ROSTRE BUCCAL
Il me reste, pour terminer l'anatomie des organes annexés à la tête, à parler du principal et jusqu'ici du plus mal connu de ces organes, la bouche, où mieux le rostre buccal.
Entre les mandibules du galéode, mais profondément et au niveau du plancher inférieur de la tête, s'aperçoit un corps dé-
taché, oblong, lancéolé, dur, corné, glabre, blond, roide, dirigé en avant : c’est le rostre buccal.
Fabricius lui donnait le nom de labium haustelliforme, et Latreille d’abord celui de labium liguliforme, puis celui de languette sternale, enfin plus tard, dans son Cours d'entomologie, celui de camerostome. Von Siebold, conséquent à ses idées erronées sur les mondibules des galéodes, devait nécessairement s’égarer en abordant les attributions de la bouche de ces arachnides, et c’est ce qui lui est arrivé. Voyez dans quelles vicissitudes technologiques on se laisse entrainer lorsqu'on s’empresse de nommer des organes où mal étudiés, ou mal interprétés sur les figures des auteurs!
Sans contredit Savigny est l’auteur qui a le mieux étudié ce singulier suçoir, mais il n’en a point compris toute la structure, comme Je le dirai bientôt, et ses figures, devenues classiques, ont été si diversement, si arbitrairement traduites, qu'il en est résulté un désordre extrême dans la nomenclature.
Pour bien juger la composition et la structure du rostre buccal du galéode, il faut l’arracher adroitement d’un coup de pince, puis létudier immergé dans l’eau d'un verre de montre. Cest alors qu'on peut apprécier la forme, la position respective et le mode de connexion des parties qui le constituent. L’extérieur de ce rostre, tel qu'il se présente dans sa situation normale entre les mandibules, est un demi-étui un peu relevé à la ligne médiane supérieure, qui est en carène ou en dos d’âne avec une ramure de chaque côté de cette carène. Il est échancré en arrière, par où il s'attache, au moyen de muscles, à la base des palpes antérieurs, et par où s'introduisent l’æœsophage et les canaux excréteurs des glandes salivaires.
Je dis que ce rostre est un demi-étui, car s'il est formé en dessus d’un tégument dur et glabre, il est garni en dessous par des parties molles et musculeuses; ce serait comme un epistome. Son extrémité antérieure est obtuse, comme tronquée, et s'applique étroitement à une pièce en apparence linéaire, parce qu'on n’en
DES GALÉODES. 9i aperçoit que la tranche supérieure ou dorsale. Une bonne loupe suffit pour constater à cette dernière pièce un duvet court, serré, uniforme, d'aspect velouté; ce serait là le labre, d'après Latreille.
Si l’on renverse le rostre de manière à le coucher sur le flanc, on se convainc que la tranche dorsale dont je viens de parler est échancrée en croissant, et que le prétendu labre se continue en une base large, en forme de cotylédon, revètue du mème duvet dont j'ai parlé. Cela a été parfaitement représenté par Savigny et ses compilateurs; mais ni Savigny, ni Latreille, ni aucun autre entomologiste, ne se sont doutés que le susdit labre était composé de deux panneaux semblables contigus ou appliqués l'un contre l’autre. Il était réservé au scaipel de mettre en évidence ce fait nouveau, qui a une haute importance physiologique. Je suis donc parvenu, à ma grande surprise, à ma vive satisfaction, à disjomdre ces deux panneaux, ces deux moitiés d’un même organe, ces deux mâchoires verticales d’une même bouche. Les faces par lesquelles se touchent les deux cotylédons maxillaires n'ont point de villosité, et le microscope y rend sensibles de fines cannelures parallèles, qui sont de véritables limes. Les bouts seuls de ces cotylédons ont de la villosité en dedans comme en dehors.
De chaque côté de la base inférieure de ces mâchoires (et je qustifierai bientôt cette dénomination) se voit en dehors un article pyramidal ou conoïde, assez gros, blanchâtre, quoique faiblement corné, mobile sur une masse musculaire de sa base, hérisse de poils roides et que termine, avant sa pointe, une longue soie barbue. Une lentille microscopique bien dirigée, bien éclairée, découvre à l'axe de cette soie, surtout aux approches de son implantation, une fine rainure médiane.
Savigny a désigné ces deux articles sous le nom de palpes de la lèvre. Latreille, dans son dernier livre (Cours d'entomologie), se contente de les appeler des appendices, en leur donnant pour synonymes les noms de Savigny que je viens de dire.
Si, malgré sa forme insolite, l'absence d’articulations, et surtout par l'existence d’une longue soie plumeuse, il faut qualifier
de palpe cet appendice, j'y consens, au moins provisoirement, à cause de sa position, mais Je fais mes réserves. Dans tous les cas, ce ne serait pas, à mes yeux, un palpe labial; je suis porté à le prendre, d'après les fonctions que j'indiquerai bientôt, pour un organe accessoire, une espèce de scopula. Je laisse aux microtomistes qui me suivront le soin d'une désignation technique, qui leur sera peut-être inspirée par l’autopsie de quelques arachnides voisines des galéodes.
Maintenant je vais m'expliquer sur les attributions physiologiques respectives des parties qui constituent le rostre buccal, et plus particulièrement la bouche.
Avant que j'eusse découvert le double cotylédon maxillaire dont j'ai donné la description et la figure, il était impossible d'arriver à une solution logique et rationnelle du premier acte de la digestion, la manducation, lingestion, et personne n’a entrepris cette tâche.
Lorsque le galéode, chasseur par toute sa struclure anatomique comme par le fait, a saisi sa proie, ses grands palpes antérieurs, par leur mobilité, par leur position d'avant-garde, leur vigueur, leurs soies, leurs spinules, lapophyse pénicillée de leur base, entrainent, précipitent la victime, plus ou moins mutilée, entre les terribles dents des mandibules. Ces dents incisives, canines et molaires déchirent, comminuent, triturent l'aliment, le réduisent en bol au moyen de leurs scopules et le dirigent vers la bouche. C’est alors que le plumet du palpe maxillaire ou labial, avec les poils qui hérissent son support, entre en fonctions, faisant l'office de balai, de plumeau, d’écouvillon, pour présenter aux lèvres ou mâchoires qui s’entr'ouvrent un mets à demi digéré par sa comminution. La villosité des bouts des cotylédons labiaux ou maxillaires saisit, retient la pâte triturée et la livre aux deux plans cannelés; ceux-ci, spTee l'avoir broyée, mâchée et imbibée de salive, la rendent propre à la déglutition. La véritable bouche serait donc l’entr'ouverture du hou des lèvres.
Sans doute, je n'ai point constaté ex visu tous ces actes méca-
DES GALÉODES. 93 niques de la digestion, et personne, je pense, n’est appelé à les constater sur un animal aussi sauvage que l'est lagile galéode ; mais l'anatomie parle haut, et les inductions physiologiques ne sauraient tromper le praticien habitué à apprécier la valeur des moindres détails.
Cette manière d'envisager le premier acte digestif du galéode différe entièrement, comme on le voit, de tout ce qu'on a écrit et répété sans contrôle sur cette question : il fallait des dissections soigneuses et multipliées, personne ne s’y est livré; 11 fallait avoir constaté la double lèvre formée de deux lames étroitement appliquées lune contre l'autre, et personne ne l'avait soupçonnée, Cette découverte anéantit toutes les théories émises sur ce point.
Quand le scalpel a mis en évidence une pareille composition buccale, quand on a clairement constaté un œsophage d’une ténuité plus que capillaire, quelle confiance accorder à ces relations d’un voyageur anglais qui parle d'un lézard de trois pouces de long dévoré, sauf la queue, par un galéode du Bengale? Tout en faisant la part du narrateur qui vient de loin, c’est par trop fort pour nous Européens. Je ne doute point qu'il n'y ait là équivoque, quiproquo pour le nom de galéodes ou solpuga. Ce dévoreur exotique sera un autre animal qu'une arachnide.