‹ AnaxagoreChapitre 4 sur 8 · CHAPITRE p · texte numérisé non relu

CHAPITRE p

Du Mélange primitif el des Homéoméries.

La doctrine d'Aoasagore ne se sépare point brusquement de celle de ses prédécesseurs; comme eux, il prend la matière pour base ; il lui demande compte de tout ce qu'elle peut expliquer, et ce n'est qu'au moment où elle lut manque qu'il s'élève à un principe supérieur. Il n'arrive point à l'intelligence par une intuition spontanée , mais bien par une conséquence forcée de son système physique. Il résulte de là que l'intelligence n'intervenant chez lui que comme complément de la matière , ne peut être connue que par son rapport avec elle. Mous devops donc rechercher d'abord quelle idée il se forme du principe matériel; car dans cette première conception est le germe de tout son système.

Le Traité de la Nature commençait , ^u rapport de Simplicius , par la description d'un état prijmkif dans lequel tous les éléments étaient confondus , voilés par leur mélapge réciprQque, et ne pouvaient manifester aucune de leurs qualités internes ni externes. « Toutes choses «étaient confondues, infinies en npmbre et en petitesse,

(1) Simpl., in pbys. Amt, f. 39 , b.

»car leur petitesse était aussi infinie, et, tout étant confondu, rien n'était visible à cause de la petitesse. »

Tous les auteurs anciens ont attribué à Anaxagore cette même pensée d'une confusion originelle et reproduit la phrase qui l'exprime : %5v ^âvra xpw"™ « v « Cette pro* position était devenue comme le résumé de sa doctrine et avait passé en proverbe.

Il n'est pas très-facile cependant d'en déterminer exactement la portée : le vague de l'expression avait déjà dans l'antiquité donné lieu à des doutes nombreux sur la nature du mélange. Aristote, Simplicius se demandent s'il est un ou multiple , si c'est un simple agrégat d'éléments distincts et irréductibles, ou bien une matière première indéterminée ; enfin s'il est infini ou seulement indéfini. Il fallait que ces divers points de doctrine fussent assez peu clairs dans l'exposition d' Anaxagore, puisqu' Aristote , qui avait ses ouvrages sous les yeux , ne leur a pas toujours donné la même solution et se plaint sans cesse de l'obscurité des termes.

Simplicius ne croit même pas à l'existence réelle de ce mélange primitif; selon lui la peinture qu'en fait Anaxagore n'est qu'une pure hypothèse inventée pour la régularité du système, et destinée à en faciliter l'intelligence ; le monde a toujours été dans l'état où nous le voyons aujourd'hui. Voici ses paroles (1) : a Platon, Emit pédocle , Anaxagore et les autres physiciens expliquent » hypothétiquement la production des composés au moyen

(1) Connu, sur le Traité du ciel d'Arist., f. 70, b.

— Ul — * d'éléments simples ; ils divisent en éléments simples tes » objets qui sont sous nos yeux , et racontent ensuite la » réunion de ces éléments, comme si ce dont viennent les » êtres avait préexisté dans le temps. » Le texte d'Anaxagore dit positivement au contraire que tout était confondu dans l'origine , et que « l'esprit commença le mouvement» #/>ç«To ô NoOç xtvetv (1). Il y eut donc véritablement un état d'indétermination, et l'esprit n'arriva que plus tard. Âristote prend au sérieux cette opinion d'Anaxagore et la combat à plusieurs reprises (2). Eudême reprochait aussi à Anaxagore d'avoir donné un commencement au mouvement et de n'avoir point parlé de sa fin (5). Thémistiusse moque également de la paresse de l'intelligence et demande pourquoi elle se mit si tard à l'ouvrage.

Cette conception d'un mélange absolu reposait , pour Anaxagore, sur l'observation des faits sensibles. « Voyant » que tout vient de tout, et que les contraires naissent des » contraires, il disait qu'il y avait mélange de toutes cho- » ses (4) », et s'élevait ainsi à l'idée de la confusion primitive ; le phénomène de la nutrition lui servait en particulier à prouver ce point fondamental de sa doctrine : le pain produit de la chair, du sang, des os : il les renfermait donc déjà; l'assimilation n'est qu'un dégage-

Il) Simpl., in phys. Arist., f. 67 , a.

(2) Met. i,7.'

(3) Simpl., in phys. Arist., f. 248.

(4) Arist., phys. m, 4 et passim.

méat (1). On peut aussi, avec Théophraste, voir la source de jcetie théorie d?qs l'infini d'Aqaximandre.

Le mélange primitif est infini . *mpv» ; et par là il ne faut pas entendre seulement rindétermiaatyog , maie «ne infinité véritable. Anaxagore s'appuie sur la notion d'un infini en dehors duquel il n'y a rien pour prouver Finir mobilité du mélange (2). Il y a donc infinité, et sous le rapport de l'étendue , *«« ré^fe ™pA*x,w ebtw/wv e<rr* (5). « l'ensemble est infini », et quant au nombre des parties comprises dans cet ensemble , ^«vr* «mip<i */w ttWoç *«; a^/?ûTwT« « toutes choses sont infinies en nombre et en petitesse . » Aristote part de cette idée d'infini pour réduire à l'absurde la doctrine des homéomeries, et sans cesse il reproche à Anaxagore de composer l'univers avec des élé? ments infinis. Il faut avouer du reste que cette conception n'était pas très-nette dans l'esprit d' Anaxagore, puisqu'après avoir donné l'infinité à l'ensemble, il l'accorde également à chacun des éléments qui y sont compris, ce qui constitue une infinité d'infinis. Simpjicius a vu cette difficulté çt il l'a résolue en supprimant par le fait l'idée d'infini (4); ce qui pe peut convenir au système d'Anaxa gore.

L'unité absolue du mélange semble résulter de quelques-uns des passages d' Anaxagore cités par SUnplicius;

(l)Plut. dePlacit.,phil.

(2) Arist, phys. ni, 5.

(3) Simpl., in phys. Arist., f. 33 , b.

(4) Gomm. sur le Traité du ciel , f. 149, b.

il en est d'autres, au contraire , tpi sont Favorables àla pluralité. Cette contradiction apparente se conçoit aisément; le mélange peut être considéré en lui-même, en tant que tel , et alors il est vrai de dire qu'il n'a aucune qualité , aucune couleur, qu'il est absolument un, rien n'y étant détermine ; on peut aussi considérer en lui les parties qui le composent, les éléments distincts que le lnouvemenl doit en séparer, et alors apparaît la pluralité. Ce double point de vue se rencontre dans Anaxagore, de telle, sorte cependant que le premier, celui de l'unité prédomine , et en cela il s'est montré conséquent à luimême. Quelle est en effet l'idée fondamentale de son système ? C'est que même dans le mondé actuel il y a mélange, confusion des êtres; c'est qu'aucun objet n'a une existence propre, et n'est absolument ^uh; que l'individualité en un mot est plutôt apparente que réèfle. C'est dans ce sens qu'il dit : « Dans un monde unique, les ob- » jets ne sont point séparés , divisés par la hache (1 ) » : à plus forte raison cela est-il vrai du chaos primitif, alors qu'il n'y a pas même un commencement de séparation. Ce qui prouve mieux encore que le mélange avait le caractère de l'unité aux yeux d'Ànaxagore , c'est qu'il en fait un continu (2) et supprime le vide. L'idée du plein, de la cohésion absolue de tous les éléments est continuellement invoquée par lui dans l'explication des phénomènes particuliers; il y ramène la respiration des pois-

(1) oO xe^wpiarai rà èv ivt xôo-pw, ovtfê àTroxsxOTTTcce nùéxst. Simplic. , in Phys. Arist. , f. 37, b.

(2) Arist.,Phys.,in, 4.

sons (1) , la suspension de la terre dans l'espace (S) ; il avait même démontré l'impossibilité du vide par des expériences spéciales (3) . Sous ce rapport, il se rapproche des Éléates ; l'union absohie»de tout à tout dans la confusion primitive rappelle l'unité matérielle 4e Xénophane. Mais Anaxagore ne s'est point arrêté à cette unité, dont la conséquence logique eut été l'immobilité absolue. Il a distingué au sein du mélange une pluralité qui est voilée sans être .pour cela moins réelle , et c'est de cette pluralité qu'il a tiré l'univers. Lto seul reproche qu'on paisse lui adresser , c'est de n'avoir pas fixé avec assez de précision ce double caractère du mélange. Aristote se demandait déjà s'il était un ou multiple , et tantôt il regarde le mélange comme une substance une et indéterminée (4), tantôt il range Anaxagore parmi ceux qui admettent la pluralité de la matière (5) . Théophraste croit que le point de départ d' Anaxagore est l'unité; mais son opinion ne s'appuie point sur le texte du Traité de la Nature ; il est obligé pour l'établir d'invoquer les rapports d'Ànaxagore et d'Anaximandre (6). Simplicius, qui cite Théophraste, est moins explicite encore ; il ne sait si l'unité doit être attribuée à l'intelligence ou à la matière (7). La distinc-

(1) Arist. >rcept «vwrv. ch, g.

(2) Arist .7«f.t Ôu/ia*oû il, 13.

(3) Arist., Phys., iv,8.

(4) Met. i , 7, et xh, 2.

(5) De générât, et corr., i, 1.

(6) Simpl. f. 6, b, in Phys. Arist.

(7) Id. f . 33.

— M — tUHi que nous avons oublie explique ces hésitations en présence du double point de vue d'Auaxagore; elle nous aidera (dus tard à comprendre pourquoi le caractère des howéoméries a été mal saisi par Aristote et les auteurs «lui l'ont pris pour guide.

Jusqu'ici , nous n'avons rien rencontré qui sépare absolument Anaxagore des autres Ioniens ; mais , en proclamant l'immobilité de la matière , il est entré dans une voie nouvelle. Le mélange à ses yeux est en repos de toute éternité , et par lui-même il est incapable d'en sortir ; il y serait éternellement resté , si l'intelligence ne lui eut communiqué leraouvemeftt.Ici encore Anaxagore distingue l'infini, considéré dans son ensemble , de la pluralité des éléments qu'il renferme. L'infini est immobile -en soi; il l'est à jamais; les éléments ne sent immobiles, que par leur confusion ; ils peuvent entrer en mouve* m*nt au sein même de l'immobilité de l'ensemble. Mous trouvons dans la Physique d' Aristote et dans les Fragments d'Auaxagore des traces de cette double démonstration. Aristote nous a conservé 4e raisonnement par lequel Anaxagore prouvait l'inertie de l'infini {1) : « L'in- »fini est immobile de sa nature , et cela parce qu'il est «renfermé en lui même; rien autre cjiose ne l'environne, o et partout où il est, il y est par sa propre nature.» Cette inertie du tout n'implique nullement pour lui Y'mr mobilité des parties, et en cela il se sépare des Eléates. Les divers éléments qu'embrasse l'infini sont susceptibles

(f)Phys.,iu,5.

de déplacement , mais non par eux-mêmes ; la seule rai* son qu'en donne Anaxagore , c'est qu'ils sont mélangés. L'intelligence , principe de mouvement , se distingue surtout de la matière en ce qu'elle est sans mélange ; et 'tel le est la force d'inertie qui résulte de la confusion des éléments , qu'il suffirait que l'esprit fût uni à l'un d'eux pour que sa puissance fût à l'instant anéantie. « S'il n'était pas sans mélange, mais uni à quelque objet, il participerait à la nature de toutes choses... Le mélange l'empêcherait d'agir sur aucune chose, comme il le feit étant indépendant (1). *>

Anaxagore n'a point dit quelle était la nature de ce mélange infini, et Une le pouvait, d'après la conception qu'il s'en forme. Il renferme toutes les qualités, et il n'en . possède aucune par lui-même. Il ne ressemble point cependant à la matière première d'Aristote ; car tout y est déjà en acte. Il est encore moins un élément déterminé : l'eau, par exemple, comme l'a prétendu Plotin (â)vson essence est de renfermer tous les éléments , et de n'être aucun d'eux ; de donner naissance à tontes les choses sensibles , sans être lui-même une réalité perceptible.

Pour bien comprendre cette première partie du système d' Anaxagore, il suffit de se rappeler l'opinion qu'il • avait adoptée relativement à l'impossibilité de toute production et de toute destruction : «Les Grecs, dit-il (5) ,

(1) Simplic. in Physic. Arist. , f. 33. , b.

(2) Enneade , h , 1. 4.

(3) Simplic. in Physic. Arist. , f. 36, b.

o ont des idées fausses sur la production et la destruction; » car rien ne naît ni ne périt ; il n'y a que réunion et sé- » paration des éléments existants, et on pourrait dire avec » raison que la. naissance est une agrégation , la destruction une séparation. » Il résultait de là que la masse de l'être ne pouvait pas varier (1) ; et, pour expliquer Fin* finie diversité des objets particuliers , il fallait supposer, comme ThalèsetEmpédocle, que tout dérivait de la transformation d'un ou de plusieurs principes primitifs, ou bien admettre qu'il existait au sein du mélange une quantité infinie de principes distincts les uns des autres et possédant déjà toutes les qualités que doit révéler la séparation. Anaxagorc s'est arrêté à cette dernière opinion, qui est devenue la base de sa doctrine. Il admet l'existence d'éléments infinis ,. éternels et impérissables , desquels tout est tiré, dans lesquels tout vient se résoudre. Ces éléments, il les appelle « germes ou semences des choses. » %pw*ra, <77ré/>p«T«; Aristotc et tous les historiens qui ont parlé de sa doctrine leur donnent le nom d'homéoméries,

Le sens qu'Ànaxagore attachait à ces mots , semences, homéoméries, était déjà débattu dans l'antiquité, et il en résultait de graves dissentiments sur la portée et la valeur de son système ; il nous importe donc de le bien fixer d'abord. Le nom d'homéomérie ne se trouve point dans les fragments d'Anaxagore, et il n'y a rien non plus dans Aristote qui prouve qu'il s'en soit servi ; cependant, Sim-

(1) Simplic. in Physic. , f. 33 , b.

plkius (1) et Stobée (S) disent fermeHement qu'il donnait aux principes le nom d'homéoméries , et comme cette expression se rencontre dans tons les auteurs anciens , il n'y a pas de contestation sérieuse à élever à cet égard. Mais, ce dont on peut douter , c'est qu'il en ait fait un usage très- fréquent, et surtout qu'il l'ait employée dans le même sens que les mots xp*p*t« et «ré/apwxnx par lesquels il désigne les éléments pris en eux-mêmes et isolément. Les diverses acceptions dams lesquelles ce mot est pris par Àrisiote et Sinxplicius ne permettent guère de s'en rapporter à leur témoignage ; il vaut mieux consulter Anaxagere lui-même : selon lui , la formation des êtres résulte de l'union de particules similaires ; ces particules existaient donc déjà au sein du mélange; mais il dit, d'un autre côté (5) * qu'aucun des germes infinis en quantité ne ressemblait à aucun autre. » Que signifie ce mot homéomérie , si tout est dissemblable , si rien ne ressemble à rien ? Gomment admettre enfin , avec Ànaxagore , que l'existence d'un être n'est que la prédominance de certains éléments? Cette difficulté sera aisée à résoudre, si l'on songe qu' Anaxagore avait à expliquer, d'une part, la pluralité des êtres, infinie en apparence , et de l'autre la similitude des parties de ces êtres. Pour rendre compte de la pluralité , il [recourt à des semences infinies en nombre ,

(l)InPhys. Àrist. , f 258.

(2) Stob. Eclog. , Ph. , p. 296,

(3) Simpl. in Phys. , f . 33 , b. x«i (mtp^âroav «wk'/dwu rX»i0ouç 9

•trôlv éotxÔTwv àX).»iXo«c , X. T. >.

tontes distinctes les unes des autres; la similitude est rapportée au contraire à des éléments semblables. Les mots semences et homéoméries ont donc un sens tout différent; les semences, principes véritables, constituent autant de classes dont chacune renferme une multitude d'homéoméries semblables. La chair, l'os, le sang ne sont point des homéoméries , ils sont des composés d'homéoméries , composés impurs et qui renferment une foule d'éléments étrangers. Il existe donc réellement des éléments semblables , ou comme le dit Plutarque (1), « des éléments qui, chacun en particulier, ressemblent au tout qui résulte de leur agrégation. » Mais ces éléments son confondus dans le mélange , comme ils le sont encore dans les êtres créés ; ils sont combinés dans mille proportions dif férentes; de sorte qu'on peut dire qu'aucune partie du mélange ne ressemble à une autre partie.

L'existence de ces éléments semblables résulte de l'ensemble même du système et d'une foule de témoignages externes. Gomment concevoir, en effet, la prédominance de telle classe d'éléments, s'il y a entre eux différence absolue , s'il n'y en a pas deux qui aient les mêmes qualités? Gomment expliquer encore que « l'air et l'éther soient les plus considérables des choses en quantité et en grandeur , » (2) si l'on n'admet, conformément à la pensée d'Anaxagore , que ce qui constitue l'air et l'éther , êtres composés comme tout ce qui n'est pas homéomé-

(1) De Placit. phil.

(2) Simpl. in Phys. Arist. f. 33, b.

rie , c'est que les particules d'air ou de feu , semblables entre elles , y sont supérieures en quantité à toutes les autres parties? C'est ainsi que Lucrèce, Cicéron, Siinplicius ont envisagé la formation des êtres par les homéoméries. Lucrèce dit dans son poème de la Nature (1) que « les os , suivant Anaxagore , sont formés de petites » parcelles d'os ; les viscères de petites parcelles de vis- » cères ; plusieurs gouttelettes de sang forment le sang » par leur réunion ; l'or résulte de particules d'or ; la » terre de particules terreuses ; le feu du feu , l'eau de » l'eau , et ainsi du reste. » Cicéron (2) dit aussi que « du sein de la matière infinie ont été tirées des particules subtiles, semblables entre elles, confuses d'abord, et qui ont été mises en ordre par l'intelligence. » Simplicius affirme de même (3) qu'il y a dans chaque objet plusieurs homéoméries semblables.

Le système d' Anaxagore roule tout entier sur cette double conception, d'une part, des classes infinies de germes servant à expliquer l'infinie diversité des êtres , de l'autre , des éléments Jhomogènes , wyysvH, comme les appelle Théophraste(4), infinis également dans chacune de ces classes. Ces deux infinis ne doivent point étonner dans Anaxagore ; il les a suffisamment indiqués lui-même en disant que « les éléments sont infinis en quantité et en

(2) Acad. iv, 37.

(3) InPhys. Arist., f. 36.

(4) Siropl. in Phys. Arist., f. 6, b.

petitesse. » (1) Cette distinction suffit pour résoudre la plupart des difficultés accumulées par Aristote contre Anaxagore. Il n'y a plus à se demander si, comme le pense Aristote (2), les homéoméries sont de pures qua-' lités, du blanc, du noir, ou si, comme il l'affirme dans un autre passage (5), ce sont des complexes, des os, de la chair. Elles ne peuvent avoir ni l'un ni l'autre de ces caractères. Si elles étaient de simples qualités , elles ne pourraient produire, par le dégagement, des êtres matériels : il y aurait création , ce que repousse Anaxagore. Considérées comme complexes ,' elles ne sont plus des principes, suivant la remarque de SimpKcitis, et elles ne sauraient rien produire. Simplicius approche beaucoup plus de la vérité, lorsqu'il dit (4), conformément an texte d' Anaxagore, que « les homéoméries sont invi- » sibles et intangibles, à cause de leur petitesse, » et, dans un autre passage (5), « qu'elles ont des qualités déterminées. » Il est probable cependant qu' Anaxagore luimême avait , par ufte conséquence toute naturelle , donné aussi le nom d'homéoméries aux composés , os , chair , sang; et c'est là ce qui aura trompé Aristote. Son langage métaphorique et un peu grossier prêtait* aisément a cette confusion. Mais il ne faut point, dans la critique

(1) Sîmpl. f. 33, b, in Phys. Arist.

(2) Met. i,7.

(3) De générât, et corr. i , 1.

(4) In Phys. f. 148, b.

(5) Id. f. 10.

d'un système, tenir rigueur à l'auteur, et arguer contre lui de quelques expressions ambiguës; il vaut mieux le juger d'après l'ensemble de ses idées.

Ces remarques sont surtout applicables à l'argumentation par laquelle Aristote combat Anaxagore , en s'appuyant sur la divisibilité à l'infini ,. non seulement des complexes, mais encore des homéoméries. Cette divisibilité admise, il est facile d'en tirer des conséquences absurdes et contradictoires. Examinons donc si elle résulte nécessairement des paroles cf Anaxagore , et surtout si elle ne serait point contraire au sens, général de sa doctrine.

L'indétermination & la pensée d'Àn^xagore ne permet pas de croire qu'il sa soit po$é bien nettement lui-même la question de savoir si les principes sont simples ou complexes* encore moins qu'il lui ait donné une solution précise. Ç'fst pourquoi U faut consulter plutôt le poûit de départ et le but de son système qire ses propres paroles. Soa point de départ est l'expérience , ainsi que l'atteste Simpliciujs (1); *&* but, l'explication du monde réel et de m* phétWEpènfts» Ce qui l'avait surtout frappé dansée monde, c'était le jpélange de toutes choses, ex il est parti de là pour admettre à l'origine un mélange plus complet encore , un chaos où rien n'est distinct et visible , mais où tout préexiste déjà ; en acte et en réalité. Dans ce mélange sont renfermés, à Tétat tatent , les élé-

(t) Comment, sur le Traité du ciel . f. 70 , b.

tnents de tous les êtres, éléments qoi doivent avoir une existence propre , puisqu'ils constitueront, une fois se* parés, des êtres particuliers, distincts, «non d'une manière absolue , du motus par ta prédominance de certains principes sur l'infinité des germes qui les composent. Si Ton s'arrête à Pécat actuel , et si l'on appelle homéoméries ces germes qui parviennent à manifester une partie de tottr réalité par leur agglomération et leur prédomi*» naaee, on pourra dire qu'il y a de tout dans les homéoméries ; car les os , la chair , considérés comme bornéeaaéries , renferment encore tomes choses. Ils sont des complexes. Si , au-dessus du monde sensible ; on s'arr&e à la conception du mélange considéré en lui-même , on pourra dire , à plus forte raison, que tout Mt dans tout. Mais si enfin, par la pensée > on distingue abstraetivement les principes qui entrent dans ce mélange , oa arrivera nécessairement à des éléments simples , doués de qualités propres, et parfaitement séparés les uns des autres. On pourra donc dire que les homéoméries sont simples ou complexes , divisibles ou non divisibles , selon qu'on s'arrêtera à l'un ou l'autre point de vue. GW ^e qu'a parfaitement vu Siroplicius, lorsqu'il &t qu'Anaxagore, partant des complexes, s'élève par hypothèse à l'idée de principes indivisibles , «*©/** (1).

Cette distinction suffit pour faire disparaître toute trace de contradiction. Il est bien vrai qu'Anaxagore a donné prise à l'argumentation (fÂristote , en appelant boméo-

(!) Simpl. comm. sur le Traité du ciel, f. 70, b.

méries, par «ne sorte de confusion , les objets réels , et par conséquent complexes ; mais il est vrai aussi que la notion d'une simplicité primitive , conçue et non réelle , Se trouve partout au fond dé sa pensée. Qu'est-ce qui rend visibles les éléments confondus d'abord dans le chaos ? La séparation ; mais si chaque homéomérie contient encore toute chose, il n'y a point de séparation possible, point de prédominance. Il y aura éternellement mélange absolu de tous les éléments. Telle n'est point la pensée d'Anaxagore : il admet un commencement de séparation dans l'état actuel ; il va plus loin , et dit que la distinction sera de plu? en plus grande , que l'action du mouvement rapprochera chaque jour davantage les parties semblables et homogènes (1) , sans pourtant que la confusion puisse jamais cesser entièrement.

On ne comprendra pas davantage , si les homéoméries sont complexes, que certaines parties dans le mélange soient plus nombreuses que les autres, comme l'affirme Anaxagore. « L'air et l'éther sont les plus considérables en quantité et en grandeur (2); » et il est probable que ce qui est vrai de l'air et de ï'éther l'est aussi d'une foule d'autres principes. L'air et l'éther, « séparés de la matière ambiante (5) » renferment toutes choses, parce que dans la séparation ils ont entraîné avec eux la multitude infinie des autres éléments avec lesquels ils étaient con-

(l)Sirapl. inPhys., f. 33, b.

(2)Simpl., 1. c.

(3)Simpl.,id.

fondus dans lemélapge originel; mais ils se distinguent en même temps des germes infinis qu'ils contiennent; ce qui serait impossible si les germes de l'air en eux-mêmes étaient, composés et renfermaient l'infinité des homéomérîes : on ne, pourrai* pas» dise alors que les éléments de l'air prédominent ,'. ni que tout est dans tout, mais que tout est identique.

• Les qualités attribuées par Anaxagore aux hoinéoméries prouvent aussi qu'il les concevait comme des éléments simples. Une dit point qu'il y avait prédominance dans le mélange ; cette supposition même est en contradiction avec l'idée qu'il s'en forme. Les qualités qu'il attribue aux homéoméries ne pouvaient donc tenir qu'à leur nature propre. Elles différaient les unes des autres par la forme, la couleur, par toutes les qualités en un mot que la séparation met en lumière. Ges divers attributs, légèreté, pesanteur, blanc, noir, n'ont point été produits, puisque rien ne naît absolument; ils ont été seulement démêlés et distingués. Ce qui établit une opposition complète entre les complexes et les homéoméries , c'est que, pour les premiers, Anaxagore admet seulement une prédominance de certains germes, tandis qu'il attribue aux homéoméries elles-mêmes des qualités contraires, des différences absolues. C'est des homéoméries qu'il faut entendre ces expressions (ï)': « Rien n'a son semblable au sein de l'infini»; expressions dont le sens a été .fixé plus haut. Ce n'est que des objets réels et sensibles

(1 ) Strapl. in Phys. Arât., f. 35, a, et 37, a.

-^ ôî —

au contraire qu'on Jtë«t dire (1) que « 4out est dans tout. *

Toutes les fois qu'Anaiagore parle du chaos originel, il dît, non pas que tout était en tout, mais que tout était réuni , ô^ou navra yjrtp*™ ; il dit d'un autre côté, à propos des êtres sensibles, que tout est dans tout; cela se conçoit : on peut affirmer du mélange que toyt est en lyi ; mais cpwmç il n'y a pas encore au sein de la confusion de prédominance ni d'existences particulières , on ne peut dire encore, ce qui sçra vrai des objet? particuliers, que tout est dans tout. Ces dernières expressions ne s'appliquent qu'aux objets réels et composés. Les mots o>«u twt* ne peuvent s'entendre des bomé^méries; elles sont distincte», et ce sont précisément leurs différences qui les empêchent d'être visibles. La confusion résulte de ce que Les éléments différent» sont juxta-posés. « Avant le dégagement, aucune qualité ex- » léfieure des éléments ne pouvait être perçue ; l'pbsta- » c)e était dans le mélange de toutes choses entre elles; » l'humide avec le sec, du chaud avec le froid, de la » de terre avec une infinie quantité de germes qui ne se » ressemblaient en rien , car rien n'était semblable à » rien (2). »

(i)£impl. in Aristide cœio,f. 449, b.

(2) Il/5i» & éKoxpi&qvmi reeOret, ir&vTtav 6p*v iôvsuv où$l zpotri c vfaXftff î)v oitâfpui. A7rsxftAuf ydp r} arupfuÇtç ttocvtwv XpwpoiTtov , tôu rt dupoû xaù tou ÇîîjDov x«t toû $tpp.ov 9 xau tov ^u^oû, xat toO XapiirpoO xoù tov Çvff poû, xaî 71ÎC *çXX*ç focaû* ne « xftc ««gppctTuv

Rien ne nous empêche , d'après cela, d'entendre du monde réel ces diverses propositions d'Anaxagore : « Il » n'existe ni séparation ni distinction absolue entre les » choses (1). » « La séparation absolue est impossible (3).» « Dans un même monde, leô objets ne sont point séparés d ni divisés avec la hache» le chaud d'avec le froid, ou » le froid d'avec le chaud (3). »

Toutefois , plusieurs des Fragmens d'Anaxagore semblent impliquer la complexité des éléments, et ont été interprétés dans ce sens par les historiens modernes. Mais convenablement expliqués, ils ne contredisent en rien l'idée que nous nous formons des homéoméries. Ânaxagore, répondant peut-être à pne objection dirigée contre son principe, tout est dans tout, ou voulant la prévenir, s'exprime ainsi (4) : « Quant à la ténuité, on ne peut dire

«Tret/îwv ff>ij0ovç ovfov iotxÔTtûv à\Xn\oiç. Ov8k yûp twv &Xwv ovtovtotxs rôrrijoôTo trtpov. Simplic. , in Phys. Arist. , f. 33, b*

(1) OvSi Siaxpîvrrat oû& ànoxpivirat ixtpov «rrô tôv sts/sov. Simplic. , in Phys. , s. 38 , a.

(2) MA &' svfc;çt<rfacc iroèvTR &« x/wfcïvai. Simplic, fil Phy» , f. 106, a.

(3) Où xt^upcorai tcc «v évt xoffpuo , oûft «7roxSKOirr«c mXéxft , out« tô OtpiLOV inb tov tyjyjpw , ovte tq ^u^aèv «rrô toO Qippov . Simplic. j in Phys. , f. 37, b.

(&) Simplic, in Phys., s. 35, a. 05ts y*o tov «rptxjôov 71 è<m royt &à;£t<rrov, *^' ft**«» «et, t© yfy ftv oOx ïaxt tô pij ovx «v«i, alla xxi tôv p«yflftov «»é iaxi priÇov, x«t ?<rov «*rt

TÛ ff{AOt/DÛ 7rXjj0OÇ. II/îÔç ÉmÛTÔ ft Îx«<JTÔv tOTl Xfft fi^OC Xftl *[U~

xpov. Et yà/ï irâv ev tt«vtî , x«t 7râv fc travtoç àcx/3tvcT«e , xou «ttô

6fc — a absolument qu'une chose est la plus petite de toutes; » on peut toujours aller d'une chose à une autre plus pe- » tite ; car l'être ne peut être assimilé au non être ; et de » même que Ton conçoit toujours une grandeur supérieure » à une autre, quelle qu'elle soit, de même aussi pour la » petitesse. En soi tout est à la fois grand et petit. Car si » tout est dans tout , et si tout se tire de tout , on pourra, » de ce qui parait être le plus petit, tirer quelque chose » de plus petit encore , et ce qui semble le plus grand a » été tiré de quelque chose encore plus grand. »

Et ailleurs (1): « Puisque tous les éléments entrent éga- » lement dans le grand et dans le petit, ils y sont en égale » quantité (2). Tout est dans tout, et la séparation ab- » soluc n'est pas possible. Il y a en tout une partie de » tout, et puisqu'on ne peut pas dire qu'une chose soit la » plus petite de tentes, rien ne saurait être séparé abso- » lument et avoir une existence indépendante. Ce qui était

toû &a;çtaTov floxéovTOç èxApidyasTai it eXottov sxetvov, xect ro jaiywrov Soxsov «rço tivoç èÇsxpiQv «wwtoû jaciÇovoç. •

(1) Simplic. , in Phys. , f. 35. a. Kaè ôre 5s ?<7«i poîpal tlat ioû ,T«-ftfyâ).ou xat toû c/aix/doO, ttX^ôoç xai ovtwç av en?, /.ai

SV 7TOVTÎ TTOCVTa, 0v5è X W /"S %? Tlv SlVOCt. AXkÙ 7Tflt?Tpe JTOCVTOÇ fZOCjOOY

ptxiyji. Ors 5è Toù^à^iarov p} gjortv slvae , ovx^ àv *5ûv«cîto £**- . /Qigfâv0tc 9 ov$ av X/av àf écaiiToO ysvéeQat, AXk 'o7rep itepi àpyjiv etvat, xaî vûv rcâvra ôpoO. Ev 7raffi Si 7ro^« eveort , xoct t«v à-noxptyojxivtov ? o-flt irXxjôoç e*v toF ç ^stÇûce t« xççi s^oIttoo-c» .

(2) Cç qui nç veut cas dire qu'il y a égalité absolue eqtre.le grand et le petit; mais que l'un et l'autre renferment également toutes les homéoméries en nombre indéterminé.

» au commencement est encore aujourd'hui; tout est mé- » langé. Dans chaque chose il y a une multitude d'élé- » raents , et les principes tirés du mélange primitif se » trouvent en égale quantité dans ce qui est grand et dans »ee qui est pçtit. »

Il suffit de lire ces deux fragments pour se convaincre qu'il n'y est question que des objets matériels et sensibles, et qu'on n'en peut tirer aucun argument contre la simpli- . cité et l'indivisibilité des homéoméries. Ânaxagore parle d'objets « plus grands et plus petits », ce qui ne peut s'appliquer aux homéoméries , dont un des caractères essentiels est l'infinie petitesse; il dit que les éléments tirés du mélange «7roxftv<)p*v« , se rencontrent dans tous les objets grands et petits; il oppose même l'état actuel à la confusion primitive : « ce qui était au commencement est encore aujourd'hui. » Quel était son but d'ailleurs? Il voulait montrer que si actuellement tout vient de tout, c'est que tout est dans tout; l'argumentation relative à l'égalité du grand et du petit n'a pas une autre portée. On lui objectait que, par la division de la matière, on arrive à des éléments insécables, les plus petits possibles, et dont on ne peut plus rien tirer par conséquent ; on ruinait par là le principe que tout est dans tout. Anaxagore, s'-appuyant sur l'infinie petitesse des homéoméries , qu'il a proclamée au commencement de son livre , répond qu'un objet n'est pas le plus petit de tous ; qu'il n'y a pas délimites à la ténuité; qu'on peut toujours concevoir une division nouvelle d'une particule matérielle quelconque : il descend ainsi jusqu'aux homéoméries qui, étant infinies en petitesse, peuvent dès lors se trouver en nom-

bre infini, dans la plus petite partie de matière. Si Ton compare les corps aux homéoméries , Us ne sont absolument ni grands ni petits, puisque grands ou petits ils renferment également toutes les espèces d'boméoméries. Mais il ne résulte pas de là que les principe? eux-mêmes sont divisibles ; on peut les considérer comme simples, à la seule condition d'admettre avec Ânaxagore qu'ils sont infinis en petitesse ; on pourra toujours dire alors que tout objet en renferme une quantité infinie.

L'égalité des choses n'existe qu'au point de vue absolu et en tant que chacune d'elles renferme toutes les homéoméries. Anaxagore n'entend nullement par là que le grand et le petit, le tout et là partie sont relativement égaux; seulement la partie contient, comme le tout, chaque espèce d'éléments. C'est pourquoi l'expression « Tout est dans tout » se trouve souvent corrigée parcelle-ci, qui exprime beaucoup mieux la pensée d' Anaxagore : « Dans tout il y a une partie de tout, » Ce qui jette un peu de trouble dans l'ordonnance géitérale du système , c'est l'indétermination du mot infini qui est pris dans deux sens différents; les homéoméries sont infinies en quantité et en petitesse ; le tout ou l'ensemble renferme bien l'infinie quantité des éléments; mais chaque objet déterminé ne renferme qu'une partie du tout ; seulement Anaxagore a pu dire qu'il contenait une infinité de germes, en n'ayant égard qu'à leur infinie petitesse. Il a pu dire encore qu'il n'y avait point de limites à la division des corps, sans admettre pour cela la complexité des éléments ; bien plus , cette complexité est inconciliable avec l'infinie ténuité des homéoméries.

Il y a une dernière difficulté qui tient à l'opposition établie par Anaxagore entre l'intelligence et tous les autres êtres. « Dans tout il y a une partie du tout, dit-il , » l'intelligence seule exceptée (1). Elle est infinie (2) , # libre et sans mélange ; elle est seule en soi et indé- » pendante. Si elle n'était pas ainsi indépendante , si » elle était mêlée à quelqu autre objet, elle participerait » alors à la nature de toute chose , puisque dans tout il » y a une partie de tout. » Il n'y a rien là cependant qui soit contraire à la solution que nous avons adoptée. L'intelligence est opposée ici aux êtres réels , au mélange, et non aux principes considérés en eux-mêmes. Ce qui le prouve , c'est qu'après avoir dit que l'intelligence est sans mélange , à la différence de tout le reste , il ajoute immédiatement « qu'il est des êtres auxquels elle est aussi unie » (S). L'intelligence conçue par Anaxagore comme une substance infiniment subtile (4) Wtôt«tov se distingue de tout le reste en ce que ses élémentssont tous semblables, et, dans leur cohésion, n'admettent aucun principe étranger. Séparée du reste de la matière , elle diffère des homéoméries, non point en ce

(1) Simplic, in Physv Arist., f, 35, a. Ev kolvù 7t«vtôç poËpa cvïoti, itïfîy voO.

(2) NôOç $è iffTtv «Trstpov xaè aurox/scrrév * *«t f«fMXT«e ov&evi * Xpripaxi , oùkkà fiovoç «ùrhç fy «wvtqû iartv. Eè pj yàp if éwiroS

Jv, «XXeC T«0) «fASfUXTO àXXw, fASTSl^gV àv à7T«VTWV £p)7/XGCT&>V et

èaiixtxTO T8w. *Ev Travri yccp 7r«yro$ jxotpcc evsotiv.

(3) Simpl. in pbys., Arist., f. 35, a.

(4) Simpl. in phys., f. 33, b.

que celles-ci ne sont pas simples de leur nature ; mais en ce qu'en même temps qu'elles sont simples , elles sont confondues entre elles sans pouvoir jamais être complètement séparées. Elles se neutralisent parleur confusion même , et de là la nécessité d'un agent sans mélangé , libre et indépendant» L'intelligence est opposée par Anaxagore à la confusion, à la réalité et non pas aux homéoméries. Dans la réalité , tout est uni ; mais par la conception Ànaxagore remonte à dès éléments simples et distincts, à des germes indivisibles. L'esprit sépare les éléments différents , il réunit ceux qui se ressemblent : les homéoméries ont donc une existence propre , des qualités particulières, et ces qualités préexistent à la séparation et à la réunion. Cette distinction entre la réalité sensible et la conception peut seule donner k clef d'un système qui, d'une part, s'appuie sur l'expérience, et de l'autre recourt, pour l'explication des phénomènes, à une donnée supra-sensible .

On peut trouver aussi dans les auteurs anciens , dans Simplicius surtout, un grand nombre de passages qui établissent la simplicité des homéoméries, Simplicius ré* fute , à quatre ou cinq reprises différentes, l'opinion d'Aristote , qui avait confondu les principes avec les composés d'homéoméries. Il donne lui-même aux éléments le nom d'«Tof*« (1) , insécables ; et s'il lui arrive quelquefois de dire que les homéoméries sont complexes , il

(1) In Arist. de cœlo, f. 35, b. Il les appelle encore a^aora,

Ààtaiperec.

n'entend parler alors que des homéoméries sensibles , les os, la chair, qui renferment réellement tous les éléments.

La différence entre les homéoméries et les complexes est très-nettement posée dans un passage d'Alexandre d'Âphrodisée , cité par Simplicius(l). ce Ces mots « tout 9 est mélangé dans tout , » Ànaxagore ne les a probable- » ment pas entendus des principes ; il n'a pas voulu dire » que dans chaque principe coexistent tous les autres; » car s'ils étaient complexes, ils ne seraient pas des » principes ; mais il a dit que dans chacun des corps sen- » sibles composés de principes tout était mélangé. »

Stobée considère aussi comme simples les homéoméries. (2) Il n'est pas jusqu'à Àristote lai même qui ne puisse fournir des arguments en faveur de la simplicité des élé. ments d' Anaxagore : « L'opinion d' Anaxagore, dit-il (3) , » est opposée à celle d'EmpédocIe. Selon Empédocle, le » feu , l'eau, l'air et la terre, sont les quatre éléments « des choses , et sont simples plutôt que la chair, l'os et » les autres homéoméries analogues. Anaxagore , au con- » traire , regarde comme simples les homéoméries ; elles » sont pour lui les véritables principes ; la terre , le feu , » l'eau et l'air sont composés. » Si le plus souvent, cependant , Aristote adopte une autre solution , c'est que rigoureux jusqu'à l'excès dans sa critique d' Anaxagore,

(1) In piiys., Arist., f. 37.

(2)Ecl. phys. i,p. 356.

(3) De gêner, et corr. i , 1.

il n'a pas distingué les principes des complexes, et a tiré de quelques expressions ambiguës des conséquences qu'Anaxagore eut certainement désavouées , et que repousse sa doctrine.

Xes propriétés des homéoméries sont suffisamment établies par ce qui précède : elles ne sont point, comme l'a prétendu Aristote(l) , « l'être en puissance ou le non » être en acte. » Cette distinction de la puissance et de l'acte est trop subtile peur Anaxagore , et suppose un degré d'abstraction auquel il ne s'était point élevé; elle est de plus contraire à l'idée fondamentale de son système , qui part de l'existence absolue de toutes choses.

Xes homéoméries se distinguent également des principes d'Empédocle ; pour ce dernier philosophe, les éléments sont finis d'une, part, et de l'autre produisent par leur combinaison des complexes nouveaux et qui n'avaient aucun analogue au sein des principes. Selon Anaxagore, au contraire, l'infinité des principes existait en acte dans le mélange : la production n'est pas une combinaison, mais une séparation; il n'y a aucun changement de qualité, aucune production même relative.

Les atomes de Démocrite sont aussi opposés, et avec raison , par Aristoteet Siraplieius , aux homéoméries d'Anaxagore; <r ils ne diffèrent que*par l'ordre, l'arrangement et la disposition , tandis qu'il y a entre les homéoméries différence de substance et de qualités (2). »

(l)Met., xn, 2.

(2) Simplic. in phys., Arist., f. 10.

On ne saurait voir non plus aucune ressemblance , même éloignée, entre les homéoméries et les monades de Leibmtz (i). Anaxagore ne dit nullement « que chaque » objet particulier soit déterminé par son Rapport avec le atout, et qu'il diffère des autres par la détermination • qu'il reçoit des diverses parties du tout (2). » Ce qui constitue un objet particulier aux yeux d' Anaxagore , ^e n'est poidt tin rapport avec le tout, mais une simple prédominance. Les homéoméries, bien loin de réfléchir le monde tout entier, comme les monades, ont des qualités particulières : en elles-mêmes elles sont distinctes de tout le reste ; elles ne réfléchissent rien , sinon leurs propres attributs. Ce qui est vrai des monades dans Leibnitz ne pourrait convenir, dans Anaxagore, qu'aux objets complexes, et dès lors toute trace d'analogie disparait. S'il y a de tout en tout dans les corps sensibles , c'est précisément parce qu'ils renferment toutes les homéoméries différentes, et non parée que chacune de ces homéoméries est un abrégé de l'univers.

Les homéoméries sont des éléments matériels, simples et indivisibles ; chacun de ces éléments est homogène. Ils possèdent des qualités différentes, blanc, noir, légèreté, pesanteur ; ils sont infiniment petits, absolument mélangés dans l'origine , et immobiles. par le fait inême du mélange. Le seul attribut que leur refuse Anaxagore est donc le pouvoir moteur, et cela suffit pour établir une

(1) Y. Ritter, Hist. de la phil. ionienne , p. 218 et suiv.

(2) Ritter, 1. c.

opposition absolue entre son système et tontes les spéculations des physiciens, celles d'Ânaximandre en particulier. L'unité de la nature est rompue ; et puisque les principes matériels, inertes en eux-mêmes, n'ont pu produire Tordre et l'harmonie de l'univers, il faut en chercher la cause en dehors et au dessus des homéoméries. Ànaxagore se trouve ainsi conduit à concevoir une puissance motrice et organisatrice , un agent libre , indépendant du mélange , et' tirant toute sa puissance de cette indépendance de sa nature.

De l'intelligence.

C'est assurément un moment solennel dans l'histoire de la philosophie que celui où apparaît la notion, d'une, intelligence organisatrice. La raison humaine sort de sa léthargie, suivant l'expression d'Aristote, et «quand un » homme vient proclamer que , dans la nature aussi bien » que dans les animaux , il y a une intelligence , cause de » l'arrangement et de l'ordre universel , cet homme pa- »raît seul jouir de son bon sens auprès des divagations »de ses devanciers (1). » Il est inutile cependant de chercher les causes de cette révolution ailleurs que dans la nature même des choses. Les circonstances au milieu desquelles elle se produisit l'expliquent suffisamment, et font

(l)Met.,i,3.

comprendre en même temps le caractère un peu borné et les imperfections de la théologie d'Anaxagore. La notion d'intelligence n'a pas été le résultat d'une de ces hautes et poétiques inspirations qui emportaient Platon dans le monde des idées ; elle se produisit au milieu d'une école de physiciens , dont le seul but était d'expliquer la nature, et qui ne s'inquiétaient guère que de la partie matérielle de l'univers. Après avoir épuisé toutes les spéculations sur la matière , on devait en venir à un autre mode d'explication, et demander à l'homme lui-même, au principe intelligent qui est en lui , la raison des phénomènes. Anaxagore l'a fait le premier, et c'est là sa gloire ; mais il n'en est pas moins vrai que l'introduction de ce nouveau principe était un résultat naturel et facile à prévoir ; qu'un jour ou l'autre il devait sortir du sein même des recherches physiques une explication plus satisfaisante. Les antécédents du dogme nouveau ne doivent donc pas être recherchés ailleurs que chez les Ioniens ; il procède directement de leurs découvertes et de leurs erreurs.

Une idée nouvelle entre dans le domaine commun de deux manières : ou bien elle est une conséquence directe des opinions reçues , elle découle naturellement des idées çn circulation ; elle se produit alors sans qu'on s'en aperçoive , et Ton est tout étonné 4in jour de la rencontrer ; ou bien elle est une protestation contre le passé, et cette marche est tout aussi naturelle que la première. Après avoir long-temps et inutilement exploré un ordre de faits, si l'on n'arrive à aucune découverte satisfaisante , on se lassera un jour ou l'autre, et l'on ira demander la solution cherchée à un ordre de faits opposés. Les révolu-

tions les phis importantes dans les idées n'ont; pas eu d'autre source. C'est aussi ce qur eit arrivé pour Ànaxagore.

Àristote, dans sa Métaphysftpie(l), a parfaitement marqué cette marche des doctrines, et ce progrès nécessaire de la pensée : « Avant Ànaxagore, dit-il ,' tous lès » philosophes s'étaient attachés au poittt dé vue de k'ina- »tière et l'avaient considérée comme la Cause unique. »Mais, arrivés à ce point, la chose elle-même les conaduisit plus avant et les obligea à de nouvelles recherches; il est hors de doute que toute destruction, que » toute production procède de quelque principe , soituni- » que, soit multiple. Mais d*où viennent ces effets, et quelle »en est la cause ? Ce n'est point certainement le sujet qui » est Tauieur de ses propres changements; ni le bois, par «exemple, ni l'airain, ne sont la cause qui les fait chan- » ger d'état l'un et l'autre , et devenir Ht ou statue : il y u » quelque autre chose qui est cause du changement. Or, » chercher ce quelque chose, c'est Chercher un autre prin- » cipe , le principe du mouvement, comme nous Tappe- » Ions... Le principe matériel ne suffisant point, les successeurs de ceux qui l'avaient adopté, forcés par la véjorité elle-même à aller plus loin , recoururent au second «principe. En effet , que l'ordre et la beauté qui existent » dans les choses ou qui s'y produisent aient pour cause »ou la terre ou qudqu'autre élément de cette sorte, c'est » ce qui n'est guère vraisemblable, et l'on ne peut croire

(t) 'Met., 1,8,

» que les anciens philosophes aient eu cette opinion. D'ail- » leurs rapporter à la fortune ou au hasard ces admira- »bles effets était trop peu raisonnable.... Nous javons, » à n'en pas douter, qu 'Anaxagore s'appliqua à un nou- » veau point de vue de la science. #

On peut ajouter à ces remarques qu'à l'époque où vécut Anaxagore , une sorte de mouvement général semblait déjà emporter les Grecs de l'étude de la nature à 4'observation de l'homme. Cette tendance, qui devait aboutir dans Socrate à la complète séparation des doctrines morales et des systèmes de physique, se révèle dans Anaxagore par l'assimilation de l'intelligence humaine et de la cause ordonnatrice de l'univers. L'homme n'en est pas venu encore à se séparer complètement do monde externe ; il s'absorbe en lui, et réclame à peine sa personnalité et son indépendance ; mais s'il se confond avec l'univers qui l'environne , c'est qu'il a fait cet univers à son image, et l'a animé de l'intelligence qu'il sent vivre en lui-même. Sous ce rapport, comme sous beaucoup d'autres, Anaxagore n'a fait que réfléchir l'esprit général de son temps.

Sa doctrine doit se ressentir de ces diverses influences et des circonstances au milieu desquelles elle s'est formée. Comment a-t-on été conduit à l'intelligence? Par la recherche des lois de la nature. Quel but s'était -on proposé? L'explication de ces lois, et rien de plus. L'intelligence ne pouvait donc être étudiée qu'à propos delà nature , et dans ses rapports avec elle. On ne lui demandera qu'une seule chose d'abord , la solution des problêmes physiques. Bien plus : l'esprit humain , habitué

76 à demander compte à la nature extérieure des phénomènes dont elle est le théâtre , n'abandonnera pas tout d'un coup la voie qu'il s'est tracée. Il continuera les anciens procédés de la science , et n'aura recours à un principe nouveau que comme au dieu de la tragédie, pour trancher les difficultés reconnues insolubles. Ce n'est point là sans doute la meilleure méthode pour arriver à connaître l'intelligence souveraine. Au lieu d'être étudiée pour elle-même et dans son essence, elle n'est plus qu'une sorte d'appendice, et disparaît presque au milieu des spéculations physiques. Mais c'est déjà avoir fait un pas immense que de s'être élevé , à propos de l'expérience, à un principe, sinon tout-à-fait immatériel, du moins supérieur à la matière inorganisée , et placé en dehors de la sphère de son action. Les physiciens étaient avant tout des observateurs de la nature, et par conséquent, même après avoir rattaché l'univers à l'intelligence comme à son principe , ils devaient étudier l'univers en lui-même , contents d'avoir placé en lête de leurs recherches une cause qui donnât la raison dernière des phénomènes.

La théologie d'Anaxagore a été inspirée de tout point par sa physiologie. Les attributs qu'il donne à l'intelligence sont précisément ceux qui manquent aux éléments purement matériels pour produire et organiser. Enfin , lors même qu'il cherche à approfondir l'esstwe du vo'jç, c'est uniquement en yue du monde physique, et pour arriver à une conception rationnelle de la nature. C'est là ce qui fait qu'il parle à peine de ce qu'était l'intelligence ayant qu'elle agit sur les éléments et débrouillât le chaos.

Il la fait intervenir au moment où son action est nécessaire pour organiser : « L'intelligence survient. » Mais qu'était-elle auparavant ? Son activité reposait-elle endormie ? Etait-elle purement intelligente -et non motrice? Aucune de ces questions n'a été clairement résolue par Anaxagore, et ce[a, en effet; était complètement inutile pour le but qu'il se proposait.

Le point de départ de la notion d'intelligence pour Anaxagore est l'inertie primitive des éléments ; inertie qui résulte , non pas , comme on Ta supposé , de l'essence même des principes matériels , mais de leur mélange. Il ne dit nulle part que la matière soit inerte par sa nature. L'immobilité tient , selon lui, à ce que les homéoméries sont confondues ; à ce qu'elles se dominent et s'entravent l'une l'autre par leur union ; en un mot , à ce qu'aucune d'elles n'étant indépendante , ne peut agir sur les autres. De là résulte pour lui la nécessité d'un principe spécial existant seul et en lui-même, et distinct du mélange par son indépendance. L'opposition essentielle entre l'intelligence et les homéoméries est celle du moteur et de ce qui est mu. Or, l'intelligence ne peut produire le mouvement qu'en tant qu'elle se distingue des éléments sur lesquels elle doit agir. C'est de cette opposition qu' Anaxagore dérive les attributs essentiels de l'esprit. Ainsi, tandis que les homéoméries sont conçues par lui comme éternellement mélangées entre elles, et unies d'une manière indissoluble , l'intelligence , au contraire , est pure et sans mélange ; elle est seule en soi et ne dépend de rien autre chose; voG? 8& èmt faupov xoù «ù-

TOY.pUTiç, 7L0CI fAê'fUXTGCC -OÙfovt ^l}fA«ffc , àXXà [AOVOÇ «VTOff 8f gWUTûO

for» Anaxagore explique ensuite les raisons de cette différence : o Si l'intelligence n'était point libre et indépen- » dante, si elle était mêlée à une chose quelconque (1), » elle participerait de la nature de toutes ; car , dans tout , a il y a une partie de tout. Les éléments auxquels elle » serait unie l'empêcheraient d'agir comme elle fait en » vertu de son indépendance. » (2) Placée ainsi en dehors de la sphère d'action des homéoméries , l'intelligence est libre de toute passivité ; elle embrasse tout et pénètre tous les êtres animés, grands ou petits; elle est répandue au sein du mélange , sans se confondre avec lui ; elle est partout ideotiquç et semblable à elle-même : voûç tt Ha? ôfAotof tort x«î 6 petÇ<»v x«t ô iXao-ffwv. Ce dernier caractère surtout distingue l'intelligence des homéoméries ; pour celles-ci , aucune partie ne ressemble à une autre ; au sein du mélange , et même , après la séparation , tout est dans tout; rien ne se ressemble absolument. L'intelligence , au contraire , est dans tous les êtres et ne se mêle à aucun d'eux ; elle habite en quelque sorte l'univers ; elle le remplit de son infinité , sans être altérée à ce contact; elle est la même dans l'ensemble et dans les êtres particuliers, dans l'homme et dans le dernier des animaux.

Faut-il conclure de là que le premier moteur , par cela même qu'il est à l'abri de toute passivité, est absolument immobile ? Âristote l'assure ; mais il n'arrive à ce résultat

(1) Simpl., in phys. Arist., f. 33, b.

(2)Simpl.,l. c.

que par voie d'interprétation, et ne s'appuie sur aucun, texte positif d' Anaxagore. « Anaxagore, dit-il, est dans » le vrai lorsqu'il affirme qu'il n'y a pour l'intelligence » ni passivité ni mélange, puisqu'il en fait un principe ». de mouvement; pour. mouvoir elle doit être immobile; » pour connaître ( x/sar«v), il faut qu'elle soit sans mé- « lange. (1) » Simpjicius reproduit le même raisonnement (2), mais sans y ajouter aucune preuve nouvelle. Il est probable qa' Anaxagore ne, s'était point posé cette question, et qu'Aristote lui a attribué arbitrairement sa propre théorie sur le premier moteur immuable* Les éléments du mélange sont sans action. suit. le premier moteur : cela est vrai ; mais ne peut-il point avoir un mouvement propre ? Il était difficile d'ailleurs que cette haute abstraction d'un moteur immobile s'offrît tout d'abord à Anaxagore, dont la doctrine était fondée sur l'expérience ; et si cette pensée s'est présentée à lui , elle n'a jamais eu la précision que lui attribue Aristote.

Pour expliquer l'ordre qui se manifeste dans l'univers en opposition avec la confusion primitive des éléments , il ne fallait point seulement que l'intelligence fut conçue comme moteur, il devait aussi y avoir en elle un principe d'ordre et d'harmonie ; aussi ce double caractère se trouve- t-il- constamment associé dans Anaxagore. De même que l'inertie des homéoméries tient à leur confusion , de même aussi l'idée du mouvement n'est jamais

(1) Phys , vm , 5.

(2) In phys., Arist., f. 286 , a.

séparée chez lui de celle d organisation intelligente. Il semble avoir été conduit à ce résultat remarquable par l'observation des phénomènes de la vie et de l'intelligence dans l'homme. L'idée un peu étroite qu'il se forme de la cause première du mouvement montre assez du reste où il en avait trouvé le modèle.

L'expérience sensible abandonnée, Anaxagore, qui repoussait les explications purement physiques des Ioniens, était conduit presqu'inévitablement à chercher la solution du problême cosmologique dans l'observation interne ; car il fallait que toutes les voies de l'expérience eussent été tentées, avant qu'on songeât à s'en affranchir. Il arrivait ainsi à réaliser l'homme dans l'univers; il donnait une âme à la nature , et établissait entre les deux substances distinguées par lui la même relation , la/pême subordination qui apparaît dans l'homme entre l'àme et le corps. L'âme humaine est une puissance active, mais elle est en même temps douée de sagesse et de connaissance ; elle n'agit point au hasard , mais avec conscience, et d'après un plan déterminé ; elle assigne un but à son activité et travaille en vue de ce but, quelquefois heureuse dans ses efforts , souvent aussi inférieure dans la lutte et vaincue par la résistance du corps ou des éléments extérieurs. Telle est, sur une plus large échelle, l'intelligence qui a organisé l'univers ; elle n'est que l'âme humaine élevée à sa plus haute puissance , elle a toutes les qualités , mais aussi toutes les imperfections que nous trouvons en nousmêmes. Elle organise , mais elle ne crée point ; elle n'organise même que peu à peu et avec de pénibles efforts. L'imperfection des éléments du mélange lui oppose une

résistance invincible , et jamais elle ne pourra réaliser complètement l'harmonie. Le caractère essentiel de son activité ne la distingue pas non plus de l'âme humaine ; pour elle, mouvoir c'est connaître ; agir, c'est organiser. Cette union de la force motrice et de la connaissance résulte des paroles d' Anaxagore : Il dit que « l'intelligence connaît tout , et ce qui est mélangé , et ce qui est séparé et distingué (1) ; » et non seulement elle connaît, mais elle est la source de tout ordre et de toute harmonie : « ce qui devait être , ce qui a été , ce qui est actuellement et ce qui sera , l'intelligence a tout ordonné (2). » Anaxagore dit encore , dans le même passage , que le mouvement sépare et organise. C'est là ce qui lui faisait considérer l'intelligence comme la cause du bien et de l'ordre. Aristote et Simplicius disent à plusieurs reprises que l'intelligence a un but dans son action , et que ce but est le bien (3). Ils ajoutent aussi qu'elle est le bien luimême en tatat qu'intelligence ; mais c'est là une idée toute péripatéticienne, et il est difficile de croire qu' Anaxagore ait songé à cette identification de la cause efficiente et de la cause finale, du moteur et de la fin du mouvement. Cette question , s'il l'eût traitée, trouvait naturellement sa place dans le passage où il expose la nature du voû? et la pro-

(1) Kai rot <Tvp.iit(Tyoiiev* Tf xoeî «7rox/9evôfxsva , xoù 5t«xptvôuev« , Tcavra eyvw voOç. Simplic. , in phys. Arist. ,' f. 33 , b.

(2) Koct onoîec i{iek\tv sataOoct, rot), okoîcx. r?v xaî offft vûv sort , xoct Otto toc serai, ttocvtk ot£xô<7p)<re voûç. Simplic. , 1. C.

(3) De anim. 1,2; met. xn, 2. Simplic, in h. I.

duction du mouvement ; nous possédons ce fragment, et il ne renferme pas un mot qu'on puisse interpréter favorablement à l'opinion d'Aristote. Anaxagore ne s'est inquiétéque d'une chose, rattacher le mouvement et Tordre à l'intelligence comme cause productrice ; il n'a pas pénétré plus avant dans la nature du moteur. On ne peut pas admettre non plus , malgré les témoignages positifs d'Aristote (1) et de PJntarque (2), qu'il ait mis entre l'intelligence et la matière l'opposition qui existe entre le bien et le mal. Que cette opinion se soit produite au milieu d'une école de métaphysiciens, chez Platon par exemple, qui professait pour la matière un dédain superbe , il n'y a rien là d'étonnant. Mais il implique qu' Anaxagore , livré à l'étude de la nature et passionné pour les recherches physiques, se soit abandonné à ces sortes de récriminations contre la matière. Il le pouvait d'autant moins qu'il n'avait point parfaitement distingué la matière de l'intelligence. L'assertion d'Aristote, qui seule a quelque valeur , ne doit être regardée que comme ime induction tirée de la confusion des homéoméries.

La conception d'une intelligence , cause du bien et de l'ordre dans l'univers , peut conduire aisément à l'idée d'une providence ; et cette idée paraît s'être présentée , quoique vaguement, à Anaxagore. Il dit non seulement que l'intelligence produit le mouvement primitif, mais qu'elle le continue et qu'elle organisera de plus en plus ; il lui attribue même la connaissance de l'avenir; mais il ne distin-

ct) Met, l , 6.

(2) De Isid. et Osir. , c. 48.

gue pas Faction physique et l'action morale , ou plutôt on ne troure rien chez lui qui puisse se rapporter directement à un gouvernement moral de l'univers; de son temps même cette distinction était impossible : avant d'attribuer à la cause première une intervention bienveillante dans Jes choses de ce momie , avant de la considérer comme un principe de justice , il faut qu'on soit arrivé à déterminer les notions morales , à se faire une idée vraie de la destinée de l'homme , du juste et de Knjuste ; c'est ce que n'avait pas fait Ànaxagore : le caractère astronomique de sa doctrine l'avait amené à étudier l'ordre plutôt dans l'harmonie des sphères célestes que dans la vie humaine ; c'est pourquoi , au lieu de donner à la vie un but pratique, il la dirigeait tout entière vers la contemplation; il faisait consister dans l'étude des lois du monde et la sagesse et le bonheur: Il n'est donc pas étonnant qu'occupé uniquement du point de vue physique , il n'ait considéré dans le gouvernement de l'univers que le coté le moins élevé, témoins capable de nous initier à la science de l'intelligence.

Il n'est pas impossible cependant de reconnaître un vague pressentiment de cette intervention morale dans le caractère tout divin de l'intelligence humaine ; puisque l'intelligence souveraine habite dans chacun de nous , selon Anaxagore, qu'elle est la même et dans la nature et dans l'homme, il est à supposer qu'il lui avait attribué l'ordre et la sagesse dans la pensée humaine , tout aussi bien que l'harmonie et la régularité de la nature.

Ce qui contribue surtout à voiler dans la suite de son exposition cette notion de providence, c'est l'existence

absolue qu'il attribue au mélange. La matière est éternelle tout aussi bien que l'intelligence; elle a par conséquent une sorte de puissance qui lui est propre, elle limite l'action de l'intelligence, elle ne se laisse pénétrer qu'imparfaitement par elle. L'intelligence est seulement organisatrice et non créatrice ; elle arrange et ordonne , mais elle ne produit rien ; tout existait déjà dans les homéoméries. Tous les efforts tentés par Anaxagore pour distinguer les deux ordres de faits n'ont donc abouti qu'à créer un dualisme d'autant plus rigoureux que Tune des substances a moins d'action sur l'autre. Chez Àristote et Platon le dualisme s'efface autant que possible ; la matière se réduit à une pure abstraction ; elle n'a d'autres propriétés que l'existence. Pour Anaxagore, au contraire , elle contient l'univers en acte et en réalité. Mais cela n'étonnera nullement si l'on songe que l'idée de la création est toute chrétienne, et que le dualisme ici signalé apparaît plus -ou moins dans tous les philosophes anciens. Anaxagore a été conduit à ce résultat par l'expérience, et en particulier par l'étude de l'homme : l'intelligence chez l'homme organise et ne crée pas: elle ne produit rien d'nne manière absolue ; mais elle sépare et .distingue , réunit et compose. C'était déjà beaucoup que de s'être élevé dans cette voie de la nature à l'homme, et l'on ne peut sans injustice demander à un philosophe né au milieu des religions anthopomorphfques de la Grèce, de s'affranchir complètement des préjugés anciens et des idées reçues.

On a fait à notre philosophe un reproche plus grave et dont il est difficile de le justifier complètement ; celui

de n'avoir pas suffisamment distingué la force motrice de la matière organisée par elle (1). Il ne suffit point en effet de séparer l'intelligence du mélange, et de lui donner une existence indépendante ; la liberté et l'existence propre sont plutôt la condition que la cause véritable du mouvement ; il fallait trouver dans la nature même de l'intelligence , dans son essence spirituelle et immatérielle , la raison de son activité. A envisager l'ensemble du système d' Anaxagore et sa tendance , il est évident que l'idée d'une opposition absolue entre l'esprit et la matière a du se présenter à lui ; mais il est vrai aussi que cette opposition ne se dessine pas toujours très-nettement , soit à cause de l'imperfection de son langage , soit à cause de l'embarras de sa pensée. D'après A*istote (2) , Anaxagore avait attribué à l'intelligence l'unité et la simplicité , ce qui trancherait la question; car concevoir une substance infinie comme essentiellement une et simple , c'est implicitement la déclarer immatérielle* Jean Pbilopôn va plus loin (3)". « Anaxagore , dit-il , d affirmait que l'esprit .n'est ni mélangé ni soumisse au- » cune passivité , c'est-à-dire qu'il est incorporel. » Proclus (4) , et Asclepius de Traites, dans son commentaire sur le premier livre de la Métaphysique d'Aristote , disent aussi que l'intelligence d' Anaxagore était immaté-

Ci) Tiedemann., Hist. de la phil. anc, i, p. 329, 331 , 332. .

(2) De anim., i, 2; Met. i, 6, 7.

(3) In Arist. de anim. , f*-9. toOtov tov voûv x«0«|»ov êXiy* xeu ànaôH xoti àpuyÂ, tout eernv ocaûf/ferov.

(4) T. 6, p. 217, éd. Cousin.

rielle «<xw{a«tov. Diogène de Laërte la distingue positivement de la matière (1). « Anaxagore le premier a ajouté » l'intelligence à la matière. » Enfin tous les historiens célèbrent à l'envi Anaxagore comme ayant le premier donné une explication rationnelle de l'univers (2). En présence de cette unanimité de témoignages , on ne peut invoquer contre l'immatérialité de l'intelligence ce que Plutarque (S) et Stobëe (4) disent de l'âme humaine , à savoir, qu' Anaxagore l'avait déclarée corporelle et aérienne. Mais d'un autre côté, si Ton consulte les paroles d' Anaxagore , on sera forcé de reconnaître que , pour lui , le caractère distinctif de l'intelligence n'était point l'immatérialité; ses expressions même, rigoureusement interprétées , conduiraient à la regarder comme corporelle. Il oppose l'intelligence aux éléments mélangés; mais il ne dit nulle part qu'elle se distingue de ces éléments autrement que par son homogénéité et son indépendance. Il la conçoit comme une substance partout semblable à elle-même, opoeoç 9 très - subtile, tarroratoç (S) , et répandue dans tous les êtres sans se mêler à aucun. L'insistance même qu'il met à prouver que l'intelligence est sans mélange prouve qu'il ne s'était point élevé plus haut dans la distinction de l'intelligence et des

(1) VÎB d'Anax. npûvoç tH v\ij voûv ènearnasv.

(2) Arist., phys. vin, 5; de anim. i, 2, ni, 4; Cicer. de nat. deor , i, 1; Acad. n, c 37.

(3)Placit.,iv, 3.

(4)Ecl.phys.,p. 796.

(5) Anax. apud Si m pi., in phys. Arist., f. 33, b.

homéoméries. La différence est plutôt dans les attributs que dans l'essence : d'une part , la pensée et le meuve* ment intelligent ; de l'autre , l'inertie et le désordre. Quant à la cause de cette différence , an est réduit à la supposer, car Anaxagore ne Ta point formellement énoncée. Il ne disait même point que la cause motrice fut une et simple , quoiqu'on puisse , avec Aristote , conclure ces deux attributs de la notion même d'une intelligence organisatrice distincte des éléments multiples , et existant seule et en elle-même. Ce qui prouve qu'il ne l'avait point positivement appelée une, c'est que Simplicius se demande (1) si l'élément un, c'est Je mélange infini, ou l'intelligence qui sépare et divise.

Ce qui montre d'une manière plus décisive encore qu' Anaxagore n'avait guère insisté sur la nature incorporelle de l'intelligence, c'est qu'Archélaùs, son disciple, revient immédiatement à la conception d'un moteur matériel, d'une intelligence aériforme. Combien d'ailleurs devait-il être difficile de dégager tout d'un coup l'être spirituel de toute notion étrangère ! Il fallait pour cela que cet être fut étudié en lui-même, et non pas seulement dans les attributs qui le mettent en rapport avec le monde; Anaxagore ne s'inquiétait, au contraire, que de ses manifestations extérieures. Il l'avait conçu à l'image de l'àme humaine, qui, par ses attributs, se distingue aisément des éléments purement matériels, mais qui , par son essence,

(l)Inphys. Arist,f. 33.

semble, même chez lui, conserver quelquea rapports avec ces éléments.

On peut dire, avec Aristote, (1) qu'Ànaxagore a vu et n'a pas vu la vérité. En partant des qualités qu'il reconnaît au principe intelligent, on arrivera par une induction légitime, à le concevoir comme un, simple et immatériel; mais si Ton tient à ne point exagérer la portée de sa pensée , il faudra reconnaître que ces diverses notions, p'ont pas acquis chez lui assez de précision pour se formuler nettement, et que sous ce rapport sa doctrine devait recevoir du temps un plus large développement. Son système ressemble aux conceptions poétiques des premiers temps, qui renferment toutes choses, et desquelles pn peut tirer les opinions les plus opposées» précisément parce qu'elles n'ont pas encore de caractère déterminé. De même aussi cette confuse synthèse , qui se trouve au point de départ de toutes les spéculations philosophiques, contient les éléments de tous les progrès ultérieurs : on peut les y démêler par l'analyse; mais le plus souvent ces conséquences ont échappé à Fauteur.

Le rôle d'Anaxagpre nous semble donc devoir être limité à la détermination exacte de quelques-uns des attributs essentiels de la matière e t de l'intelligence. Il a opposé l'identité de substance au mélange; le mouvement à l'inertie ; la pensée intelligente au désordre ; mais il n'a point cherché la cause de cette opposition dans une définition plus exacte de la matière et de l'esprit. L'intelli-

(i)Met.,i,7.

gence lui apparaît comme une substance générale de la pensée et de Tordre, répandue dans l'infini r partout présente, dans le mélange primitif et dans les êtres séparés; il entrevoit même qu'elle diffère par sa nature des éléments grossiers de la matière , puisqu'il la regarde comme extrêmement subtile; mais il s'arrête là et ne la définit nulle part une substance immatérielle. On pourrait croire cependant que l'idée d'une intelligence immatérielle semble résulter de la théorie qu'il adopte sur le plein absolu de l'espace. Puisqu'il n'y a point de vide dans la nature, et que les hemoomér ies forment un continu , comment concevoir une matière, quelque subtile qu'elle soit, répandue au sein de l'ensemble? Mais Ànaxagore a-t-il vu cette contradiction, lui qui supprime le vide et admet en même temps l'existence du mouvement ?

Ce qui ( doit pas étr par exempl selon Ànax Même en ai naxagorea^ résulterait eut le mêm ficulté, de c peut très-bi

de l'intelligence placée au*dessu» de ce* éléments, présente au milieu du mélange et non confondue avec lui.

(l)Stob., toc. cit.

Nous savons à n'en point douter qa'Ànaxagore établissait une relation intime entre l'intelligence universelle et les intelligences particulières , entre le fini et l'infini : en cela, il se montrait parfaitement conséquent à sa doctrine sur les homéoméries. Cette union de toute intelligence , grande ou petite, dans l'univers, répond chez lui à l'union de tous les éléments matériels , à l'unité du monde sensible, même après la séparation des germes différents. De même que l'existence des êtres matériels n'est que relative , chacun d'eux tenant au tout par des liens indissolubles , et n'étant qu'une partie de l'infini, de même aussi toute intelligence finie n'a qu'une existence relative; elle est en quelque sorte la prédominance de l'intelligence unir verselle dans tel être particulier ; au fond , il n'y a qu'une seule et même intelligence qui est infinie. C'est ce qu'il exprime en disant que « toute intelligence est la même, » grande et petite (1) , et qu'il est des êtres dans lesquels » elle habite (2). » Il s'agit ici de ceux dans lesquels se montrent plus particulièrement l'organisation et la vie, l'homme, les animaux, peut-être même les plantes, qui sont des êtres animés enracinés à la terre. La conséquence de cette doctrine , c'est que non seulement l'intelligence est dans le monde , mais qu'elle est l'àme universelle et la vie de la nature. « L'intelligence , à titre d'être par excel- » lence , est où sont toutes choses , au sein de l'ensemble ,

(1) Ap. Simplic. in phys. Arist, fol. 33 , a.

(2) far» ofoev xftî vovç fort. Anax. ap. Simplic. in Phys., f. 35, a.

» au sein de l'alliance et du dégagement (1). » Elle se dis* tingue de l'ensemble, auquel elle imprime le mouvement , de la même manière que dans l'homme l'àme se distingue du corps qu'elle anime; en un mot , elle joue ici le même rôle que l'air iqfini, principe de toute vie, àme de l'honime et de la nature, dans la doctrine d'Ànaximène. Anaxagore ne supprime pas pour cela l'àme individuelle et les existences particulières ; mais il s'en occupe peu , absorbé qu'il est dans le contemplation de l'ensemble. Asclepius dit (2) qu'il n'avait point traité en particulier des êtres incorporels; Aristote lui reproche aussi d'avoir confondu l'âme et l'intelligence (5), et c'est sans doute à cette confusion qu'il faut attribuer le peu d'importance qu'il attachait aux recherches pratiques (4), et sa prédilection pour l'observation des phénomènes célestes ; c'est pour cela qu'il plaçait dans la contemplation de l'harmonie universelle le but et le bonheur de la vie (8).

L'intelligence , telle que la conçoit Anaxagore , a tous les attributs essentiels de la divinité , et quoiqu'il ne parle pas de Dieu dans ses écrits, il est impossible qu'il n'ait point associé cette notion à celle du moteur infini. L'explication qu'il donnait des allégories d'Hombre montre suffi-

(1) o 8k vovç Sa* ètTTt re xaprcc r.ai vOv éfftiv tva *eii t« uXka 7ravT« sv tm noXlà tw/îtêpçovTi, xai éy to?£ npoexpiOélat, xat fiv Totç Kitoxevptpé'joiç. Anax. ap. Simpl. in phys. Arist., f. 32, b.

(2) Comni. in Met. ar., t.

(3) De Anim., i,2.

(4) Arist. Eudem., v, 7.

(5) Arist. Eudem , i , 5.

- M — samment qu'il voulait substituer aux dieux de la Grèce un principe supérieur, un Dieu qui les comprît et les résumât tous. On a supposé que , s'étant élevé à une conception plus pure de la divinité, il n'avait point voulu lui donner un nom prostitué par les Grecs. Gela se peut ; mais ee n'est là qu'une raison très-secondaire. S'il a donné à la divinité un nom nouveau , c'est que tout était nouveau dans sa doctrine. L'idée de Dieu renfermait chez les anciens une foule d'idées fausses et embarrassantes pour le philosophe* Il ne pouvait se servir du mot vulgaire sans abaisser en quelque sorte sa doctrine au niveau des superstitions populaires : il a donc du recourir à une expression plus scientifique , qui fût en même temps une définition et résumât toute la pensée de son système. Euripide, son disciple , qui n'était point tenu à la même sévérité de langage, emploie le mot fiés? pour désigner l'intelligence: « Un Dieu habite en nous , » dit il , teoç rtç h vptv , en faisant allusion à la doctrine d'Ànaxagore sur l'identité de toute intelligence. Le Dieu d'Anaxagore ne ressemble ni à Jupiter, ni à Mercure ; il d'est point une personne , un être fini et déterminé, le roi de l'univers : c'est un agent universel , une substance générale qui n'est point placée en dehors du monde, mais qui le gouverne en le pénétrant et en s'incorporant à lui. Quoiqu'il soit appelé une intelligence, il conserve au fond, et quant à son mode d'action , beaucoup plus de rapports avec l'air d'Ànaximène ou le feu d'Heraclite qu'avec les dieux athéniens ; le nom de Dieu, dans son acception ordinaire, ne saurait donc lui convenir. Ainsi s'explique l'accusation d'athéisme intentée à Anaxagore : son moteur universel n'était pas un

dienj, et ses contemporains ne pouvaient manqter de etm» prendre qu'il n'y avait rien là d'analogue à ces dieux bien sensibles et bien palpables créés par l'imagination dea poètes ou le ciseau des artistes.

1/ intelligente ainsi définie et distinguée , il restait à montrer son action dans l'univers, et à lui rapporter tous les phénomènes dans lesquels apparaît l'intelligence et la sagesse. SU faut en croire Platon ■, Aristote , et tous ceux qui ont suivi leur jugement, ce serait-là le côté faible do sa doctrine. Ils lui reprochent avec amertume de n'avoir pas su employer le nouveau principe qu'il avait découvert, et de lui avoir substitué partout des causes aveugles et inintelligentes. Socrate s'exprime ainsi dans le Phédon(l) : « Je vois un homme qui ne fait aucun usage » de l'intelligence , et qui rapporte l'arrangement de l'u- » ni vers, non point à des causes véritables , mais à des d airs , des éthers et d'autres sottises de ce genre. » Aristote porte le même jugement dans sa Métaphysique (2) : « Ces philosophes ressemblent à des soldats mal exercés; »ils frappent souvent de beaux coups; mais la science » n'est pour rien dans leur conduite... Anaxagoresesert » de l'intelligence comme d'une machine pour la forma- » tion du monde ; et quand il est embarrassé d'expliquer » pour quelle cause ceci ou cela est nécessaire , alors il » produit l'intelligence sur la scène; mais partout ailleurs » c'est à toute autre cause plutôt qu'à l'intelligence qu'il

(2)i,ch. 4.

» attribue la production des phénomènes. » Clément d'Alexandrie reproche également à Anaxagore (1) de s'être fait une fausse idée «de la cause productrice , de lui avoir substitué des tourbillons aveugles, et d'avoir laissé dormir l'intelligence dans la paresse et le désœuvrement.

Ges diverses accusations sont fort exagérées; car Anaxagore , loin de supprimer l'intelligence , l'admettait comme partout présente ; il signalait en particulier son action dans les phénomènes de la vie ; mais ce point bien constaté , après avoir rattaché le mouvement et l'organisation de la matière à une cause intelligente, il revenait à l'observation des phénomènes et se renfermait dans l'expérience, ce qui était conforme aux procédés de la physique, suivant la remarque de Simplicius (2). Sa méthode ne ressemble en rien à celle de Platon et d'Aristote; ce qui pour eux était le point de départ de la science en était. au contraire le terme et le résumé pour Anaxagore. Il était donc difficile qu'à une époque où les recherches métaphysiques s'étaient substituées à l'étude expérimentale de l'univers , la marche qu'il a adoptée ne fut point critiquée. U ne débute point par des conceptions générales , par cette intuition supérieure qui , chez les métaphysiciens, domine l'expérience et souvent l'altère en s'imposant à elle ; il va du inonde à Dieu et non de Dieu au monde. Cette méthode était non seulement la meilleure, mais la seule praticable dans l'interprétation de

(l)Strom.,n, p. 364.

(2) In phys. Arist., f. 33, a.

byGooQle

la nature ; c'est pour l'avoir abandonnée qu'Aristote et Platon ont engagé la physique dans une fausse voie et l'ont égarée pendant vingt sièeles. Au point de vue des sciences naturelles, Anaxagore a sur eux une immense supériorité , en ce qu'il explique le monde physique avec des principes physiques, la matière avec de la matière. Successeur des physiciens, engagé à leur suite dans l'étude des phénomènes , il ne pouvait procéder autrement. Et , en effet , s'il est vrai de dire que Dieu est la cause première de toutes choses , il est vrai aussi que cette cause est cachée, que nous ne pouvons la saisir directement, et qu'elle ne se manifeste à nous qu'au moyen d'intermédiaires. Ces intermédiaires sont les seules choses que nous puissions connaître réellement : c'est si l'on veut le moi humain de Socrate , mais c'est aussi la nature extérieure des Ioniens. La nature a des lois, la matière des propriétés qui doivent être étudiées en elles-mêmes, et non déduites de l'essence de Dieu. Dans la science de la nature , c'est surtout la nature qu'il faut interroger, sauf ensuite , là où s'arrête la faculté d'expliquer physiquement, à recourir à un autre ordre de faits, au principe organisateur.

Le résultat de cette méthode dans Anaxagore, c'est, comme s'en plaignait Socrate , la recherche à peu près exclusive des lois du monde physique. Il explique l'organisation de l'univers par les mouvements de l'air et la chaleur du soleil. Il a recours sans cesse à ces tourbillons inintelligents dont parle Clément d'Alexandrie ; mais il serait injuste de prétendre pour cela qu'il a supprimé Dieu du monde ; Dieu est au point de départ. Anaxagore

a su , chose rare et dont les plus grands génies se sont montrés seuls capables , conserve* à- la matière toute sa dignité , et manifester en même temps l'aotioh organisa* trice de la cause intelligente. On pourrait même aller plus loin et trouver dans sa doctrine des preuves manifestes de l'intervention continue de l'intelligeiice dans le maintien de Tordre et le gouvernement dés êtres. Elle prévoit l'avenir, elle conserve l'arrangement établi, et le rend de plus en plus parfait ; elle garde et surveille , pour nous servir des expressions de Stmplicius (1). Cette action de l'intelligence lui semble même si illimitée, qu'il ne laisse dans l'univers aucune place au hsn sard (2) ou à la fortune , et rapporte toute des lois sages et raisonnables. De même que l'homme règne sur les animaux , et les fait servir à ses besoins , don point par hasard , mais en vertu de l'intelligence qui est eh lui (3) , de même aussi la cause première organise et gouverne toute chose en vertu de sa science infinie et de son intelligence.

Une dernière difficulté reste à éclaircir à propos de l'action de l'intelligence dans l'univers. L -intelligence est de sa nature une cause du mouvement et elle est éternelle. Il suit de là qu'elle a dû éternellement mouvoir et organiser. Telle n'est point cependant la doctrine d'A*naxagore. Il affirme expressément que le mouvement a

(l)Inphys. Arist, f. 38, a.

(2) Suidas au mot Anaxag.; Alex. Apbrod. de fato, § 2.

(3) Plut, placit. phil. , il, 8.

eu un commencement epÇazo 6 vovç xwîv (1) , ce qui s'accorde du reste avec l'immobilité éternelle qu'il attribue aux homéoméries. Ce qui montre encore que dans sa pensée l'organisation avait eu un commencement, c'est qu'il dit que l'intelligence connaissait le mélange primitif et qu'elle a tout ordonné : « ce qui devait être, » ce qui a été et ce qui est (2). » Elle n'a donc point toujours été en rapport direct avec les homéoméries. Elle connaissait le mélange avant d'agir sur lui , de le pénétrer et de le dissoudre. C'est ce qui résulte clairement de nombreux passages d'Àristote (5) , de Simplicius (4) et de Thémistius (5).

Aristote avait déjà remarqué combien il était difficile de concilier cette partie du système d'Anaxagore avec la supposition d'une intelligence éternellement en acte (6) , et il en concluait, malgré les assertions contraires d'Anaxagore lui-même , qu'au fond de sa pensée l'organisation avait dû être éternelle. En effet, un des points fondamentaux de cette doctrine est l'union de la force .motrice et de la connaissance ; l'intelligence meut en tant qu'elle connaît et qu'elle est un principe d'ordre et de bien. On ne peut concevoir dès lors qu'elle ait été pendant un temps infini intelligente et non motrice. Sim-

(1) Anax. Ap. Sîmpl. in Arïst., phys., f. 67, a. (2)Id,f. 33, b.

(3) Phys., iv, 4; vin, 8.

(4) In Arist., phys., f. 272, b.

(5)Id.,f. 58, b.

(6) Met., xii, 6.

pficius , frappé dé cette contradiction , dit sans donner aucune preuve à l'appui , qu'Anaxagore ne parlait d'un commencement du mouvement que pour la régularité de son système (1). Rïtter , qui à adopté là même opinion (2) , est obligé de recourir à la subtile hypothèse d'tin mouvement infiniment faible, imperceptible à l'origine , et éternel dans le passé comme danà l'avenir. Mais cette supposition est démentie pat Anaxagore Itiîmême, qui attribue au mouvement premier « une vitesse » dont nous ne pouvons nous foire aucune idée (3). »

Cette question de l'éternité du monde qui a tant occupé les philosophes après Anàxagore, n'avait pas pour lui la même importance. Il lui fallait un principe du mouvement , et il l'a introduit à ua moment donné , sans approfondir davantage. Ici encore l'expérience lui a servi de guide. L'homme est aussi une cause de mouvement ; quand il veut agir sur la matière , il lui faut d'abord une grande dépense d'énergie ; mais une fois qu'il s'en est rendu maître , il peut modérer ses efforts, sans que le mouvement soit pour cela ralenti. Ainsi procède l'intelligence; elle ne peut résoudre le mélange primitif qu'en agissant fortement sur lui ; mais plus tard, lorsqu'elle l'a pénétré , elle ralentit le mouvement, et son action cependant se perpétue en se propageant chaque jour davantage. Cette manière de concevoir la divinité

(1) In Arist. yhys., f. 257 , b.

(2) Hist. de la phil. ionienne, p. 255 et suiv.

(3) Anax. ap. Simpl. in phys. Arist., f. 8, a.

- ?9 c$jt ei^CQre grossière et tout expérimentale ; mais il ne faut pas oublier que nous sommes au début de la science.

Puisque l'intelligence n'a pas toujours été unie api éléments, que faisait-elle à l'origine ? Sommeillait-elle au sein de l'ensemble, ou bien était-elle déjà active, quoique concentrée en elle-même ? Ajnaxagore ne le dit pas , et si quelques-unes 4 e ses expression peuvent autoriser à penser que déjà elle était douée d'une activité intelligente , puisqu'elle « connaissait le mélange, » on ne saurait voir là, avec Simptieius, l'idée d'we organisation intelligible opposée à l'organisation sensible (1). C'est là une conception beaucoup plus récente, toute métaphysique, et dont on ne trouve aucune tr^çe avant Platon.

Production du uouvemeut el org^ibalion de l'univers.

Deux principes bien distincts entrent dans la cosmogonie d'Anaxagore, la matière et l'intelligence, et ces principes, quoique subordonnés l'un à l'autre» placés dans une étroite relation, conservent cependant u»e sorte d'indépendance , et agissent chacun de leur côté dans l'organisation de l'univers. La matière est inerte et passive au milieu du mélange ; mais une fois que les homéoméries, séparées et rendues à elles-mêmes par l'action du QlPUveraent, ont pu manifester leurs propriétés auparavant WU-

(l)Simpl. in phys. Arist., f. 33, b; 149 et 267, b.

tralisées, elles deviennent causes d'un grand nombre de phénomènes particuliers , et interviennent d'une manière active dans la production des êtres. L'intelligence, au contraire, est essentiellement active et organisatrice de sa nature; mais en contact avec les éléments, elle s'amoindrit sous l'action limitative de la matière, elle se manifeste plus ou moins, elle disparaît même quelquefois tout-à-fait, et semble se retirer de l'univers. Anaxagore échappe , il est vrai , à tout reproche sérieux de contradiction et de dualisme, en plaçant l'intelligence au point de départ, comme cause première de toutes choses; mais cette conception de deux principes absolument distincts n'en contribue pas moins à jeter du trouble dans son exposition. On y chercherait vainement une idée unique à laquelle puissent se rattacher tous les détails de son système : tantôt il est dominé par le point de vue de l'intelligence , et alors il étend autant que possible l'action de la cause première; il cherche des traces de vie et d'intelligence jusque dans les animaux et dans les plantes; tantôt, au contraire, il se renferme dans le domaine physique, et ses explications voilent plutôt qu'elles ne manifestent l'action de l'intelligence. Ce manqne d'unité ne permet pas de donner une exposition tout-à-fait régulière de cette partie de son système, obligé qu'on est de le suivre de l'un à l'autre point de vue.

L'action du voOç , un peu voilée dans l'explication des phénomènes particuliers (1) , se montre sans restriction

(1) Simplicius (in phyg. Arist., f. 33, a), le justifie par l'exemple

dans la description de l'organisation primitive du monde; tous les attributs de l'intelligence, activité motrice, science sans bornes , prévision de l'avenir , y sont invoqués en même temps (1) : « Sa pensée embrasse toutes choses, sa » puissance est sans bornes. Tous les êtres vivants, grands » et petits, sont sous sa dépendance. Le mouvement uni- » versel relève de l'intelligence; c'est elle qui Ta produit à » l'origine : faible d'abord , il s'étendit ensuite, et se déve- » loppera encore davantage. Ce qui était mêlé, ce qui est » séparé et distingué , tout tombe sous le regard de l'in- » telligence; ce qui devait être, ce qui a été, ce qui est » maintenant et ce qui doit être, elle a tout ordonné : c'est » d'elle qu'émane le mouvement qui entraîne actuellement

de Platon, qui dans le Timée avait aussi eu recours à des agents secondaires , le froid et la chaleur.

(1) Keù yvwp?v ye izepl ircnrbç it5l<tqcv «o , ^«, xat icr^ùst psyiatov. Ocra ys if/v%iQV e%et , xaî ptf/Çro xaè £^cctt6> , 7tàvT&>v voûç xpa- Tet. K«î tâç iceptxpapriatoç rr)ç o , u^7r«o , ï3ç voûç èxpKTnŒEv 9 «are 7rept%a>pi}(ioti voit àp%àv. Kaè ttjswtov ànb toO arptxooO vp^aro mpï/j*p ri a ou , gTrerre 7r)efov itspix&pkt, x«t izept^tùpriasi èm ic'kéov. Keù t« o-v^pufxyop^vâ re xoct à7roxpn/6peva, xocî foaxjOtvopsva , ttccvtoc fyvw vovç. Kcct 07rota epff»£v IcecOote, xaî wroîa 5v, xat o<r« vûv «art, xoù ©Vota ?or«t , rcavra #eexô<7f«î<7e voOç" x*t TîJv Tttptyùjoîj(T£v ravTïîV ijv vw nept^tùpétt rà t« aerrjoa , x*6 ô tfXtoç , xaè « ffàqvi? , xai o etij/) , xat à ctiQnp , oi «7rox/oivôf*evot. 'H $è ittpi%ûpnviç avTiQ «rowjw à7rox/>tv«aôai t xaî àirox/>ivsT«4 àizô ts tov

fyatOU TO 7TUXVOV X«î «7TÔ TOÛ ^V^/)o0 TO QeppQV X«t OWTO TOV Ço^C-

poû to Xapjroov , xoh «7ro toO o\soov to Çwpov. Ap. Simplic. ia phys. Arist. , f. 33 , b.

* les astres, le soleil , la lune, l'air et l'éther, depuis qu'ils )> ont été séparés de l'ensemble. Le mouvement circulaire » lui-même produisit la séparation ; le léger se sépara du » dense , le chaud du froid, le sec de l'humide , la lu- » mîère des ténèbres. »

La distinction des éléments fut donc le résultat d'un mouvement circulaire de translation dans l'espace, doht l'action était assimilée par Anaxagore lui-même à celle d'un tourbillon. Ici encore se montre la tendance expérimentale. Le mélange primitif, qu'il appelait aussi l'ensemble, « l'infini ambiant, » *rà icepUyw (1), peut étfre comparé à un liquide dans lequel des corps de différente nature se trouvent en suspension et confondus entre eux. Lorsqu'un mouvement circulaire , a™* , est imprimé à ce liquide , ce mouvement se généralise peu à peu , allant des extrémités au centre ; les corps les plus lourds se dégagent d'abord , et sont entraînés au milieu ; puis la séparation se prononce davantage sous l'action continue du mouvement : les corps se distinguent nettement, et se disposent dans un ordre déterminé, les plus denses au centre, les plus légers aux extrémités. La séparation cependant n'est pas complète ; quelques parcelles de chacun des éléments confondus restent mélangées à l'ensemble du liquide ambiant tellesse dégagent de plus en plus,sansqu'on puisse jamais arriver à une distinction absolue. Cette simple conception, empruntée i l'expérience sensible, suffisait à Anaxagore pour expliquer, fton seulement le dégagement

(1) Anax. ap. Simpl. in phys. Arist., f.'3S, b.

primitif , mm çncme S®a$ les pbén^m&ies particulier, par ejepple, Ja diverse des mouyemqatè célestes sous l'action d'un principe ionique, l'immobilité de la terre au centre du ciel (1), la disposition des éléments; elle introduirait la régularité au milieu de la diversité de la pâture; e}lc conciliait enfin les apparences sensibles, la pluralité des jêtfes 3 l'existence individuelle avec l'idée d'une unité vivante au sein (Je l'ensemble.

Le mouvement, une fois produit, se répand de proche ea proche, et la séparation devient jde plus en plus profonde, ce qui s'accorde parfaitement avec l'idée un peu étroite qu'Anaxagore se formait de la divinité : « Lorsque l'es- » prît , dit-il , eut commencé à imprimer le mouvement , » la séparation s'opéra au milieu de l'ensemble auquel » ce mouvement était imprimé ; partout où le mouvement » se faisait sentir le dégagement s'opérait, et à mesure que » les éléments recevaient l'impulsion et se séparaient, Tac - » tion du mouvement circulaire ne faisait qu'accélérer le ». dégagement (2). » Cette propagation du mouvement de. vait tenir, dans la pensée d'Anaxagore , d'une part à l'i- «ertie des homéoméries, qui ne peuvent modifier 4'impulsion qu'elles ont reçue , et de l'autre à l'action non ipter-

(1) Simpl. in Àrist, de cœlo , f 91.

(1) 'B7r«« «/ajarp-ô vovç xeyefr 9 àxjo.Tow r.t*oupsxou 7t«vtqc *w*~

vs<T$«t. Anax. ap. Siroplic, in Arisr. pjiys., f. .67, a.

rompue de l'intelligence. Agissant ainsi peu à peu, elle pouvait sans fatigue triompher des résistances de la matière ; elle pénétrait plus avant dans les choses, et , semblable à l'homme , qui part de faibles commencements pour réaliser de gigantesques travaux, elle s'appuyait sur l'ordre qu'elle avait réalisé, pour aller plus loin encore dans l'organisation de la matière. La seule différence que l'on puisse signaler entre l'action de l'intelligence suprême et celle de l'homme est une différence de degré, et non de nature. Anaxagore comparant les mouvements qui s'accomplissent sous nos yeux , et ceux qui ont lieu dans les espaces infinis du ciel , s'exprime ainsi (1) : « C'est ainsi » que chez nous le mouvement circulaire et le dégage- » ment sont le résultat de la force et-de la vitesse : c'est la » vitesse qui produit la force ; mais les mouvements ce- » lestes ne ressemblent en rien, pour la*vitesse, à ceux » que l'on voit aujourd'hui parmi les hommes ; ils sont » incomparablement plus rapides. » Quelle puissance ne fallait- il pas , en effet , pour ébranler cette masse si compacte des homéoméries, et dissoudre l'éternelle unité de l'ensemble? L'intelligence elle-même ne pouvait tout d'un coup suffire à cette tâche immense ; elle ne l'accomplira jamais complètement.

(1) OOtw tovtswv 7re/>t^w/)oûtwv re xaè à7rox/5tvopivwv nxp* qpîv \>itb fiboç re xaî Ta^uTïjToç. Btov Si iî t«^vt>j< nom. H Si tçc^wtiîç ocùtwv orifovi eoixe xjHàfiaTt niv t«^utï?t« twv vûv èôvtwv £ût?j*«- Ttov èv àv0/9«7roeç, àXXçc iravTwç iroXkun\u<rio( ragù èm , Sirnplk. Phys. in Arist , f, 8 , a.

Puisque Faction de l'intelligence ne s'exerçait que peu à peu, Ànaxagore devait admettre une multitude de. phases successives dans l'organisation des choses; il a signalé les plus importantes de ces révolutions : « L'air et 1 ether se » séparèrent d'abord de l'ensemble infini (1), » et se distinguèrent l'un dé l'autre par leurs propriétés différentes. Ce qui prouve que ce fut bien là le premier dégagement opéré au sein de l'infini, c'est qu'Ànaxagore dit que « F air » et l'éther sont les plus considérables des choses, en quan- » tité et en grandeur (2). » Gela devait être, puisqu'ils renfermaient tous les éléments mis en lumière par un dégagement ultérieur, l'eau, la terre , les pierres, etc. Ànaxagore dit dans un autre passage (S) que le mouvement sépara « le froid du chaud, le sec de l'humide , » et Simplicius ajoute qu'après la séparation du léger et du dense, du chaud et du froid , du clair et de l'obscur, du sec et de Fhumide , « les éléments denses, froids, humides et ob- » scurs, se réunirent là où est aujourd'hui la terre, et » qu'au contraire les principes légers, chauds, secs et lu- » mineux, se portèrent au haut de l'éther (4) ». En rappro. chant ces divers textes, on pourra admettre avec quelque vraisemblance qu'Anaxagore avait appelé éther la réunion du sec, du clair > du chaud et du léger, et qu'il don-

Ci) Anax. ap. Simpl , f. 33, b.

(3) Ap. Simpl , f. 35 , b.

(4) Simple f. 38 , b. La même assertion se trouve dans Origène , Philosoph., c. 8, et dans Diogène de Laërte , n, 8.

ikl© awtttfér ^TO^OieDts oppoaés {%). dette spppoeat suffittiromwt confinée p^r la signification 4es mots air si étbtr chez Amzbgtmj & p*r ks propriété* qu'il leur attribue. I/étfeftr ou le feu ($).se pcnfài d^ns les régions supérieures, en vertu de w subtilité (5); Vair, aji eontraire, élément plu» grossier, tqmtja vers le bas, ç'est- Julire vers la partie .centrale du monde, et Iprsqpe le moijvement Veèt pénétré phis profondément , U y dogna pajssauce à donouTeaux complexes, tête qw T#aii> Ift terre §t tons lea jàtnea particuliers,

L'air et l'éther ainsi conçus se substituaient au mélange primitif dans la doctrine d'Anaxagore, et c'est là ce qui faisait dire à Platon, dans le Pbédon (4), qn r A avait tout rapporté aux mouvements de l'air et de l'éther. Entraînés eux-mêmes dans le mouvement upiversei, ils renfermaient , -à titre d'agents secondaires, le principe de tons les autres mouvements ; et d'un autre coté, en tant qu'éléments matériels infinis, ils contenaient les germes de tous les corps, l'infinité des homéoméries. Ce dernier caractère de l'ahr et de l'éther, et l'espèce de parenté .qui les unit au mélange originel, sont nettement exposés dans le Traité du ciel d'Aristote (5) : <r La doctrine d'Anaxagore »snr les éléments est opposée à eèlle d'Empédode. Celui -

(1) Ritter, Hist. de la phil. ion. , p. 276.

(2) Arist., Météor., i , 3 , et il, 9 ; de cœlo , i , 2; Simpl., in

h. 1. f. 148, b. (3) Arist.^ Météor., n,7.

» ci regardé 'ëcftnme principes des corps le feu , k terne » et les deux autres éléments analogues. G "est le contraire » pour Atiaxagore ; il accorde le titre de principes am hoi» méoméries : j'entends par là h chair, Tes et les choses » analogues. L'air et le feu ne sent cra im mélange de fiés » germes et de tous tes autres; car l'un «t l'autre sent » formés de l'agrégation de toutes les homéoméries km- * sibles : c'est pourquoi Hs produisait toutes choses. »

Lorsque l'étber et l'air eurent été séparés , et se forant portés, Fan en haut, l'autre en bas, il s'opéra au sein de chacun d'eux un nouveau dégagement plus complet que le premier; l'air donna naissance à l'eau et à la terre. Cette seconde période dans le développement de l'organisation est ainsi décrite par Anaxagore (1) : « Après cette » première séparation se forma la terre : des nuées vint » l'eau , de l'eau la terre , et de la terre les pierres , par » l'action du froid. » Un dégagement analogue eut lieu au sein de l'étber ; quelques-uns des éléments laissés en arrière (2) lors du premier dégagement sa séparèrent par la violence du mouvement, et embrasés par le frottement de l'étber, ils constituèrent les astres. Plutarque dit aussi (3) que des fragments de k terre furent arrachés par le mouvement , et lancés dans l'espace. Le ciel se trouva ainsi

(1) Owtw yàp àirb tovtcwv àTrox/DtvofAfivwv ffupwnôyvvTae yn.' ex pky*p twv veycXûv vSvp ànoxplvsrai , h fà tov vfaroç yî* èx Si Txte yns Xt'Oot o-ujxmiTvvvTae, uwà toO ^v^oO. Ànax. op. Simplic. in phys Arist., f. 38, b.

(2) Plut, vit. Lys.,L c. * ' (3)PIacit.,Phil., n, 13.

rempli de terre et de pierres, comme le remarque Platon (1), et peu à peu les éléments se disposèrent dans l'espace en vertu de leur densité ou de leur légèreté, le feu en haut, la terre en bas, et au milieu l'air et l'eau (2). Cette disposition tenait non seulement à la pesanteur plus grande des éléments humides et terreux, mais aussi à Faction du mouvement circulaire, qui les entraînait vers le centre; car ces raotsle haut et le bas ne désignent pas autre chose que les extrémités et le centre de cette sphère infinie qu'Ànaxagore appelle le tout ou l'ensemble.

Jusqu'ici la séparation et le dégagement se sont accomplis sous l'action unique du mouvement circulaire produit par l'intelligence ; mais il restait à expliquer un tout autre ordre de phénomènes , l'agrégation des particules séparées , là formation et la destruction successive des êtres , en un mot , l'éternelle mobilité de l'univers. Il fallait des causes diverses pour rendre compte de la variété des effets ; ces causes , Ânaxagore les a trouvées dans les propriétés des homéoméries. Une fois dégagées, il les a fait agir directement dans la production des êtres. Nous trouvons des traces de cette intervention des homéoméries, comme cause secondaire, dans un fragment d' Anaxagore (5). Après avoir raconté la séparation des éléments, éther , air , eau et terre , sous l'action du mouvement, il ajoute que la terre, condensée par le froid ,

(1) De Leg., xii.

(2)Diog. Laërte, n,9.

(3) Ap. Sirapl. in Arist. phys., f. 38, b.

v7to toO ^xpov, produisit la pierre. Le froid , qui est une des propriétés distinctives des éléments humides et terreux, a donc une action propre, il condense, et cette action, unie à celle du mouvement général, produit une détermination plus précise dans les éléments déjà séparés. Il en est de même de la chaleur de l'éther et du soleil. Le soleil , placé au milieu de l'éther enflammé (1) , et embrasé lui-même par la rapidité du mouvement , réagit à son tour sur les éléments inférieurs , et son influence concourt , avec celle du froid , à produire sur la terre l'ordre que nous y voyons. <r Dans l'origine, la terre res- » semblait à un marais fangeux; mais la chaleur du soleil » dessécha l'humidité , sépara les eaux 4e la mer , de xy telle sorte cependant qu'elles retinrent de leur état » primitif une saveur acre et amère (2). » La nature de cette action du soleil peut aisément étire imaginée d'après l'ensemble des idées d'Anaxagore : puisque le froid solidifie , la chaleur doit volatiliser les parties humides du mélange , et produire une séparation nouvelle. Elle sépare le sec de l'humide , en communiquant aux particules matérielles un mouvement d'oscillation et de vibration , semblable à celui qui anime les atomes dans un rayon lumineux (3) . Si nous remontons plus haut encore , nous trouverons dans la nature même du soleil et de la terre la cause de cette influence. <t Dans un monde unique » ,

(1) Plut. plac. phil., m, 13.

(2) Plut, placit. phil. m, 16.

(3) Arist., probl. xi, quest.23;Plut.,sympos., vin, probl.,3.

— ttû —

il n'y a point de séparation absolu*; l'existence individuelle n'est qu'une prédominance de certains éléments. H résulte de Là qu'il y a «entre tous les corps une perpétuelle réciprocité d'action ; chacun d'eux cherche à s'assimiler dans les autres objets les éléments qui lui ressemblent; il agit sur les complexes opposés pour les dissoudre, et ainsi s'expliquent les perpétuelles alternatives de dégagement et d'agrégation des homéoméries. Cette idée d'une prédominance , cause de tous les mouvements particuliers , et base de la transformation des êtres , parait avoir occupé «ne grande place dans le système d'Anaxagore, Il explique la vie des animaux et des piaules par la décomposition des corps sçumis à leur action, et l'assimilation des principes semblables. Il dit aussi que les germes apportés de l'éther sur la terre sç nourrissent de 1 humidité et empruntent à l'eau les ho* méoméries diverses quelle renferme (1).. Enfin il admet une relation indissoluble entre tons les corps, en vertu de leur nature commune et de la réunion de tout à tout. L'influence du soleil sur la terre doit tenir aux mêmes causes ; il décompose les corps qui, par suite de la prédominance d!éléments différents, ont une nature opposée à la sienne. Il volatilise et entraine les parties les pins subtiles , laissant à la terre ce qui est de la nature de la terre , c'est à-dire les homéoméries les plus denses et les plus grossières. La terre agit d'une manière analogue,

(1) Simpl. in phys. Arist., f. 100, b; Diog. Laërte, L. u, 9; Orig.«.phil.,c. s.

elle attire et èondeftsë , p&tof&M, le» éléments humides et terrent répandus dém l'étber, et les ajoute à sa propre substance. Ainsi * etaMfc tttiê sorte d'échange perpétuel entre toutes lès partie* de l'univers. Tout agit sur tout* parée que tout tient k tout , interne dans l'état actuel, et r unité du mélange n'est rompue qutai apparence (1).

Oe qu'Anaxagdtfe disait du feu et de la terre , nous pouvons, pât analogie, l'étendre aux deux autres éléments , l'air et l'eau , placés comme intermédiaires >entre la terre et le ciel , et , allant plus loin encore , admettre la mêrie réciprocité d'influence entre tous les êtres particuliers. « Ce qui était à l'origine est encore aujourd'hui, » dit Ànaxagore ; tout est confondu (2). » Les homéo* méries organisées né sont point pures et homogènes , elles sont seulement rendues sensible», et déterminées pour nous par l'espèce particulière d'éléments qui y pré* domine {&). Si nous ne pouvons percevoir toutes ces homéoméries différentes dans un même objet , Cela tiem à la faiblesse de nos sens, qui ne peuvent être affectés que par ce qui est dissemblable, c'est-à-dire par la prédominance des qualités externes sir celles de notre corps. (4) Dans la réalité , tout renferme une partie de tout; l'or contient dé la terre et du feu; la neige peut devenir noire, comme on le voit lorsqu'elle passe à 1 ttet li-

(1) Anax. ap. Si m pi. in phys. Arist., t. 87, b.

(2) Ap. Simpl. in phys. Arist., f. 35, a.

(3) Arist. phys. nus©., i, 4; Simpl., Ad. Arist, , phys., fie, b; Ad. Arist. de cœlo, f.149, a.

(4) Theophr. de sensu , § i , éd. Schneider, 1. 1.

— 1J2 quide (1); en un mot, «tout est dans tout : le pain est un mélange de chair et dos, aussi bien que l'ensemble (2).» Cette conception du mélange actdel fournit à Anaxagore l'explication de la production et de la destruction ; « Maître , c'est s'agréger ; périr , c'est se dissoudre (5). » « Le » pain, dit Simplicius, produit une foule de choses diffé- » rentes , de la chair , des os , des veines, des nerfs, des » cheveux, des ongles, des ailes, et au besoin des cornes; » chacune de ces parties s'assimile les éléments qui lui » ressemblent : c'est pourquoi Anaxagore a supposé que » tout cela existait dans les aliments , et que dans l'eau , » dont se nourrissent les arbres, il y avait du bois , des » feuilles , des branches et des fruits. Il disait donc que » tout était mêlé, et que la production n'était qu'une sé- » paration (4).» C'est encore de ce point de vue du mélange qu'il affirmait que « tout est égal à tout , grand et petit, » qu'il supprimait le vide et proclamait la continuité absolue de toutes choses.

Cette conception de la confusion actuelle tient-elle aux idées d' Anaxagore sur le chaos primitif, ou bien ne leur a-t-elle pas plutôt servi de base ? On ne saurait l'affirmer positivement; mais ce qui est incontestable du moins, c'est qu'il n'invoquait le mélange originel que dans un but pratique et pour expliquer les transformations inces-

(1) Anax., ap. Simpl. in phys., Arist., f. 106, a. — Plut, de piacit. phil., i , 3.

(2) Sextus empir,. hypoth., Pyrrh., m , 33; Cic, acad., 23 et 31 .

(3) Ap. Simpl. phys., f. 34, b.

(4) Simpl. in phys. Arist., f. 106.

— ii3 — santés des êtres. On en trouverait au besoin la preuve dans la tendance bien marquée de cette doctrine ♦ à donner de préférence le nom d'homéoméries aux parties constitutives des plantes et des animaux. Eu effet, c'est dans la sphère de la vie que se manifestent Surtout la production et la destruction; il fallait donc à Anaxagore des principes qui expliquassent l'activité vitale et les transformations des êtres organisés.

Le mélange né suffisait pas à lui seul pour rendre compte des apparences sensibles; un principe de mouvement était nécessaire. Mais si Anaxagore rapportait en dernière analyse toute organisation à l'intelligence, il ne renonçait point pour cela à chercher dans la nature elle-même la cause des transformations particulières. La prédominance de certaines homéoméries dans chaque objet lui servait à expliquer les rapports et les actions réciproques des êtres. De même qu'il s'opère entre le ciel et la terre un travail perpétuel d'échange, de dégagement et d'agrégation, en vertu des propriétés opposées de ces deux éléments , de même aussi chaque individu devient actif d'une manière relative; il emprunte à la prédominance des éléments qui le constituent une puissance tout à la fois destructive et organisatrice vis-à-vis des êtres différents : l'eau dissout la terre, et elle est à son tour transformée par elle; la terre se change en pierre, et la pierre se résout en feu. La perception pour l'homme n'a lieu également qu'en vertu d'une prédominance (1) : c'est le doux qui sent l'amer, le froid

(1) Théophr., mpi «t<xdij«wç, § I et passlm.

— Ufc —

qui perçoit le chaud , le noir qui voit le blanc. Il n'y a d'action enfin que du contraire au contraire. La distinction des homéoméries , quelqu'incompléte qu'elle soit , suffit pour constituer use lutte de laquelle résulte toute l'activité de la nature matérielle.

Cette évocation d'agents matériels secondaires était nécessaire pour concilier le désordre local avec l'action non interrompue de l'intelligence, et c'est là sans doute ce qui avait conduit Anaxagore à considérer l'imperfection des organes corporels comme un obstacle à la manifestation de l'intelligence , et à enchaîner en quelque sorte Dieu à la matière.

Les lois qui président à ces échangés réciproques entre les divers éléments, et à leur mélange , n'ont pas été clairement déduites par Anaxagore; on peut cependant s'en former une idée assez juste , en réunissant quelques passages d'Àristote , de Théophraste et d'Euripide. On lit dans le traité des plantes d'Aristote (1) qu' Anaxagore disait que la terre est la mère des plantes , et que le soleil ;en est le père. Ces mêmes expressions se trouvent aussi dans un fragment d'Euripide (2), qui , selon HéracUde de Pont (3) , renfermait la pensée exacte du philosophe de Glazomène. Seulement le nom de père est donné à Féther, au lieu du soleil : « La terre immense et le divin éthèr pro-

(2) Fragment du drame de Chrysippe. (V. Walckenaër, Dissertât, sur les fragra. d'Eurip., chap. iv.) '

(3) Allég., p. 99, éd. Show.

w> duiseni toutes choses. L'éther est le père des hommes et » des dieux ; la terre recevant les semences humides pro- » duit les mortels, produit tes plantes et les animaux; aussi » l'at-on appelée avec raison la mère de toutes choses. Ge » qui a été tiré de la terre revient à la terre, et les germes » éthérés retournent oto sommet des deux ; mais tien de » ce qui «st ne périt; la production d'un être n'est que sa » séparation d'avec un autre , et la manifestation de sa » forme propre. » Ces paroles, qui portent l'empreinte évidente de la doctrine d' Anaxagore, sont confirmées par le témoignage de Théophraste ; il dit dans l'histoire des plantes que , a d'après Anaxagore , l'air renferme les se- » mencefc de toutes choses, et que ces semences transpor- » tées sur la terre par la pluie y produisent les plantes (1 ) . »

Il résulte de ces différents textes que la terre joue le rôle passif dans la production dés êtres; elle est la mèrt, et fournit sa substance à des germes d'une nature plus subtile, et qu'elle n'aurait pu créer par elle-même. L'élément éthéré est supérieur; car il crée véritablement la plante ou l'animal ; il est le père, et par là il ne faut point entendre seulement un principe fécondant : dans la pensée d' Anaxagore , le père fournit le germe; la mère ne fait que le développer. Dans ce développement même , le rôle actif appartient à la semence i^éUe. sépare de la terré les parties qui lui conviennent, et se les approprie* On reconnaît aisément dans cette puissance supérieure attribuée à l'éther une réminiscence du système d'Heraclite.

(1) Théophr., hist. des pi., i. 1.

La transmission des éléments se fait par l'intermédiaire de l'eau : c'est-à-dire que la séparation n'est que graduelle, actuellement comme à l'origine. Euripide, dans. son langage poétique , exprime ainsi cette union du ciel et de la terre : « Le ciel brillant aime, lorsqu'il est rempli de » pluie, à tomber sur la terre sous l'influence de Vénus, d et lorsqu'ils se sont ainsi réunis , ils engendrent pour. » nous toutes choses , et nourrissent tout ce qui fait vivre » la race mortelle (1). »

Lorsqu'ensuite une cause quelconque vient rompre cette harmonie des deux principes, l'éther reçoit de nouveau les germes qu'il avait abandonnés; il les dégage de la terre par l'évaporation de l'eau , pour les lui rendre ensuite sous la forme d'une pluie abondante. Dans ces alternatives cependant, la terre reçoit plus qu'elle ne rend à l'éther; c'est du moins ce que laisse supposer la doctrine d'Anaxagore , puisqu'elle admet en principe l'accroisse- . ment du dégagement et de l'organisation ; cela résulte aussi d'une opinion que lui prête Diogène de Laërte sur la prédominance toujours croissante de l'élément humide : « Quelqu'un lui demandant si la mer couvrirait un jour x> les montagnes de Lampsaque, » — « Oui , dit-il , si le » temps ne manque pas (2). »

Du reste, ce déplacement des homéoméries, cette union et cette séparation ne changent en rien la masse des êtres; 9 le tout ne gagne ni ne perd en quantité ; car il ne peut

(1) Fragm. d'OEdipe, dans Stobée, ch. 12.

(2) Diog. de Laërt. , u, 10.

6e faire qu'une chose s'ajoute à l'ensemble : il est toujours égal à lui-même (1), » et non seulement l'ensemble n'augmente ni ne diminue ; mais il est actuellement identique, pour sa nature , à ce qu'il était d'abord ; le mouvement n'a divisé qu'imparfaitement le chaos : il y a aujourd'hui encore mélange de toutes choses.

Cette confusion éternelle des éléments, cette influence réciproque des boméoméries l'une sur l'autre, nous donne le sens de cette proposition d'Anaxagofe : «Le monde est un; les divers objets ne sont point séparés parla hache. » L'unité de l'univers résulte pour lui de la conception du mélange primitif; elle est la conséquence de l'union de tous les éléments dans l'organisation actuelle; elle se rattache enfin à Tidée d'un mouvement unique, cause de l'arrangement des choses. Aristote (2) , Simplicius (S) et Stobée (4) attribuent à Anaxagore Vidée d'une organisation unique , d'un seul monde, et son système tout entier prouve que telle était l'idée qu'il se formait de l'univers. Cependant l'unité chez lui n'excluait point absolument la pluralité des êtres; mais elle lui était supérieure; elle l'embrassait en quelque sorte, et la voilait parfois. Aristote remarque dans sa Physique qu' Anaxagore professait tout à la fois le dogme de l'unité et de la pluralité (5). L'étude de son système conduit en

(1) Anax., ap. Si m plie, in phys, Arist., f. 33, b.

(2)Phys.,i,4.

(3) In Arist. phys., f. 8 , 33 , 38.

(4)£clog. Phys.,i.

(5) Phys., i,4.

— 1*8 — effet à ce résultat ; mais la pluralité ne consiste point , à ses yeux, dans l'existence simultanée d'êtres parfaitetneat distincts. L'existence particulière n'est qu'une prédominance : tout tient à tout, tout est dans tout. La doctrine d' Ar naxagore peut être considérée, sous ce rapport, comme un moyen terme entre les systèmes ioniens et les doctrines des Eléates ; il n'admet ni l'unité absolue et exclusive de toute pluralité, ni la pluralité sans unité. L'impossibilité d'une détermination complète dans la nature des êtres exclut jusqu'à un certain point l'idée de la diversité ; majs en même temps la prédominance d'éléments particuliers dans chacun d'eux leur donne une sorte d existence pro-? pre , et justifie l'assertion d'Aristote.

Un des fragments du Traité de la nature pourrait même être interprété favorablement à l'existence simultanée de plusieurs mondes semblables au nôtre , et gouvernés pa? des lois analogues (1). « Il s'y trouve aussi des hommes et » d'autres êtres vivants et animés. Les hommes habitent , » comme nous, réunis dans des villes; ils exécutent des » travaux ; ils ont un soleil, une lune et d'autres choses sem- » blables à celles que nous voyons sur la terre. Le sol y

(1) àv0/3W7rouç Te <7vp7rayy?y«e , xaè TaX>a Çwa, offa tyvyjiv fi^ei, xaè toîç ys owQpàmotatv elvae xaè ttoXsiç ffuvuxqjxEya? , xaè ïpya. xa- TS^xevaffj^va, otvitep Ttup ïj/xîv , xaè riûiov re avroto-tv «xa£ xae cs^qvïjv , xaè raXka Sxrnep itocp «ptv , xaè tïjv ynv aÙTocai fvîtv noXXi ts xaè wavrota , wv sxecvot rà ov^ïara o'uveysxxâjxsvoe «ç tàv ocxuciv ^jowvtat. raOra piv ovv jaoi XÉXexTac Sri oùx au rctip *fuv ànoxpiôtiv , àXXâ xaè aX>yj. Simplic. in phys. ÀrisL , f. &, a.

» donne des production* de tout geqrequ ils transportent * dans leurs demeures et emploient à leurs besoins, Jq le » répète, doua, il y a dégagement et production » non seu~ » lement sur la terre , mais ailleurs encore. » SimpAkins entend ççs, paroles , non pa$ d'un monde existant simultanément au nôtre, rçuus d'an monde purement intelligible , modèle et exemplaire de celui que nous babitons (1). Mais il j)'y a rien dans Anaxagore qui puisse autortoer cette supposition platonicienne duno création idéale, antérieure à l'organisatiop présente; et ensuite Anaxagore parle de ce monde au présent ; il Voppose au notre comme en étant distinct; il ajoute enfin que le dégagement a Heu ailleurs que chez nous, ce qui ne peut s'enteadre que d'une organisation véritable et actuelle. ïUeo ne nous empêche donc d'attribuer à Anaxagoçe le conception d'un ou plu* sieurs systèmes pl^étoirçs stewhlables au nôtre , et possédant» connue la, terre, des plantes et des habitants. L'observation des astres , et $n particulier de la lune, avait pu le conduire à ce résultat; car il disait que la krae « renfermait des plaines, des montagnes et des vallées (2). » Cependant , par cet autre théâtre de vie et de dégagement, il ne parait pas désigner la lune elle-même , puisqu'il dit que les hommes qui l'habitent ont aussi un soleil et une lune.

La notion d'une intelligence infinie répandue dans l'ensemble ne doit pas non plus avoir été étrangère à cette

(1) Simplic. in phys. Arist., f. 8, a; 33, b; 34, a; 106, b; etc.

(2) Stob., Eclog. phys., i , p. 59.

théorie. L'intelligence, pour Anaxagore, se manifeste surtout dans la création d'êtres organisés et vivants ; elle est l'âme dans l'homme , la force végétative dans la plante. Gomment concevoir qu'elle ne so montre avec ce caractère de force vivante et organisatrice que sur un point de l'univers, elle qui remplit la nature? Anaxagore devait, au contraire , mettre partout la vie et l'organisation r c'est-à-dire l'intelligence ; il l'a étendue de la terre aux autres astres, de même qu'il l'avait étendue de l'homme aux animaux et aux plantes. L'unité de la nature n'est point sacrifiée pour cela ; car cette unité consiste surtout dans le rapport de chaque élément avec l'ensemble : il suffit donc , pour lever toute apparence de contradiction , d'admettre que cette autre terre est dans les mêmes conditions que la notre , distincte du tout , et pourtant unie à tout, caractérisée seulement par la prédominance de certains éléments. C'est ce qu'affirme Anaxagore : tout s'y passe comme chez nous ; les êtres y sont soumis, comme sur la terre, à la grande loi du dégagement et du mélange.

Il est plus difficile de concilier avec les vues générales sur l'intelligence l'opinion qu'on lui attribue d'un retour périodique dans les événements, et d'une destruction possible de l'univers. « Ceux qui admettent l'éternité de » l'organisation, dit Stobée (1), disent qu'il y a des pé- » riodes déterminées au bout desquelles se reproduisent » les mêmes événements. Anaxagore , Archélaiïs, Leu- » cippe , etc. , prétendent que le monde périra par le

(UEcl. phys., i, p. 41a

» feu ». Une idée analogue semble ressortir du passage où Diogène de Laërte (1 ) fait dire à Ànaxagore que la mer pourra couvrir les montagnes de Lampsaque, si le temps ne manque pas. Il aurait donc enseigné, d'une part, 1 éternité de l'organisation , et de l'autre , l'existence de désordres accidentels, indépendants du moteur unique ; car comment reconnaître dans ces retours périodiques, dans cette destruction locale , l'action croissante de l'intelligence ? Si l'assertion de Stobée est vraie, et la contradiction que nous avons signalée ne suffit point pour la faire rejeter , elle justifie , en apparence , le reproche que Platon adressait à Anaxagore de subtituer à l'intelligence des principes irrationels. Cependant ces désordres apparents n'étaient pas rapportés par lui au hasard , ou à des causes aveugles ; ils étaient déterminés par des loÎ6 physiques fixes et invariables, quoiqu'inconnues à l'homme. On peut les faire dépendre , par exemple , de Faction réciproque des homéoméries organisées, et du changement qui en résulte dans les rapports des différents êtres. Rien n'est stable dans le monde des homéoméries ; un mode de détermination se substitue sans cesse à un autre, et , dans les êtres particuliers , chaque élément prédomine tour à tour. Ce déplacement qui , sur la terre , constitue la vie et la mort , peut être admis aussi pour la terre dans son rapport avec l'ensemble. Elle se transformera alors, par l'action de l'eau (2) ou du feu (5) ,

(1) Diog. de Laërte , n , 10.

(2) Diog. de Laërte, 1. c.

(3) Stob., 1. o.

pour (tonner nuance à «ne organisation nouveHe. La destruction n'est don© qu'accidentelle , le désordre n'existe que relativement à la terre ; mais au point de vue absolu Tordre se perpétue , il se développe même an milieu de l'apparente destruction et des révolutions incessantes des êtres particuliers. C'est ainsi que sous nos yeux la vie naît de la mort ; le mouvement général de la nature emporte une à une les diverses générations , pour leur substituer des générations meilleures et assurer de plus en plus l'empire de l'intelligence.

La terre ne doit pas périr ; elle est fixée d'une manière . immuable au milieu de l'univers; elle y sera maintenue à jamais par l'éternité du mouvement (1) ; mats elle se transformera , comme tout le reste , sous l'action immédiate des corps extérieurs ; chacun des éléments pourra y prédominer tour à tour» Par là Ànaxagore se rattache à Heraclite , qui avait admis de perpétuelles alternatives dans l'action du feu , comme base de toutes les transformations naturelles. Il a également reproduit Ànaximèûe, en tirant la terre et la pierre de l'eau concrétée par le froid. En nn mot , toutes les fois qu'il se renferme dans l'explication des faits purement physiques ; sa doctrine est sans aucun retour direct à l'intelligence. Ii n'en est plus de même lorsqu'il aborde les phénomènes de la vie.

L'intelligence alors n'apparaît plus seulement au point de départ ; elle se reproduit dans toutes les manifestations particulières des êtres animés , et à tous les degrés de l'existence.

(1) Simplic, in Arist. cœlum , f. 91 , a et b.

astronomique. — ' Météorologie.

% nous resterait , pour bien connaître Anaxagore , à lé suivre pas à pas dans L'application des principes précédents à tous les problêmes de physique et d'astronomie qui étaient discutés de, son temps ; mais cette partie de sa doctrine , sur laquelle Aristote , Plutarque tl Stobée nous ont conservé de nombreux détails, n'esjt pas à proprement parler philosophique ; elle est loin, d'un autre côté , de présenter toujours un grand fond d'originalité. 11 nous suffira donc d'indiquer les principaux résultats auxquels il était parvenu,.

La terre , composée des éléments, les plus posants et les plus grossiers , occupe le centre ou la partie inférieure de l'univers (1). Elle est seule immobile au milieu du mouvement général de la nature , et cette immobilité tient à l'action du tourbillon qui l'enveloppe de toutes parts, et fait équilibre à sa pesanteur (2); Anaxagore donne encore de sa suspension au milieu de l'espace , une autre raison tirée de l'étendue de sa base et de la résistance de F air. La terre étant plane, ne peut diviser l'air sur lequel elle repose (5). Elle l'embrasse comme un cou-

Ci) Simpl. in Arist. cœlum, f. 124, a; 128, a; 91 , b.

(2) Simpl. in Arist. cœlum , f. 91 , b.

(3) Diog. Laëirt. , u, 8; Orig. philos. 8 ; Ari^t. de cœlo, h, 13; Simpl. in h. 1. f. 126, b, et 128, b; Themistius in Arist. cçclum, f. 35 , a.

vercle , et l'air ne pouvant s'échapper d'aucun côté , puisqu'il n'y a pas de vide , la soutient et l'empêche de tomber plus bas. Au commencement elle occupait une position symétrique relativement à l'ensemble des astres ; ils roulaient autour d'elle de telle sorte que l'étoile polaire fut toujours à son zénith ; mais après que le monde eut été organisé, et les animaux tirés de la terre • tout le système céleste se porta vers le sud (1) , afin d'établir la différence des climats , et de rendre les uns habitables et les autres inhabitables. Plutarque ajoute que ce mouvement fut produit probablement à dessein, vnb 7Tf>ovt«ç, ce qui semble indiquer une intervention directe de l'intelligence. Les mouvements de l'air, sur lequel là terre flotte suspendue , expliquent les tremblements qui l'agitent tout entière. L'air se porte en haut par sa nature ; mais, arrêté par la résistance de la masse solide qu'il ne peut diviser , il pénètre les vastes cavités dont la terre est remplie , et la balotte comme un navire au milieu de la tempête (2).

a La terre ne peut exister seule et sans mélange ; il * faut que l'eau , semblable à une sorte de colle, unisse » ses parties. Quant au feu, Anaxagore ne dit point qu'il » entre dans la substance de la terre; mais il est néces- »sairc pour la rendre visible (5) ». L'humidité remplit

(t) Plut. Plac. Phil., n, 8; Diog. Laért. , n, 9.

(2) Arist. Meteor., n, 7; Alex. Aphrod. in h, 1. f. 106, b; Plut, plac. phil., in, 15.

(3) Plotin. Enn. h, 1. 1 , de coelo.

tous les interstices, toutes les eavkés de la couche supérieure; elle a formé les lacs et les mers lorsque , sous l'influence du soleil , s'est opérée la séparation des éléments terreux et humides (1). La mer, par une continuelle évaporation , forme les nuages qui alimentent les fleuves et apportent à la terre les semences éthérées (2); elle répare ses pertes en recevant l'eau des fleuves gonflés par la pluie , ou entretenus par des sources souterraines (5).

Les astres sont des masses pierreuses formées dans l'éther lors de la première séparation des éléments, et entraînées dans les rapides révolutions du ciel. Leur poids les porte vers la terre ; quelques-uns d'entre eux y ont même, été précipités d'abord ; mais ils en ont été ensuite arrachés , et ils sont maintenus dans les espaces célestes par la rapidité du mouvement circulaire (4). Ceux qui sont placés dans les régions les plus chaudes s'enflamment par le contact de l'éther , deviennent lumineux et acquièrent une chaleur propre (S) ; ceux qui se meuvent dans des espaces glacés n'ont qu'une lumière d'emprunt , ou même en sont complètement dépourvus (6). Le ciel est tout rempli de pierres que la violence du mouvement empêche de tomber, mais qui cependant s'échappent quel-

(1) Orig. phil. 8; Plut. plac. phil. u, 16.

(2) Théophr. hist. plant, m, 1.

(3) Orig., 1. c.

(4) Simplic. in Arist. cœl., f. 91, a et b.

(5) Plat., leg. xn; Stob., Ecl. phys., i, p. 53.

(6) Orig., philos., v.

qucfois et se portent vers la terre (1)» L'espace contenu -entre la terre et la lune en renferme un grand nombre .; mais beaucoup sont invisibles , soit parce qu'elles -n'ont <pas de lumière propre , soit parce que leurs rayons sont «éclipsés par F éclat du soleil (3). La réunion d'un grand nombre de ces astres lumineux est la voie lactée : « Lors- » que le soleil passe sous la terre » il y a certains astres » qu'il n'éclaire pas; tous ceux qu'il éclaire sont invisi- » bits, oar sa lumière éclipse la leur ; mais ceux pour » lesquels la terre intercepte les rayons du soleil brillent » de leur propre éclat et forment la voie lactée (5). »

La nature du soleil ne le distingue pas des autres astires; Anaxagore l'appelle une pierre incandescente , pufyov $t0c*u/3ov (4) ; mais il en diffère par la chaleur et la lumière plus grande que lui communique le milieu dans lequel il se meut ; il est beaucoup plus grand que le Péloponèse (5) , et accomplit chaque jour une révolution complète autour de la terre (6). Son mouvemeat , comme celui de tous les astres, dépend de l'impulsion de l'étber, et a lieu de l'orient à l'occident (7) . Anaxagore n'avait que des notions fort incomplètes sur le mouvement apparent

(1) Diog. de Laërte , n , 12.

(2) Arist., météor., i , 8.

(3) Arist.; météor., i, 8; Gonf. Olymp., comm. in Arist. cœl., f. 15, S; Plut., plac. in , 1 ; Origen., phftos., 8.

(4) Xenoph., memorab., iv, 7; Suidas r — Anaxeg., etc.

(5) Plut., Çlac. Phil., n,21.

(6) Arist., Météor., i , 8.

(7) Plut., Plac. Philos., n, 16; Diog. Laèrt. , n, 12.

du soleil dans lecKptique; il disait, par exemple, qu'il produit les alternatives des saisons , le chaud et le froid , en se rapprochant ou en s'éloignant de la terre ; il rapportait à l'influence de l'air sa marche rétrograde à partir du tropique. En ^'avançant, le soleil chasse l'air devant lui et le condense ; mais arrivé au tropique du cancer, il est repoussé par la réaction de l'air et revient en arrière (1). La lune obéit aux mêmes influences; seulement son mouvement rétrograde vers le midi est plus rapide, parce qu'elle ne peut pas, comme le soleil, dilater l'air et triompher du froid qui le condense.

La lune est une terre comme la nôtre ; elle renferme des montagnes , des plaines , des vallées (2) , et reçoit comme nous sa lumière du soleil (3). Anaiagore lui attribue cependant une lumière propre, qui est rouge, et dont il constate l'existence dans les éclipses (4). Cette observation particulière atteste chez lui une étude sérieuse des mouvements lunaires, et justifie ce que dit Plutarque (5) de ses travaux sur les éclipses. La lumière dont il est ici question se distingue réellement de celle que la lune reçoit du soleil; elle n'est visible que dans les éclipses : seulement elle n'est pas propre à la lune ; elle n'est que la réflexion de la lumière terrestre. C'était probablement

(1) Stob., Ecl. Phys., i, 26; Plut., Placit. Phil., n, 23; Orig;, Philosoph , S.

(2) Diog. Laërt. , n , 8 ; Plut., Plac. Phil., n , 25.

(3) Plut., de facie in orbe Lunae; Orig., Phil., 8 , etc.

(4) Olympiod., in Météor. Arist., f. 15, b.

(5) Vie de Nicias, eh. 23.

pour expliquer ce phénomèn&particulier , ainsi que les apparences du disque lunaire , qu'Ànaxagore disait sa substance mélangée de terre et de feu , de lumière et d'obscurité (1). Il rapportait les éclipses du soleil à l'interposition de la lune entre le soleil et la terre , et celles de la lune à son immersion dans le cône d'ombre projeté derrière la terre ou d'autres corps opaques, lorsqu'ils s'interposent entre elle et le soleil.

Quant aux planètes, il n'avait déterminé ni leur nombre, ni les mouvements particuliers qui les distinguent des étoiles fixes; Platon s'étonnait déjà de son ignorance à cet égard : il les confondait même avec les comètes, et disait que ces dernières étaient la réunion accidentelle de plusieurs astres errants.

Cette théorie astronomique , quelqu'incomplète qu'elle soit , se distingue cependant par un remarquable caractère d'unité. Elle n'est qu'une application des principes posés par Anaxagore au début de son ouvrage. D'une part > unité de l'ensemble et action unique du moteur; de l'autre, diversité des phénomènes , rapportée à la différence des homéoméries ou des éléments. L'opposition fondamentale entre les homéoméries est celle de l'éther et de l'air, c'est, à-dire du chaud et du froid, du sec et de l'humide, et cette opposition se montre partout , dans le ciel comme sur la terre ; elle suffit à expliquer tous les mouvements particuliers qui se produisent au sein de l'ensemble. Une même impulsion anime toute la nature; mais, par suite

(1) Plut., Plàcit. Phil., n, 30; Stob., Ed. Phys., i, 27.

de cette impulsion, tes éléments séparés se $ont ^versement répartis dans le ciel; différents milieux se sont formés, et la diversité de ces milieux , les uns plus denses, les autres moins, les uns chauds , les' autres froids , explique les mouvements plus ou moins rapides des astres. Ici, comme partout, nous retrouvons la matière opposée à l'intelligence , se combinant avec elle , et concourant pour sa part aux. résultats généraux de l'organisation ; elle est l'élément de l'individualité dans la nature; c^est d'elle que vient toute diversité; c'est à elle qu'il faut s'adresser, par conséquent, pour .^voir l'explication de tons les faits particuliers. Le système physique et astronomique d'Anaxagore implique donc une sorte de dualité matérielle ; il associe le principe d'Heraclite et celui d'Anaximène; il se rapproche d'Empédocle, à cela près qu'au dessus des éléments contraires, il place une force intelligente qui ordonne et réunit.

Cette contrariété des principes, et en particulier du feu et de l'air, apparaît aussi dans l'explication des phénomènes météorologiques : les étoiles filantes ne sont que des étincelles tombées de l'éther , et qui viennent s'éteindre dans l'humidité de l'air (1)/ La lutte des deux éléments donne encore lieu à la foudre, aux vents, à la grêle : le tonnerre est produit par le mélange de l'éther enflammé et de l'air, du froid et du chaud ; l'éther se porte de haut en bas, et lorsqu'il rencontre l'air, le bruit du choc est le

(t) Plut., Plac. phil.,111, 2; Diog. Laërt., n, 9; Origen. Philos., 8.

tonnerre ; la lumière dont il brille au contact dés nuages est réclair ; de l'accumulation des principes ignés naît la foudre (1).

L'air , en se dilatant sous l'action du soleil , ou lorsque des corps incandescents se portent vers les pôles, donne naissance au vent (2). La grêle se forme sous l'influence de la chaleur, qui absorbe les vapeurs terrestres. « Cela d ne peut avoir lieu que l'été et dans les pays chauds ; car » il faut une grande chaleur pour élever les vapeurs vers » les régions les plus froides de l'atmosphère , où elles se » congèlent et se changent en grêle. » (5)

Des êlres organisés.

Dans tous les phénomènes précédents , l'intelligence n'agit qu'indirectement ; elle produit le premier mouvement du ciel ; puis les homéoméries séparées manifestent leurs propriétés et agissent en vertu des lois immuables de leur nature. Les animaux, au contraire, ainsi que les plantes , sont directement gouvernés par l'intelligence. Cette différence tient à ce qu'Anaxagore considérait les astres comme des êtres purement physiques , des agents

(1) Arist., météor., n, 9; plut., Plac. Phil., 3; Stob., Eclog. phys., i , 30; Senec, Quœst. nat., h, 19.

(2)Origen.,Philos.,8.

(3) Olympiod., comm. in Arist. meteor., f. 20, b.

matériels non animés. Une impulsion unique suffisait pour rendre compte de la régularité de leurs mouvements ; car cette régularité même écarte toute idée d'une intervention nouvelle. Les lois qui gouvernent l'homme et les animaux sont loin d'avoir la même fixité. Sur ce nouveau théâtre de la vie , Faction se diversifie dé mille manières ; la présence du moteur se révèle à chaque instant par des manifestations inattendues. Cette diversité d'apparences et d'action vient se résoudre pour nous dans la conception d'agents secondaires intelligents, doués d'une force propre , et jusqu'à un certain point indépendants ; mais les rapports entre ces causes subordonnées et la cause première sont si nombreux et si étroits, il est si difficile, même pour une philosophie plus avancée, d'établir exactement le départ entre les deux ordres de faits, qu'on ne peut s'étonner de voir Anaxagore franchir la limite et identifier ce que ses successeurs auront tant de peine à distinguer. Pour lui, tout s'explique par une action plus immédiate de l'intelligence universelle. Il met Dieu dans l'homme ; il le met dans la plante , partout enfin où apparaît l'organisation et la vie, même au plus bas degré de l'échelle des êtres.

Mats si l'intelligence intervient directement dans la production des êtres organisés, la matière y joue aussi son rôle : il y a composition et décomposition , action et réaction des homéoméries. Elles concourent à la génération de l'homme et des animaux. Quelle est la limite de cette action? Où s'arrête la sphère de l'intelligence, où commence celle de la matière ? Il est difficile de le dire. On est obligé de se demander sans cesse si la vie dépend

132 — du mouvement universel ou d une influence plus particulière du moteur intelligent ; si elle doit être rattachée à une force interne ou externe. La seule chose certaine , c'est qu'Anaxagore considère la vie, et surtout la con* naissance , comme résultant d'une manifestation plus immédiate de l'intelligence dans certains êtres; mais il ne parait pas s'être inquiété beaucoup de fixer avec exactitude la nature de l'âme et les conditions de la vie.

Il n'est pas impossible cependant de déterminer avec plus de précision les rapports des deux substances , en se réglant sur l'ensemble du système d'Anaxagore. Dans la production du mouvement originel , l'intelligence se distinguait des homéoméries ; mais en même temps elle était limitée par leur imperfection; elle trouvait un obstacle à la réalisation de l'ordre dans les propriétés que le mouvement avait manifestées en elles; libre de toute passivité par sa nature, elle subissait néanmoins, dans certaines limites, l'action de la matière ; elle était l'âme d'un corps imparfait et rebelle à sa puissance. Telle est, dans une sphère inférieure, l'idée qu'Anaxagore se forme de l'âme humaine et du principe vital dans les animaux ; dans les êtres finis, comme dans l'infinité de l'ensemble , l'intelligence se distingue de la matière organisée; cette matière a ses lois, elle agit physiquement, s'agrège et se désunit, vit et meurt , veille et sommeille sans que l'intelligence en soit affectée; celle-éi reste toujours elle-même, c'est-à* dire l'intelligence infinie et indépendante : seulement elle se manifeste plus ou moins selon la perfection de l'instrument qu'elle a sous sa main.

Le rôle actif des homéoméries apparaît surtout dans

la formation et la reproduction des êtres ; la nutrition et la végétation , la respiration, tous les phénomènes, en un mot, qui constituent la vie matérielle et organique , $vxw, peuvent leur être rapportés.

Les animaux et les plantes ont été produits d'abord par des germes élhérés (1) qui , apportés sut* la terre par les nuages, s'y sont développés sous l'influence de l'humidité et de la chaleur. Euripide attribue cette formation première à l'union du ciel et de la terre , ce qui s'accorde avec le témoignage de Théophraste. Plus tard, les animaux se sont reproduits eux-mêmes d'après les lois qui avaient présidé à leur naissance, c'est-à-dire an moyen de germes fécondés par la chaleur et l'humidité. Le mâle fournit la semence; la femelle la développe et ^ui donne l'aliment. (2)

Àristote fait dire à Ânaxagore que le soleil est le père des plantes et que la terre en est 1 a mère (5) , et il explique dans un autre passage le rôlç de la terre , en disant qu'elle fournit aux plantes l'humidité dont elles ont besoin. (4) L'air aussi est nécessaire pour la production et la conservation des animaux. (3) Tous les éléments concourent donc à la génération , mais non pas au même titre. Dans le feu est la source de la yie. C'est là ce qu'exprime l'in-

(1) Théophr., hist. plant, ni , 1; Irenœus , contra hceres., h, 14.

(2) Théophr. 1. c.

(3) De plant. 1 , 2.

(4) De respirât, c. 2.

(5) De respir. c. 2 ; Midi. Eph. in h. 1. f. 164, b.

fluence de l'étber, du ciel et du soleil. L'air conserve et développe la force vitale; il en est la condition nécessaire. C'est pour cela qu'Anaxagore attribue la respiration à tous les êtres animés , même aux poissons et aux plantes (1). L'eau renferme les éléments matériels qui, dans la végétation, se séparent et deviennent bois, feuillages ou fruits. Une nouvelle séparation a lieu dans la nutrition, et le pain ou les fruits produisent des os , du sang et de la chair. Quant à la terre , elle n'est guère que le réceptacle des plantes et des animaux , et ne paraît pas concourir directement à leur production. On voit par là . que les éléments agissent d'autant moins qu'ils sont plus grossiers ; après le feu , le rôle principal appartient à l'air ; la terre et l'eau sont subordonnés aux deux autres principes.

Les phénomènes de la vie organique étant ainsi rappor. tés aux diverses combinaisons des éléments matériels, l'action de l'intelligence se trouve circonscrite dans la sphère des faits intellectuels*: elle produit la sensation et la connaissance ; et dès lors elle ne doit apparaître que dans les êtres doués de facultés cognitives et affectives. Anaxagore dit en effet que l'intelligence n'existe que dans certains êtres ; s*™ ol<w x«î voOç im (2) , et s'il la place dans les plantes , c'est qu'il leur attribue la connaissance et l'intelligence (5). Il va plus loin même ,

(1) Arist. de respir. c. 2; de plantis i, 2.

(2) Anax. ap. Simpl. in phys. Arist. f. 35, a.

(3) Arist. de plant, t, 1.

et recourait en «Iles tous les caractères qui distinguent les êtres animés et intelligents. « Elles ont des facultés » affectives; elles sentent, jouissent et souffrent; elles *>sont animées enfin.... comme le prouvent la chute des » feuilles et la végétation (1). » Une même intelligence est répandue dans tous les êtres vivants ; car l'intelligence n'est pas multiple ; « elle est partout semblable à elle- » même (2), identique dans tous les animaux, grands et a petits (S). »

D'où peuvent donc venir les difféi i eoces entre les animaux et les plantes; à quoi tient l'individualité qu'Ana<xagore ne supprime pas? Ce n'est pas à l'intelligence qui est partant la même, mais bien à la partie matérielle, à l'enveloppe de l'esprit, aux organes qui limitent son action. C'est le plus ou le moins de perfection de l'organisme qui établît les différences fondamentales entre les diverses classes d'êtres organisés. L'animtl l'emporte sur la plante, parée que son corps est plus parfait ; l'homme s'élève au-dessus des animaux et les asservit à ses besoins , parce qu'A a des marna (4) , c'est-à-dire une organisation plus complète qae la leur. Ce n'est pas à dire que linteUigenoe soit un résultat de rorgaoàsme ; elle en est indépendante; m^is elle ne peut s'exercer dans tel être. déterminé qu'à certaines conditions physiques ; libre

(1) Arist. 1. c.

(2) Anax. ap. Simpl. in Phys. Arist. f. 33, b. (S) Skftplk. 4, c. ; Arist. de anim* ^2.

(4) Arist. de partit), anim. iv, 10 f

en elle-même, elle est limitée par la matière à laquelle elle est associée.

La correspondance admise par Anaxagore entre tontes les intelligences particulières , et leur rapport avec l'intelligence suprême , n'entraîne pas pour lui l'identité absolue de tous les êtres ; mais elle tend du moins à affaiblir l'individualité des agents secondaires. De même que dans le inonde matériel les objets ne sont pas parfaitement distingués, tout étant dans tout, de même aussi toute intelligence dépend de l'intelligence infinie; l'existence d'un être spirituel n'est que la prédominance de l'âme universelle dans tel corps particulier, et cette prédominance dépend bien moins de l'intelligence elle-même, qui est identique dans tous les animaux , que des organes au milieu desquels elle habite. Ce qui constitue l'homme individuel, c'est surtout l'organisme. Anaxagore va jusqu'à dire que dans la connaissance sensible , la vivacité et Tétendue de la perception dépendent de la grandeur des organes (i).

Cette manière de concevoir les intelligences finies , comme des manifestations particulières et locales de l'esprit infini , devait conduire Anaxagore à donner à l'âme de l'homme fel de l'animal tous les attributs de l'âme universelle de la nature. De même que l'intelligence ne se mélange pas avec les homéoméries , l'àme habite le corps sans se mêler à lui; elle vient à lui du dehors, elle l'abandonne , et la mort n'est que la séparation des deux sub-

(1) Theophr., de sensu.

stances , quelque temps unies , mais no» confondue» (1). Même quand elle est étroitement unie aux organes corpo* rels, l'intelligence est indépendante et à l'abri de toute passivité; le sommeil du corps lui laisse son activité et sot énergie ; «r car le sommeil n'est que l'affaissement de l'é- » nergie corporelle : le corps seul est passif; l'âme ne » l'est pas (2). » Elle continue à vivre de sa vie propre > c'est-à-dire à penser et à connaître. Il ne paraît pas qu'A*naxagore ait cherché à approfondir davantage les rapports de famé et du corps; Âsclepius assure même qu'il n'avait pas traité en particulier des êtres incorporels (5); mais il est facile de se faire une idée de ces rapports, d'après un passage d'Aristote , qui dit a qu'il se servait de l'intelligence universelle et de l'âme comme d'une seule et même nature (4). » Il y a entre l'âme et le corps la même relation qu'entre l'intelligence et les homéoméries*

Nous sommes conduits par là à distinguer dams les êtres organisés, et en particulier dans l'homme, deux âubstances différentes, l'àme et le corps, l'une essentiellement active, l'autre subordonnée , il est vrai, mais se développant d'après ses propres lois , sous la direction de ht

(1) Plut, de Placît. phil. 1. v, 25.

(2) Plut., 1. c— Cette indépendance de l'âme et du corps n'est attestée que par Plutarque, guide assez peu sûr dans les matières philosophiques; mais si cette opinion n'a pas été formellement énoncée par Anaxagore, elle ressort naturellement de sa doctrine sur la nature de l'intelligence et des homéoméries.

(3) Asclep., comm. in Arist. Met., libr. i.

(4) Arist., de anim., i , 2.

première. Go dcwUe développement constitue la vie de l'âme et la vie du corps, qu'AnpxagQre distinguait an moins implicitement, lorsqu'il 'attribuait au corps le soin. Bttil, l'affaiblissement, la passivité, tandis qu'il donnait à l'iitteUftge&ce une énergie éternelle; on pourrait même dire à la rigueur qu'il avait admis deux espèces d'âmes, l'âme corporelle et l'âme intellectuelle, et c'est là probablement ce qui Ai a fait attribuer par Plutarque (1) et Stobée (9) la doctrine d'une àme matérielle et aériforme. Cette assertion, en tant qu'elle s'applique à l'intelligence, est démentie formellement par tout le système d'Auaxagpre ; mais ai l'on so^gp qu'à l'exemple, d'Ànpixwène , il avait considéré l'air cqmme la condition de la vie (5)* qu'il avait attribué ta respiration & tous les êtres qu'il considér ait Qo#ûwe intelligents , le* hommes „ les animaux et les plantes , on comprendra aisénjent que Plutarque et Stobée t qui ne se recommandent pas toujours par une grande exactitude, se soient trompés sur le sens précis de sa doctrine. L'air est nécessaire à la vie du corps; mais par cela seul qu'il est matériel , et renferme toutes les homéoméries, il n'entre pour rien dans la nature et l'essence de l'âme.

(1) Plut., plac. Phil., jv, 3.

(2) Stob., Ecï. phys., i.

(3) Àrist., de respir., e. 2.

Digitftedby Li(

Théorie de la eoDDaissaace.

Avant Anaxagore le problême de la connaissance avait • déjà été agité par les philosophes grecs, et avait reçu des solutions diverses; Parinénide , Empédocle» Heraclite et Âlcméon s'en étaient occupés ; et , les uns prenant pour règle unique l'expérience des sens , les autres opposant aux sens une faculté supérieure , tous avaieht abouti égft* Iement à contester la légitimité de la connafesaoce s*d* sible. Anaxagore qui, plus qu'fttfcan dé ses pf édéces» seurs , s'était attaché à l'étude de l'homme, ne pouvait manquer de reprendre à son tottr cette question devenue vulgaire dans là philosophie , selon l'expression de Théo? phraste (1) , et de la traiter au point de vue.de son sjbtème. Platon nous apprend, en eftet , qu'il avait Ion* guement disserté « sur la nature de la connaissance et » de l'ignorance (2) ». Gicéron et Seitus Eippiricn&noui ont transmis la solution qu'il donnait au problème lagi* que; enfin un fragment oteThéoptoa^^QU&fr H- pénétrer au centre même de la théorie de la^on^ais^piqce.

Cette théorie est une ( application rigoureuse de ses idées sur la nature des homéôinéries; elle nous- «entre ^ sous un nouveau jour ; l'harmonie el l'unité qu« nous

(1) Theoph. de sensu, § 27,

(2) Phœd., p, 270. èm yufftv voû ts xeti, àyoiciç.

avons déjà signalées entre les diverses parties de sa théologie et de sa cosmogonie. Ce qu'il a dit du monde et de sa composition, il le dit de l'homme et de ses organes : le corps humain est composé d'une infinité de particules ; il est un assemblage de tous les corps , un abrégé du monde, en ce sens qu'il n'y a dans l'univers aucun élément qui ne soit en lui. C'est en tant qu'il ré* sume toutes choses» qu'il peut tout sentir» tout percevoir (1); et non seulement les germes matériels en nom* bre infini entrent dans la composition des organes,, nais ils y sont avec toutes leurs propriétés opposées ; la nature de chacune des parties du corps n'est que la prédominance de telle qualité, de telle homéomérie. Avec une pareille base, il est aisé de prévoir que la doctrine de la connaissance ne s'élèvera guère au-dessus de la perception sensible. IL implique, en effet, que ce même . philosophe , à qui Platon et Âristote reprochent si souvent de s'étire absorbé tout entier dans l'étude des phénomènes matériel*, ait vu dans l'homme autre chose que les facultés qui le mettent en relation avec les objets extérieurs.

Dans le monde jAiysique toofce action d'un objet suc un autre , toute production de mouvement, suppose un contact ; cette loi ne. souffre point d'exception; elle s'étend sans restriction ans rapports de l'homme avec ce qui l'environne. Les philosophes anciens» avant comme après Anaxagore , sont unanimes à cet égard ; mais ce

(1) Théophr. cfe fctttstt;^ *7.

point admis, ils se divisent aussitôt. « Tous les systèmes » sur la perception sensible (1) , quelque nombreux » qu'ils soient , peuvent se ramener à deux : les uns di- » sent que le semblable est connu par le semblable , lçs » autres par le contraire; par le semblable, selon Par- » ménide ,Empédocle et Platon ; par le contraire , d'après » Ânaxagore et Heraclite. Les premiers s'appuient sur » ce que la plupart des choses sont perçues en vertu de » leur similitude , et qu'il est dans l'essence des êtres » sensibles de connaître les objets de même nature » qu'eux. Us ajoutent que la perception s'accomplit au d moyen de l'émission , et que le semblable se porte vers

# le semblable. Ce qui a déterminé les autres à embras- » ser l'opinion opposée , c'est qu'ils supposent que la » sensation résulte d'une modification organique, et que » le même n'agit point sur le même , tandis qu'il y a ac- « tioQ du contraire sur le contraire. Ils invoquent en

* particulier ce qui a lieu dans l'exercice du tact;

(4) Théophr. mpl ode&ntiuç 9 § 1 , ed Schneider.

Hepi $ où(iQri<Tt(ùç ai piv noXXoù xoct xadoXou $o£ac 6*uo siaiv. Oi ysv 7«/9 tw ôpota iracoOo'tv , ai 8k tû svavTtc*. Uapptvtànç f*iv xac II>«twv xat Ept7re$ox^( Ta opota». Oi ai nepl ÀiaÇayooav x«i Hp«yùsirov , tw ïvavréw. To $« rredavàv e^ajSov, oé fxèv, oti tôv aXXwv t* Ta TrXttora ta ô/xotÔTijTi 0£6>jD8irfti 9 xat oti o-àptyvTOv io-t* ir&at toTç Çwocç Ta 0TV77ev« yvw^i'Çttv ■• «té & wç to piv acff#avfo > 6at txî «trop poix ycvrcat * tô Se opoeov ^s/errai wooç to ojjlocov. Oi 6*s t^v «tffdflffcv uTroXap/SflévovTSç sv àXkotùxm ytveoOat, xaè to ftiv o/aoiov àirafâf ùiro tov «p.oîow, to Si ivavTt'ov 7ra0quxov, toutw KpO(ré6e<7Kv TQv yvctpov. Epa/>Tu/>oûv 5$ avrot xat to tts/jî tiîv àytfv aWpPacvoy*

» car ce qui est chaud on froid àTégal du corps ne pro- » duit aucune sensation. Telles sont les opinions sur la » connaissance sensible en général. Quant aux diverses » espèces de sensations, ils n'en traitent guère en parer ticulier, à l'exception cependant d'Empédocle, qui » s'efforce de ramener chacune d'elles à l'action du sem- » blable sur le semblable »

« Anaxagore (1) prétend que la sensation résulte de d l'action des contraires, le semblable, selon lui, ne » pouvant agir sur le semblable. Il essaie même d'ap- » pliquer celle doctrine à toutes les sensations , une à » une. La vision, dit-il , s'opère au moyen d'une image » qui vient se peindre dans la prunelle; mais un objet » ne produit pas d'image sur un autre de même couleur; » il faut qu'ils diffèrent. Pour la plupart des animaux, » la couleur des objets diffère de celle de la prunelle » pendant le jour, pour d'autres la nuit, et ceux-là » voient dans les ténèbres. Mais, en général, la nuit est » pkrôt de la couleur des. yeux , et si la vision a lieu le

to yôcp opoivç rii a*pxi fcp/xov fi tyjyjphv ( ph ) woiifv ataOnviv. &ocôolov pcv ovv mpi «teôïjo'swç aurai nocf aâtôovTeu ô^ôÇau. JJ&pi sxotatdç $è twv xaxà itépoç oé piv aXkoi a^eflèv à7roX5iVouo'tv * E/attsSoxknç èè irscpRTact xaè t«ût«ç àvâyeiv sic twv ôpoionjTa,

Id. § 27. ÀvaÇayôpaç fàyfotaBca ph (t»}v ciït?$n<Ttv) toîç syoev* riotç. ïô y&p ôftoîov ànaôèç vtro tov Ofxoiou * xaô cxaarirv fié 5ia- TrscjORToce Siorf t0fmv. 'Ojoâv /xiv yàp ta «f*^««c tâç xooqc * ovx î/i«yfttv6'rdoci 8è «Jç to éii6%pôvv , «XX riç to dtayooov* xaè Toîç f*iv 7to)h >ott f«0 îî/*«p«v , évîocç Bi vvxtwo slvatt to «XXogpouv* dcoÇvojirtcv

— ik% —

» jour , c'est que la lumière concourt à la production de

» l'image , et qu'une couleur prédominante forme une

» image plus vite swr la eooleur opposée, le blanc sur

» le noir , ce qui est fortement coloré sur ce qui l'est

» faiblement. H en est de même dans les perceptions du

» tact et du goût : ce qui est cba*d ou froid à l'égal du

» ooïps ne produit ni chaud ni froid au contact ; nous

» ne connaissons pas non plus le doux et l'amer parleurs

» semblables ; mais bien le froid par le chaud, le fade

» par le salé > le doux par l'amer , et cela eji vertu de la

» prédominance de chapitre de ces qualités par rapport

» à l'état de nos orgaoe^; car il y a de tout en nous. De

» même encore pour 1 odorat et pour l'ouïe : l'air que

» nous respirons sert de véhicule à l'odeur; le son pé-

» nèlre jusqu'au cerveau , où il est reçu dans la concavité

« de la boite osseuse.

» Du reste toute sensation est accompagnée de dou-

as. A7rÀwff $*tï}v vvxt« fxâXXov of*ô^/3«v efoiUToïç fyOoàpoîç. Éjx- ©aiveaflae Se psO nfASoav , oti tô ywç «rwairtov tHç èmyâveùiç ' tj}v 9è xpfav rifar 7tp«*w**v p&}XovsLç xév hàpax fpffluvfafiai» mIç (to àffôevèç tô layruphi ). Tôv avrhm ô*i rpôirov xoù t>Jv àfov xaî tàv yeûctv x/>iv*êv. ' To yàp o^totwç Beppbv xal ^«X/dôv > °^ T * 0«pf*«*vscv oî>T£ ^u%£tv ir'kn'JiiKov. Ov&s $1} to yXwxu xai tô oÇw ô*t aurwv yywjOt'Çetv , èiïXà tô /xèv ôeppô tô ^v^pôv , tô Si àtyu/oû tô Trorcpov , tô Se 6Çeê to y>uxv , xerrà rhv etàfi+tv Ttiv txecffToV 7r«vr« yàp »u- 7roép^gtv earTèv ev ifytfv. 'û^op&twç #è xat ôffftDarfvfffôat xai àxovetv , tô uâv &a« Tjî àv«7rvo^ , to Si tô &txvf?4 > 6ac tôv ^oqpov *Xpt T0 ^ ê^xe? â>ov • tô yàp itepu%pv offroOv J»*t xo&ov , «k ô «pwwrtuv tôv $o$>ov. S.it«(rav $ «To-ôijotv fxrr* Xwrvç* ôntp a* &£tt£v àxotaufov

— ikà — » leur , ce qui parait être une conséquence naturelle du » principe admis par Ànaxagore ; car tout ce qui est dis- » semblable produit au contact une impression doulou- « reuse. Gela se remarque surtout lorsque la sensation » est long-temps prolongée , ou que les qualités senties » sont trop prédominantes ; ainsi les couleurs trop vives » et les sons éclatants nous affectent péniblement , et » nous ne pouvons long-temps les supporter.

» Ànaxagore ajoute que les animaux les plus grands » sentent davantage ; et, en général, que la sensation est » proportionnée à la dimension des organes. Tous ceux » qui ont les yeux grands, purs et brillants, perçoivent » à une grande distance et de vastes étendues. Le conj» traire a lieu pour ceux qui les ont petits. Il en est de » même pour l'ouïe : les grands anitnaux entendent les » sons forts et éloignés; ceux qui sont plus faibles leur o échappent. Les petits perçoivent les sons faibles et » rapprochés. De même enfin pour l'odorat : l'air léger » a plus d'odeur ; car il devient odorant par la chaleur » et la dilatation Les grands animaux aspirent en même

uvoti -rij vKoOàost' ttôv yàp tô àvépotov , àirrâpsvûv , ttqvov icapé- X«i, $av«f ôv ôi tout» t& re tov xpôvov (vulgo v7rvov) n^Qu xat T>j t&v afa&orâv imtpfiùri * t« rc yotp lojnzpà. xpûpaTK xat TQÙÇ vmpPoù.'kmTKÇ $6fovf lùmiv f protêt v , xai ou 7roXvv %pi v 9 v àùvao-- 6ai tocç aùrotç éirtpcvMv. AiVôvrtxwrepa $t toc ,f*etÇû> Çwa, xat «w>ûç etvat xara rô fUyeroç ttqv eua0rî<Jtv* oaa pèv yce^ ^e^à^ouc xaî xaôapovç xai Xaprpoùç èydaXpiovç fi^ei, f*eyâXa Te xat wô/fy'w- 0tv opâv oa* âè ptxjooùf , èvavTtuç. Ôpotwf & xat ini rHç àxoqç*

» temps l'air léger et le dense , les petits seulement Pair o léger ; c'est pourquoi les grands sentent davantage , » car l'odeur est mieux perçue de près que de loin , étant » plus épaisse ; en se dilatant, elle s'affaiblit. En un mot, p les grands animaux ne sentemt pas f air léger , et les » petits l'air dense. Cette théorie de la perception par » les contraires est assez plausible, comme nous l'avons » dît; car toute modification paraît veriir non pas des » semblables, mais des contraires. Toutefois ce qu'il fau-~ » drait prouver, c'est que sentir c'est être modifié. . . .

» Anaxagore reproduit donc une doctrine déjà ancienne, » à oela près qu'il étudie chacun des sens , et , pour la vue en particulier , donne les causes de la sensation ; mais il » n'explique pas les perceptions plus corporelles et plus

t« pèv yàp peyoïkoi râv psyCcXwv x«i twv it6ppt*$$v àxovsev , zoc & sXccttw Xavôâvstv * t« $i pix/ooc twv fttx/)wv xac twv èyyvç. Keù èni tafa wTff pàeixùÇ opaunç* oÇetv piv y*p p&XXev tov Xwttqv àipx* QsppgtvojAfvov pèv yap xaî pavoàpsvov orÇttv * «v«irvc«v $i t« jxcv piya

fôov £p* TÛ f£«Y$ XOU TO 4TUXVOV IXxStV TO Is fAtXj»OV «VTO TÔ fA«-

vov* dcjfrxat Ta ptyakot piXkov «tffdavsfflar xat yào tijv odfjwjv ty^ç «Ivat pâXXov 3 woppû, St« ro *ruxvoT«joav iîvai' OTwfovvvpivflv 5s «urôfvq. S%£$ov & , «ç c tVsîy , otix afotiaveo^ae t« ptèv fxeyâXa t?Jç

tarrifr àépoç , t« dé juux/mc tqç irvxvvfc *

Av«Ç«yo/a«ç f*sv oîv, «to-xif sXb;£0«> *«vï»v t*v& tkutïiv xeù wa- Xpuàv 5oÇav àvocfépu' wMv Miov tire ira<xaiç Xîysi tcwç ©ùtrGijqreort., Twtt jmXtffTflt fwi tt> ctyet , àcoTt tô jaiy ato-fcvâfjtcvov io~Ttv , où &Atî ai tàv a»|t«T4x»T«T«c «waâifattç.

s Quant aux objets sensibles (1), à leurs qualités, à » leur nature • ces philosophes ne s'en inquiètent pas. Us ». disent seulement, à propos des qualités qui tombent » sous le tact, par exemple, de la pesanteur > de la lé- » gèreté, de la chaleur et du froid, que ce qui est léger » et subtil est chaud , que le dense et l'épais sont froids. «r — Tels sont, pour Ànaxagore , les caractères distinctifs » de l'air et de l'éther. — Ils expliquent aussi la pesanjd teur et la légèreté par le dense et le subtil, auxquels ils » attribuent des mouvements opposés ; l'un se porte en » haut et Vautre en bas. Us ajoutent enfin que le son est » produit par l'agitation de l'air, et que l'odetir est une » émanation. Empédocle cependant parle aussi des coud leurs , et rapporte le blanc au feu , le noir à l'eau. Les x) autres disent seulement que le blanc et le noir sont les d principes de toutes les couleurs, et que les autres pro- » viennent de leur mélange. Anaxagore s'est borné à cette » explication générale. »

Id. § 59. Uepi §è tûv aieOnTûv , ziç ij yûatç xod notov exaorov éotiv, ot jutèv SXkot Tvapoàèiitavatv. Twv jxèv yàp vtro tjjv àywv irepi ffacéoç, xat xovyov , xat dcppoO , xat foxpoîs Xsyouatv, otov orc tô piv //.avôv xoct Xs7ttov Qtpphv, tô Bi ffuxvov x«t 7r«^ù yftv%p6v. Ùensp AvaÇayôpaç B cou pu tôv àépa xat tov alBipoc. S^eflov Se xat to jSapù xat to xoûyov. toÎç avTofç , xat stc Tatf avw xat xàrw yopctïç 9 xat

TTpOÇ TOWTOtÇ 7TÊ^Î T6 (J>WVWV, OTt XtVQfflÇ TOV à*/»OÇ , Xat TTB/Jt 0(Tp5ç ,

Ôti ànoppori rtç, EftfrrôoxXig; Si xai tt^dî tôv ^/)û>/x«twv , xat oti to ftIV XSVXOV TOÛ 7TUjDOÇ , to & f«Xav toO u5«toç. Oi & aX^Ol TOCVTOV fAOVOV OT* TÔ T« X«UXOV X«t TO ftf'XaV à/»X«t > T * $* *^* fttyVUjXfiVMV

ytveTat tovtwv. Ka< yà/î Avajayô/9aç àwXôf «jduxj mpi avTÔv.

Ce fragment de Théophraste renferme à peu près tout ce que nous pouvons savoir sur cette partie de la doctrine d' Anaxagore. On peut y joindre cependant deux citations d'Aristote et de Plutarque sur la perception des sons. Selon Plutarque (1), « Anaxagore disait que la voix est » produite par le souffle , qui tombe sur l'air solide et » qui , répercuté par lui , est porté aux oreilles. Il expli- » quait 1 écho de la même manière. » Aristote confirme aussi le récit de Théophraste sur la transmission du son par l'intermédiaire de l'air. « Pourquoi , dit-il (2), le son » se propage-t-il plus facilement la nuit que le jour ? » Est-ce , comme l'affirme Anaxagore , parce que pen- » dant le jour l'air vibre et bruit , agité par le soleil , tan- » dis que la nuit il est tranquille , quand la chaleur a » cessé? »

Nous ne nous arrêterons pas à faire ressortir avec Théophraste les vices nombreux de cette théorie ; il est assez évident que , comme explication de la connaissance sensible, elle est fort imparfaite ; mais comme étude sur les circonstances physiologiques qui précèdent la sensation , elle a une assez grande valeur; elle est certainement supérieure à la doctrine opposée, qui part de l'influence du semblable sur le semblable. Il est cependant une question sur laquelle Théophraste ne s'explique pas , et qu'il serait important de résoudre. Anaxagore a-t-il confondu l'impression organique avec la sensation , la sensation

(1) Plut. Placit. phil., iv, 19.

(2) Arist. probl. xi, 33.

— U8 — elle-même arec la connaissance? Sur le premier point, la réponse est facile ; il «st bien vrai que «'est l'organe qui est affecte , que c'est le corps qui est modifié par la prédominance des qualités extérieures ; mais Anaxagore distingue ici la cause et l'effet ; il dit que la sensation s' accomplit à propos de la modification , fo à>- XotoMm (1) ; mais non qu'elle est là modification ellemême. L'émotion suppose un changement dans l'organisme, une transformation , et cette transformation éveille la sensibilité : elle est la cause , la sensation est ï effet.

Ânaxagore paraît avoir entrevu aussi la distinction de la sensation et delà connaissance. La passivité du corps, opposée à l'activité de l'âme, prouve qu'il avait attribué à cette dernière un développement propre , une énergie pensante et intelligente. Il distingue positivement l'émotion de la connaissance sensible , lorsqu'à dit que celle-ci •est toujours accompagné* de douleur. Le départ des deux phénomènes avait déjà été fait avant lui par Alcméon, dont il a reproduit les vues sur la connaissance sensible. On ne saurait donc admettre qu'il soit revenu en arrière et ait confondu de nouveau ce qui avait été démêlé dans une doctrine beaucoup plus imparfaite que la sienne. D après Théophraste (2), « Alcméon disait que l'homme » diffère des autres animaux -en ce que seul il réfléchit, » tandis que ceux-ci sentent et ne réfléchissent pas. Il dis- » tmguait doue sentir eft réfléchir. » Peut-être l'opposition

(1) Theoph. de sensu, § i.

(2) De sensu, §26.

— U9 — établie par Ànaxagore entre le *©y«ç ntp-piTixôç (1) qu'il attribue aux animaux, et le vovc TroftjTowç qu'U réserve à l'homme seul , n'a-t-elle pas d'autre scm*

Ce qui distingue la doctrine de la connaissance, chez Anaxagore > de tous les systèmes antérieurs , c'est qu'elle s'appuie sur l'hypothèse du mélange et la détermination imparfaite des êtres. Pour lui percevoir un objet , ce n'est pas le connaître tel qu'il est et avec toutes ses qualités; car la plupart de ces qualités sont voilées et confuses ; la perception n'embrasse même pas d'une marner e absolue les qualités qui prédominent; elle ne saisit qu'une différence, un rapport, celui de l'objet extérieur à l'organe. Cette manière d'envisager la sensation entraîne aisément des conséquences sceptiques; car, d'une part, si les objets sensibles ne sont pas absolument déterminés, mais se distinguent seulement par la prédominance du chaud et du froid, du doux et de l'amer, beaucoup de qualités que 1^ raison conçoit exister en eux , n'arrivent pas à se faire jour , et l'impuissance des sens est manifeste. D'un autre côté rien ne prouve que la nature des organes soit la même chez tous les individus , que le chaud et le froid, le blanc et le noir y entrent dans les mêmes proportions; Anaxagore admet même le contraire , lorsqu'il dit que la perception est proportionnée à la grandeur des organes , et qu'elle varie selon la couleur des yeux (2) ou la chaleur des mains. Il était difficile , d'après cela, quTT ao

(l)Plut.Plac. Phil., v,20.

(2) Théoph. de sensu, I. c.

cordât aux sens une confiance sans bornes et qu'il ne laissât pas échapper quelques plaintes sur leur faiblesse et leur imperfection.

Mais a-t-il été jusqu'à nier absolument la valeur de leurs données; a-t-il affirmé sans restriction qu'il n'y a pas de vérité (1), que tout est faux (2), qu'il n'y a ni bien ni mal ? On peut le contester à bon droit , malgré les assertions d'Aristote , de Sextus Empiricus et de Gicéron. Car les propositions prétendues sceptiques invoquées contre lui, sont loin d'avoir dans ses ouvrages toute la portée qu'on leur attribue.

Sextus Empiricus donne une double preuve du Scepticisme d' Anaxagore, relativement à l'autorité des sens. « Le plus illustre (3) des physiciens, Anaxagore, accuse » les sens d'impuissance et prétend que leur faiblesse nous » empêche de discerner le vrai ; il prouve leur infidélité » par le changement insensible des couleurs. Si l'on prend » deux liquides, dit-il, et qu'on verse l'un dans l'autre, » goutte à goutte , la vue ne pourra pas discerner les chand gements successifs de couleur. » Et dans un autre passage : (4) « Nous opposons la conception à l'apparence , » comme Anaxagore à cette proposition , la neige est blan- » che , en opposait une autre , la neige est de Veau conge- » lée ; l'eau est noire , la neigne est donc noire. »

(1) Arist. met. iv, 4.

(2) Id. iv , 7.

(3) Àdv. mathem., 1. vit.

(4)Hyp. Pyrrh., i,3.

Cicéron va plus loin encore (1) ; selon lui , « non seule- » ment Ânaxagore niait que la neige fût blanche , mais » sachant que l'eau, dont elle est une congélation, est » noire , il disait qu'elle ne lui paraissait pas même blani>che. » Ailleurs il compare Anaxagore à Arcesilas (2) : « La lutte instituée par Arcesilas contre Zenon n'avait * pas pour principe une sotte obstination ou le désir de » triompher d'un adversaire ; elle procédait de cette ob- » scurité des choses qui déjà auparavant avait amené So- » crate à l'aveu de son impuissance, et avant Socrate, » Anaxagore, Empédocle, Démocrite, presque tous les » anciens. Ils disaient qu'il n'y a pas de connaissance , pas o de perception ni de science certaine ; que les sens sont » faibles, l'intelligence étroite, la vie courte, et que la » vérité (selon l'expression de Démocrite) est cachée au » fond d'un abîme. »

Aristote n'est pas moins explicite ; il dit dans le quatrième, livre de la Métaphysique (3) , à propos des doctrines qui partent de l'indétermination absolue des choses : « On arrive ainsi à l'opinion d' Anaxagore : tout est con- » fondu ; de sorte que rien n'est vrai. » Il lui attribue aussi une opinion qui le rapprocherait de son contemporain Protagoras (4) : « On rapporte une sentence d'Ana- » xagore à quelques-uns de ses amis : Les^ires sont pour

(1) Acad. iv, 31 , cf. iv, 23 ; Lactant. de falsâ rel., m, 23.

(2) Acad., i, 12. *

(3) Ch. 4.

(4) Met., iv, 5.

» vou* teh qtie vom Us éùnetvez. a Enfin il te compare à Heraclite (1) : « La pensée d'Heraclite , quand il dit qtfe fc tout est et n'est pas, semble être que tout est vrari ; celle « eFÀnaxagore, quand il prétend qu'entre les contraires » il y a. un intermédiaire , est que tout est fat». Puisqu'il » y a mélange des contraires , ce mélange a'ést ni bien * ni ndn bien : on n'en peut donc rien affirmer de vrai. »

Il fesâort assez nettement de ces divers passages d'Ârfctote qu'Ànaxagore n'avait pas nié formellement l'autorîfé des sens ; Âristoté ne présente cette opinion que comme une conséquence dn mélange, sans dire jamais que Cette conséquence ait été formulée par Ànaxagore dâtfs ses écrits. II est obligé , pour découvrir chez lui urtfc Opinion téritablement sceptique , de recourir à une simple conversation d' Anaxagore avec ses amis, et de s'appuyer sur une tradition bien vague , quand il s'agit d'un atteur mort depuis cent ans. Gicéron et Sextus Empirions ne distinguent pas Ànaxagore des sophistes ; ils lui font dire que la neige est noire et qu'elle ne parait pas même blanche. Mais qui ne voit que st de pareilles propositions é'étaient trouvées dans ÀAaxâgOre avec lé sens qu'ils leur attribuait , Aristote n'aurait pas manqué de les relever , lui qui recherche avee tant de soin les traces du scepticisme chez les auteurs anciens, et qui te trouve même dans les vers d'Homère (2) ?

Il y avait sans doute dans le texte d'Ànaxagore quel-

(1) Met., iv, 7.

(2) Met., iv, 5.

qties propositions analogues à celles qui lui sont imputées ; il pouvait dire, par exemple, que les sens sont imparfaits; qtrïïs fle perçoivent qu'une partie des qualités des objets sensibles ; que beaucoup de choses réelles restent cachées pour eux , et il le prouvait par la fusion de la neige et par le mélange des couleurs. Il étendait donc /par la conception /le domaine de la connaissance; mais il laissait subsister en même temps les affirmations des sens. Quand la vue nous dit que la neige est blanche , elle ne nous trompe pas ; seulement elle ne nous fait pas connaître tout ce qui est dans la neige ; car il y a en elle des éléments noirs ; elle peut devenir noire par cela seul qu'un élément différent viendra à prédominer. Est-ce à dire pour cela qu'elle est absolument noire , ou plutôt qu'elle n'est ni noire ni blanche , qu'elle n'a aucune qualité ? Le caractère dogmatique de la doctrine d'Ànaxagore dément cette supposition. La différence des organes chez les divers individus ne prouve pas davantage ; car cette différence n'est que du plus au moins - r elle n'est pas ab- * solue. Tout ce qu'on peut en conclure , c'est que les animaux perçoivent les uns plus , les autres moins, ceux-ci dans une sphère limitée, ceux-là à de grandes distances. Mais tout ce qu'ils perçoivent est réellement dans les objets ; les sens sont faibles , ils ne sont pas trompeurs.

L'opposition de la connaissance sensible et de la conception se trouve partout au fond de la pensée d'Ànaxagore; elle est la base de tout son système. Si l'on ajoute à rela que l'intelligence dans l'homme , aussi bien que dans l'univers, est indépendante du corps ; que la fatigue et le sommeil des organes lui laissent toute sa liberté

d'action, on arrivera sans peine à démêler chez Ânaxagore l'idée d'une faculté supérieure aux sens , d'un \ôyoç f critérium dernier de la vérité. Mais de ce que la distinction des sens et de la raison se Ooouve en germe dans sa doctrine , on aurait tort d'en conclure , avec SextusEinpiricus et Plutarque, qu'il l'avait formulée lui-même. Il est douteux surtout qu'il ait tiré les conséquences de cette opposition , et qu'à l'exemple de Parménide et d'Empédocle , il ait attribuél'erreur aux sens, la vérité à la raison. Chez lui la conception , non seulement ne se distingue pas de l'expérience ; mais elle la prend pour base , et ne fait que la continuer et l'étendre. Lé mélange absolu a en quelque sorte son exemplaire dans le mélange sensible , l'organisation première dans l'organisation actuelle. S'il en appelle fréquemment de ce qui est à ce qui parait , il n'en est pas moins vrai que pour lui l'apparence est la mesure de la réalité. Sextus Empiricus lui-même nous fournit à cet égard une indication précieuse, or L'appa- » rence, dit -il, est pour Anaxagore le critérium de » la connaissance de ce qui est caché. » njç pèv twv à&i-

>wv xKToàriijieuç rà yottvopeva ( eîvoct xpvnopiu ) (1) ; en d'au-

tres termes , nous ne connaissons l'essence des choses que par leurs qualités externes. Il y a loin de là à condamner l'expérience et à proclamer l'autorité exclusive de la raison. En somme , il y a peu d'originalité dans la partie logique du système d' Anaxagore. S'il a contribué aux progrès de cette science , c'est d'une manière

(1) Adv, mathem. , l vu, MO.

toute négative; en faisant ressortir l'insuffisance des sens , il a préparé les voies à un autre ordre de recherches.

Philosophie pratique.

Quelques phrases d'Âristote et de Clément d'Alexandrie composent tout ce que nous savons sur la morale d'Anaxagore. Ces rares indications suffisent cependant pour en établir le caractère général.

L'étude à peu près exclusive du monde extérieur chez les Ioniens avait dû imprimer une direction toute particulière aux recherches morales. Le premier besoin de l'homme , en présence de cette nature si puissante qui l'environne» est de se rendre compte des phénomènes qui l'effraient , de se reconnaître au milieu de l'univers. Avant de songer à donner un but pratique à sa conduite , à triompher de lui-même, il lui faut triompher des vaines terreurs qu'inspirent les phénomènes célestes , lutter corps à corps contre les superstitions. La philosophie pratique ne sortit pas de cette sphère chez les physiciens, et ce qui plus tard ne devait être qu'une préparation et un appendice à la morale suffit d'abord à absorber toute l'activité des philosophes. A l'époque où vécut Anaxagore, l'ignoranée des lois de la nature était profonde chez les Athéniens , la superstition dominante ; il entreprit de dissiper ces ténèbres. L'interprétation des mythes d'Homère , l'explication physique des prodiges n'avait'

Page 1