient seulement, par ce procédé, à mettre en légère saillie une petite hernie charnue, glabre, molle, subvésiculeuse, offrant une fente médiane subbilabiée qui en occupe tout le diamètre. Il est possible, probable mème, que pendant
Histoire naturelle des galéodes. 3
la vie de l'animal cette fente donne issue à un organe analogue à celui que je vais bientôt décrire.
C’est donc sur des sujets vivants ou très-récemment morts qu'il faut se livrer à l’investigation de la curieuse structure interne de l’article terminal du palpe antérieur; je l'ai étudiée dans le g. intrepidus. Qu'on me permette de citer textuellement le passage qui s’y rapporte et d’en reproduire le dessin original.
«Le bout de Particle terminal du palpe antérieur parait fermé par une membrane blanchâtre; mais, lorsque l'animal est irrité, cette membrane, qui n’est qu'une valvule repliée, s'ouvre pour donner passage à un disque ou plutôt à une cupule arrondie d'un blanc nacré. Cette cupule sort et rentre au gré du galéode, comme par un mouvement élastique. Elle s'applique, et parait adhérer à la surface des corps, comme une ventouse; son contour, qui semble en être la lèvre, est marqué de petites stries perpendiculaires au centre, et l'on voit par ses contractions que sa texture est musculeuse. On peut soi-même déterminer la saillie de la petite ventouse en comprimant au-dessous de son extrémité un palpe frais, récemment arraché du corps de l'animal. Cet organe ne sert-il au galéode que pour s’accrocher et grimper? Est-il destiné à saisir les petits insectes dont il fait sa nourriture? Estal le réceptacle ou l'instrument d'inoculation de quelque venin? etc. » (Ann. génér. des sc. phys. de Brux. 1. V, pl. Lxix, fig. 7; 1820.)
Ce fait, encore isolé dans les archives de la science, semble être demeuré imaperçu pour les auteurs et les compilateurs de mon époque.
J'ai lieu de m'étonner qu'un observateur aussi sagace que Savigny, lui qui avait vu en Ée sypte beaucoup de ntinds galéodes vivants, lui qui a figuré de si admirables détails sur ces arachnides, n'ait Jamais eu occasion de constater ces ventouses. La figure 7 f de la planche VIIT des aptères de l'Atlas d'Égypte offre, grossie, la hernie charnue et bilabiée de sa solpuga araneoides, mais on n'y voit rien qui rappelle les ventouses en question. Savigny a été moins favorisé que moi.
DES GALÉODES. 19 En consultant l’Atlas entomologique de l'Algérie, où M. Lucas a fait figurer le mâle du g. barbarus, J'ai cru au premier aspect, et de plus habiles que moi s'y tromperaient, que le peintre avait voulu représenter au bout des palpes antérieurs une ventouse exserte ou saillante, et sa forme ronde m'en imposa d’abord pour celle de l'intrepidus; mais un examen plus scrupuleux et le silence absolu du texte de l’auteur me détrompèrent aussitôt. Je reconnus que le pinceau, ou le burin, avait mal saisi et très-défectueusement rendu l’article terminal de ce palpe.
2° Palpes postérieurs.
Composés du même nombre d'articles que les antérieurs, ils en différent au premier aspect par leur gracilité, leur faiblesse, le défaut de piquants, l'absence d’un organe pulpeux inclus, et la privation, du moins dans les espèces à longues pattes, d’une double griffe. Je n'ignore point que Savigny, dans l'habileté duquel j'ai toute confiance, a représenté dans une figure fort grossie le bout de ce palpe postérieur dans le melanus avec deux crochets simples. N'ayant pas eu l’occasion d'étudier cette espèce, je ne balance pas néanmoins à admettre ces crochets.
Quoi qu'il en soit, ces palpes postérieurs ne me semblent que des instruments préhensifs rudimentaires ou vestigiaires, faisant peut-être l'office de balanciers ou de régulateurs dans l'exercice actif des palpes antérieurs. Leur article terminal est plus long proportionnellement que celui de ces derniers, et son articulation avec l’article qui le suit, est surtout bien plus sensible, plus distincte.
ARTICLE V